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Jean Raspail, la pythie de Patagonie

Une biographie consacrée à l’auteur honni de toute la gauche immigrationniste est publiée.


Pour célébrer le centenaire de la naissance de Jean Raspail, autoproclamé consul général de Patagonie, les éditions Albin Michel publient sa première biographie signée Philippe Hemsen, préfacée par Erik Orsenna. Avec Jean Raspail, Aventurier de l’ailleurs, Philippe Hemsen, professeur de lettres et auteur de Stephen King, Hantise de l’écrivain, nous propose de dépasser l’image de l’écrivain catholique et monarchiste, qui publia un roman controversé, Le Camp des saints, en 1973, lequel fit de Raspail un écrivain d’extrême-droite, infréquentable pour le camp du Bien. Au-delà de l’étiquette, Philippe Hemsen nous permet de découvrir un homme plus complexe, né le 5 juillet 1925, à Chemillé-sur-Dême en Indre-et-Loire, dans une famille bourgeoise où les traditions sont respectées à la lettre. Le début de la biographie peut paraître balzacien dans les descriptions de l’enfance villageoise de son sujet, mais très vite on est happé par l’adolescent, mauvais élève, qui fuit la réalité grise de la vie en poursuivant des rêves de voyages et d’aventures intrépides. Le garçon est secret et son caractère affirmé. Sa différence d’âge avec son frère et sa sœur en fait un enfant unique dont le signe astrologique, le Cancer, l’attire vers l’eau. La guerre le retient au port, mais dès 1949, il prend le large. Dans L’île bleue, roman publié en 1990, il écrit : « À considérer les cheminements intérieurs de la vie, c’est là que je suis né, à l’âge de vingt-trois ans et neuf mois, par un matin glacial de printemps de l’année 1949. » La fuite, le refuge sur une île, la création d’un monde imaginaire grâce à l’écriture, voilà résumé les clés pour comprendre la psychologie et les choix de Jean Raspail. Cela me rappelle un échange avec Michel Déon, ami de Raspail, qui m’avait dit en substance que l’île symbolise l’aristocratie de l’esprit, de plus en plus menacée sur les continents. La soif de l’ailleurs permet à Raspail de devenir, avant l’heure, un écrivain-voyageur enchaînant les exploits, en Terre de feu, aux Antilles, en Argentine, en Patagonie, au Pérou, au bord du lac Titicaca, au Japon, en Alaska… À l’instar de Paul Morand, ses échappées spectaculaires, et parfois dangereuses, nourrissent ses romans, reportages, articles. Au fur et à mesure, le gaillard aux yeux bleus, aux sourcils broussailleux et à la moustache d’un hussard, épure son style et, malgré l’obsession du détail, rend plus fluides ses écrits.

A lire aussi: Nouvelles réflexions sur le racisme antiblanc

Raspail finit par se lancer dans l’autobiographie, tout en restant au seuil de la porte, en publiant, ce que je considère être son meilleur livre, Moi, Antoine de Tournens, roi de Patagonie – grand prix du roman de l’Académie française en 1981. C’est avec ce livre qu’il s’autoproclame consul de Patagonie. La légende est en marche. L’homme devient une sorte de père tutélaire. Mais il écrit Le Camp des saints, une dystopie comme on dit aujourd’hui, et les ennuis commencent. Il s’agit d’un roman apocalyptique dans la France de 2050, confrontée à l’arrivée massive de migrants sur ses côtes méditerranéennes. Le livre connait un franc succès. La polémique enfle. On va jusqu’à accuser Raspail de racisme. Philippe Hemsen raconte avec précision l’engrenage dans lequel l’écrivain est pris. L’homme écrit également des articles dans le Figaro, très à droite. Il prend la défense des scouts et guides de France dont les effectifs ne cessent de chuter. Il se rapproche de penseurs comme Alain de Benoist. Bref, il incarne la figure du traditionaliste dans une France qui se livre à Giscard et au nihilisme financier. Le Camp des saints est réédité en 2011. C’est l’occasion pour son auteur d’en rajouter une couche en écrivant une préface incendiaire, intitulée « Big Other » – allusion à Orwell. Les dévots s’enflamment. Vite, comme pour Jeanne d’Arc, brûlons l’infâme. Daniel Schneidermann signe une violente tribune contre l’écrivain avec en titre : « Appeler racistes les racistes. » Le livre devient culte. Raspail ne tremble pas. Avec sa cravate décorée de fleurs de lys, il continue à écrire, loupant de peu son entrée à l’Académie française, en 2000.

