Antiracisme: la guerre faite aux mots

Antiracisme: la guerre faite aux mots

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Philippe de Villiers dans ses souvenirs[1. Philippe de Villiers (2015), Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, Albin Michel.] rapporte une confidence de Soljenitsyne : « Pour détruire un pays, il faut détruire ses racines. » Il n’est pas nécessaire de partager tous les préjugés de l’auteur pour prendre un grand plaisir à la lecture de cet examen clinique de la situation actuelle de la France, et notamment de ses interdits.

Un fameux 11 janvier, on a, paraît-il, manifesté pour la liberté d’expression. C’était beau, c’était républicain. Mais depuis, il semble qu’une chape de plomb se soit abattue sur la pensée française, et surtout sur son expression. En France, la liberté d’expression n’est pas, semble-t-il, la même pour tous.

Nadine Morano, qui n’est pas toujours, il est vrai, d’une grande finesse, en a fait les frais pour avoir dit une vérité première, à savoir que le peuple français était dans son ensemble de race blanche – ce qui, selon le bon sens le plus élémentaire, n’exclut pas les gens de couleur. D’ailleurs, beaucoup de nos penseurs les plus branchés ne cessent de faire l’éloge du métissage : si métissage il y a, c’est sans doute qu’il y a plusieurs couleurs, dont la blanche.

Le mot « race » choque l’irénisme à la mode. Taisez ce mot que nous ne saurions entendre, disent à l’unisson nos modernes Tartuffe. Mais supprimer, voire interdire un mot qui a deux pages dans notre bon vieux Littré, et encore deux pages dans notre moderne Grand Robert, ne va pas être facile. C’est un mot très courant aux multiples sens. Mais nos politiciens ignorent la polysémie.

Le premier sens qu’en donne le Littré est : « Tous ceux qui viennent d’une même famille. » De même le Grand Robert : « Famille, considérée dans la suite des générations et la continuité de ses caractères. » Où est l’offense ? On foisonne d’exemples : « Générations. Ce culte se continuera toujours et passera de race en race parmi les enfants d’Israël, Bible de Saci, Exode XXVII, 21 » (Littré). Ou : « Groupe ethnique qui se différencie des autres par un ensemble de caractères physiques héréditaires (couleur de la peau, forme de la tête, proportion des groupes sanguins, etc.) représentant des variations au sein de l’espèce » (Le Grand Robert).

« Moi, homme noir » disait Franz Fanon. Il ne se gênait pas, pourquoi nous gênerions-nous ?

Le Grand Robert précise : « Une bonne part des aberrations scientifiques du racisme provient de la confusion entre la notion génétique de race, elle-même rapprochée sans précaution du sens zoologique et la notion extrêmement indécise de sous-race ou celle, littéraire ou socio-culturelle, si ce n’est la notion initiale de lignée ». Que voulez-vous de plus subtil ?

Quand on se réfère à la notion de race blanche, ou de race noire, concernant un peuple, c’est à cette notion socio-culturelle que l’on pense de toute évidence, une sous-division en quelque sorte, de la race humaine ou de l’espèce humaine que personne ne conteste. Il me semble, par exemple, que les Congolais ou les Sénégalais, sont de race noire : est-ce que le dire les vexe ? Ils en tirent plutôt de la fierté. « Moi, homme noir » disait Franz Fanon. Il ne se gênait pas, pourquoi nous gênerions-nous ? Comme l’écrit Alain Finkielkraut dans son dernier livre[2. Alain Finkielkraut (2015), La seule exactitude, Stock.] :  « Nous naissons homme ou femme, blanc ou noir, français ou américain, turc ou arménien, juif ou gentil, et c’est à partir de là que nous nous déterminons. Ces préalables doivent maintenant disparaître. »

Souvenons-nous de l’affaire Vaneste, du nom d’un député accusé d’homophobie pour avoir évoqué une situation historique qui déplut, chassé comme un malpropre de la défunte UMP, traîné devant des tribunaux idéologiquement manipulés, puis blanchi par la Cour de cassation, sans être jamais réhabilité par ceux qui l’avaient poursuivi. Telle est la France d’aujourd’hui, incapable de respecter sa langue. La langue est pourtant la première de nos racines.

Il n’est pas étonnant qu’à l’Assemblée nationale, le Premier ministre ait rajouté une couche d’intolérance, allant jusqu’à nier l’existence d’un concept qu’il ignore, n’ayant sans doute pas ouvert un dictionnaire avant de pérorer. Tout est, chez ce personnage qui ne pense pas par lui-même, prétexte à l’énervement et à l’injonction péremptoire. Il a choisi depuis quelque temps d’assumer le puritanisme intellectuel d’une gauche déstructurée. Il s’approprie la République ; il ne cesse de vanter le « vivre-ensemble » alors qu’il ne supporte pas qui ne pense pas comme lui ; il assume ce canular à la Molière : « Nul ne sera démocrate hors nous et nos amis. »  Ce qui dévalorise grandement les idées qu’il croit défendre.

Je lui offre pour terminer cette réflexion d’Anatole France dans un ouvrage précisément appelé Sur la pierre blanche (1905) : « Aussi convient-il de fonder l’ordre public sur la diversité des opinions et non de chercher à l’établir sur le consentement de tous à une même croyance. On n’obtiendrait jamais ce consentement unanime et, en s’efforçant de l’obtenir, on rendrait les hommes aussi stupides que furieux. En effet, la vérité la plus éclatante n’est qu’un vain bruit de mots pour les hommes auxquels on l’impose. »

Bref, notre classe politique s’est ridiculisée, et nous a ridiculisés une fois de plus aux yeux du monde. Mais la guerre des mots a bien eu lieu, pour le grand bonheur des sots.

*Photo : SIPA.00607119_000013.

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est écrivain, ancien Commissaire général de la langue française. Dernier ouvrage paru : Juin 40 ou les paradoxes de l’honneur, CNRS éditions, 2010.

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