Philippe Hemsen © Patrick Morin

À propos du texte « Big Other », Philippe Hemsen rappelle que deux conceptions de la civilisation s’affrontent : celle « fondée sur la mémoire, les racines culturelles et religieuses, la conscience de moi et de l’autre, la conscience d’appartenir à un héritage, d’en être un maillon, et d’avoir à transmettre cet héritage aux générations à venir (…) ; l’autre fondée sur une idée de la vie, du monde, dépourvue de tout réel sentiment d’appartenance culturelle, sinon sous forme de ‘’loisirs’’, dans le cadre d’un environnement dit ‘’multiculturel’’, ‘’multiethnique’’, où les différences s’estompent pour aboutir à un melting-pot uniforme, universel (…) » L’auteur cite alors le concept de la « société liquide » développé par Zygmunt Bauman.

Déboussolé par le très sérieux problème cardiaque d’Aliette, son épouse depuis presque soixante-dix ans, survenu en 2019, Jean Raspail meurt le samedi 13 juin 2020. Ses funérailles se déroulent quatre jours plus tard, en l’église Saint-Roch, avec messe en latin, accompagnée de chants grégoriens, selon le rite tridentin.


Philippe Hemsen, Jean Raspail, Aventurier de l’ailleurs, Albin Michel. 400 pages

Jean Raspail, aventurier de l'ailleurs

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À noter la réédition du roman de Jean Raspail, Les royaumes de Borée, Albin Michel. 336 pages

Les Royaumes de Borée (édition 2025)

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Derrière l’élection de Léon XIV: l’ascension de l’Amérique catholique

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En religion, aux États-Unis, il n’y a plus de demi-mesures : ou l’on y entre totalement, ou l’on en sort.


C’est peu dire que les cardinaux américains ne partaient pas favoris quand s’est ouvert conclave ; avec le pontificat de François, le nouveau monde avait déjà donné et beaucoup de prélats voulaient en revenir aux valeurs sûres (l’Europe) quand d’autres espéraient en tester de nouvelles : pourquoi pas un Philippin ? Pourquoi pas un Africain ?

Pour la curie, l’Amérique renvoyait aux divisions de l’Église qui ont émaillé le pontificat de François. Léon XIV alias Robert Francis Prevost a pourtant toute l’Amérique dans le sang : né à Chicago, ancien évêque péruvien, président de la commission pontificale pour l’Amérique latine, il porte un nom acadien de Français venu peupler le nouveau monde et trouve ses racines en Italie et en Normandie…

Il offre une belle synthèse d’Amérique à la fois française, latine et anglophone. La presse italienne ébruite déjà les secrets de polichinelle du conclave, indiscrétions de cardinaux trop bavards : les prélats américains se seraient rapidement unis sur le nom du cardinal Prevost empêchant rapidement le favori du conclave, le cardinal Parolin d’obtenir la majorité.

Raymond Burke, cardinal américain et figure du conservatisme aurait été à la manœuvre. Constatant l’impossibilité pour la frange traditionnaliste de la curie d’obtenir les deux tiers des voix, il a préféré construire une candidature de synthèse qui barre la route aux héritiers les plus visibles de François. Le conclave aura consacré l’influence de l’Église américaine et révélé son ascension dans un pays qui n’est pas sa fille ainée mais où l’Église catholique représente une force en pleine ascension – mais qui laisse aussi apparaître des divisions entre chapelles. 

La petite maison dans la Curie

Dans la diversité confessionnelle yankee, les catholiques manifestent la plus forte dynamique. Ils représentent aujourd’hui la première confession aux États-Unis, devant les protestants (luthériens et calvinistes) et les évangélistes. L’Eglise américaine revient pourtant de loin.  Les catholiques furent longtemps cantonnés aux marges de l’identité américaine alors que les premiers immigrants Anglo-puritains du XVIIe arrivaient sur les rivages du Massachussetts la Bible à la main, au cœur la haine du papisme et la volonté d’édifier sur le nouveau monde la Jérusalem du Nouveau Testament. Les catholiques ont été victimes de discrimination et même de pogroms… Souvent issus des vagues d’immigration européenne du XIXe (Irlandais, Italiens, Polonais), les catholiques se sont intégrés à la réussite américaine à la force du poignet. La dynamique démographique et l’immigration latino font grossir les effectifs des messalisants.

Dans le même temps, le catholicisme touche un autre public d’Américains moyens souvent issus de la souche protestante et sans aucun rapport avec l’Eglise. Les journaux américains s’étonnent de voir des rednecks arriver en pickups pour garer leurs gros cylindres sur le parking d’églises néo-gothiques au milieu des champs de maïs où les fidèles enlèvent les rangers pour revêtir les ornements liturgiques et dont les enfants portent cierges massifs et soutanes rouges de servants d’autel. La petite maison dans la curie ! Enquête du New York Times à Détroit daté de 2022 venu interroger les paroissiens d’une Église traditionaliste : Éric Augustin et ses huit enfants vivaient la messe dominicale comme un before avant le brunch familial du dimanche avant de connaitre un « big switch ». La famille fait désormais une heure de trajet tous les matins pour rejoindre l’office en latin dans la lointaine banlieue de Détroit et échange les matchs de foot du dimanche après-midi contre deux heures de liturgie ornementées, faste tridentin et musique grégorienne. Ces catholiques débonnaires sont rejoints par des anciens protestants ou agnostiques, parfois rescapés du vide californien, qui trouvent dans ce retour à l’esthétique des conciles romans de la Renaissance un supplément d’âme qui pouvait manquer à leur vie de col blanc.

A lire aussi: Le pape Léon XIV, J.D. Vance et nous

Cette montée en puissance n’est pas sans entrainer quelques tensions avec le Vatican, exacerbées par des mesures telles que la restriction de la messe traditionnelle dans certains diocèses majeurs comme Chicago et Washington ; des restrictions qui découlent de la lettre « Traditionis Custodes » en 2021 ; une décision du pape François qui revient sur la libéralisation de la messe en latin décidée par Benoit XVI et qui avait été interprété comme une attaque contre les catholiques traditionnalistes. Lors d’une conférence à Pittsburgh, des critiques de François ont formulé des « articles de résistance« , qualifiant les réformes de discrimination religieuse. Le pape avait beau jeu de se poser en défenseur de l’unité de l’Eglise alors que certaines paroisses étaient en situation de quasi-schisme, tiraillées entre une branche traditionnaliste et fervente et un vieux catholicisme déclinant. Là où le catholicisme traditionnaliste se développe, notamment grâce aux conversions, un certain catholicisme de convenance, occasionnel, s’efface. En religion, aux États-Unis, il n’y plus de demi-mesures : où l’on y entre totalement ou l’on en sort. 

Le Pape Léon XIV, Vatican, 8 mai 2025 © Oliver Weiken/DPA/SIPA

Une Église qui reste divisée entre positions épiscopales et aspirations MAGA

Ce revival (ou vival) spirituel catholique a déjà des traductions politiques. Pour les élections de 2024, il n’y aucune victoire de Trump possible sans le suffrage catholique. Il récolte 59 % de suffrages quand il était devancé par Joe Biden en 2020 sur ce segment. Mieux encore, Trump a pu compter sur 43% d’électeurs catholiques latinos pourtant historiquement et massivement acquis aux Démocrates. On revient de loin. Le GOP, naguère bastion bourgeois, protestant et WASP, se découvre un tropisme catholique apostolique et romain ! Cette évolution religieuse pourrait entrainer quelques inflexions idéologiques. J.D. Vance, fils d’appalachien de plus vieille souche protestante converti entre deux lectures de René Girard, a connu une gloire éditoriale (avec son bestseller Hillbilly Elegy paru en 2015[1]) en rappelant aux élites que le peuple existe – et qu’il souffre. Comme les nouveaux convertis traditionnalistes d’Amérique, Vance n’a rien du catho tiède : il affiche une foi râpeuse, charnelle, virile. Il brandit la bannière du Vatican comme l’étendard d’un retour à l’ordre, à la décence et à une idée organisée du bien commun. Jadis temple du capitalisme dur à cuire, le GOP version Vance voit désormais la pauvreté et la souffrance comme christique. Il y cherche des remèdes (souvent maladroits) comme la guerre tarifaire[2] alors que les électeurs des États industriels du Nord ont voté Trump dans l’espoir de voir les hauts fourneaux délocalisés revenir. L’électorat suit. Et l’Église dans tout cela ? Face à Trump, le pape François fronçait un peu les sourcils. Les derniers tweets du cardinal Prevost sont venus dénoncer les discours et prises de position de Vance sur les migrants. Dans ses premiers mots, il a tenu à rappeler qu’il avait comme religieux obéi à la règle de Saint Augustin, père de l’Église qui a tenu le premier à affirmer l’indépendance du pouvoir spirituel (l’Église) sur le pouvoir temporel (l’Empire). Ce choix pontifical marque une volonté d’indépendance spirituelle assez nette au pouvoir américain à l’heure où il séduit les catholiques ; un choix presque aussi politique que l’élection de Jean Paul II, cardinal polonais élu en pleine guerre froide alors que ses coreligionnaires étaient persécutés par le pouvoir communiste. Si l’Amérique catholique rentre à Rome par la grande porte, on y fera toujours de la politique dans l’ombre des sacristies.


[1] https://www.causeur.fr/j-d-vance-un-eric-zemmour-americain-233417

[2] https://www.causeur.fr/donald-trump-droit-de-douane-etats-unis-supremacisme-economique-309519

Les ambiguïtés de l’«art dégénéré»

Le musée Picasso explore la tristement célèbre exposition d’« Art dégénéré » de 1937. Malheureusement, une présentation binaire et des omissions critiquables occultent les accointances que certaines figures de l’art moderne ont pu entretenir avec le régime nazi. L’histoire est complexe


« L’art “dégénéré” : le procès de l’art moderne sous le nazisme », musée Picasso, Paris, jusqu’au 25 mai.

En 1937 se tient à Munich l’exposition d’« Art dégénéré ». Le régime nazi y stigmatise des œuvres d’avant-garde, principalement expressionnistes ou apparentées, massivement achetées par la République de Weimar. Des slogans violents, voire orduriers, se déploient sur les murs. On accuse les artistes de dépravation sociale, de pathologie mentale, de bolchevisme, etc. Le racisme et l’antisémitisme sont bien entendu de la partie.

En parallèle, les nazis présentent une exposition d’« Art allemand » alliant peintures vétilleuses et sculptures à péplum. Les « dégénérés » font le tour de l’Allemagne et enregistrent tant de visiteurs qu’il est mis fin à l’expérience. Par la suite, plus d’un millier d’artistes sont interdits, persécutés, et leurs œuvres détruites ou vendues à l’étranger.

Depuis les années 1990, plusieurs expositions consacrées à cette fameuse exposition ont eu lieu. En 2023 à Munich, « Kunst und Leben », prenant en compte un contexte élargi, a brillé par son sérieux.

Il en est autrement du parcours proposé actuellement au musée Picasso. On y voit peu d’œuvres et peu d’aperçus de la réalité de l’exposition de 1937. En outre, le public est soumis à une antithèse imparable entre nazisme et modernité qui a valeur de plaidoyer simpliste pour cette dernière. Heureusement, dans le même temps, le MahJ (musée d’Art et d’Histoire du judaïsme) a coorganisé un colloque nuancé en associant des chercheurs allemands. Une réévaluation de l’histoire s’impose à travers trois figures majeures.

Max Nordau

Max Nordau (1849-1923) est connu comme l’un des fondateurs du sionisme. Il est aussi l’auteur, en 1892, de Entartung (Dégénérescence). Le musée Picasso le présente sommairement comme « réactionnaire ». Certes, on peut fustiger ses emprunts au darwinisme social, à la psychiatrie ou à la criminologie. Cependant, Nordau, mieux qu’aucun autre, permet de comprendre la portée artistique du terme dégénérescence, bien avant que le nazisme et l’antisémitisme s’en emparent.

Il reproche à l’art de son temps d’avoir trop de fantaisie, au point de devenir artificiel, délirant, absurde et « dégénéré ». Il vit à Paris et prend pour exemple un sculpteur sur bois français : François-Rupert Carabin. Sur ses pianos, armoires, chaises et tables, Carabin place des femmes nues qui se tortillent de partout. Quand on aime Carabin, comme c’est mon cas, on est enchanté. On peut aussi se dire : a-t-on besoin de toutes ces femmes nues sur des meubles ? Aux yeux de Nordau, le bon goût commande plus de simplicité, de sérieux et de classicisme. Ce n’est pas ce que lui offre la Belle Époque qui connaît alors un intense foisonnement artistique. L’idée de dégénérescence traduit chez lui un état de saturation, le sentiment d’un excès d’art.

Joseph Goebbels

Joseph Goebbels (1897-1945) prend une part active à l’organisation de l’exposition d’« Art dégénéré ». Il a pourtant écrit une pièce et des romans expressionnistes. Dans Michäl (1929), il affirme même : « Dans sa structure interne, notre décennie est absolument expressionniste. […] Nous autres, aujourd’hui, sommes tous des expressionnistes. Nous voulons mettre le monde sens dessus dessous… » Il est d’ailleurs collectionneur d’œuvres expressionnistes. Et sa première doctrine artistique pour le Reich est la « ligne Munch-Nolde ». Ce qui prête à croire que l’expressionnisme n’est probablement pas si insoluble que cela dans le nazisme, bien au contraire.

Emil Nolde

Emil Nolde (1867-1956), d’origine paysanne, a un goût prononcé pour sa terre fantasmée et les cultures « primitives ». Ses œuvres principales sont présentées à l’exposition de 1937. Il en est d’abord mécontent, mais voit paradoxalement ses ventes doubler pendant plusieurs années ! Jusqu’en 1941, où tout change. Nombre de ses productions sont confisquées et détruites, et il lui est interdit de peindre. C’est à ce titre qu’après la guerre, il est célébré comme l’archétype de l’artiste moderne martyrisé par les nazis. Il en profite pour rédiger une autobiographie très arrangée, et, des années plus tard, la fondation Nolde expurge son texte tout en verrouillant ses archives. Un roman de Siegfried Lenz (1968) amplifie la légende.

À lire aussi, Raphaël de Gubernatis : Le Roi, les ors, et l’oubli

Devenue chancelière, Angela Merkel place deux Nolde dans son bureau et inaugure, aux côtés de Nicolas Sarkozy, une exposition Nolde au Grand Palais en 2008. Mais en 2013, un nouveau directeur ouvre les archives de la fondation Nolde. Des chercheurs révèlent alors que l’artiste martyr est, en fait, un nazi de la première heure, et des plus virulents. En 2019, l’ampleur de son antisémitisme crée un choc lors d’une exposition à Berlin. Merkel décroche ses Nolde. Elle les remplace par des Schmidt-Rottluff (1884-1976), autre expressionniste « dégénéré ». Las, on découvre que lui aussi a un passé antisémite et ses tableaux sont décrochés à leur tour.

Modernité et arrangements avec l’histoire

J’ai fait plusieurs fois le tour de l’exposition du musée Picasso pour voir ce qu’on y dit d’Emil Nolde. On le voit dans la salle « race et pureté », parmi les créateurs en butte au racisme et à l’antisémitisme, des artistes juifs, principalement. Plus loin, un de ses tableaux est accompagné d’une citation en grand format (d’un autre auteur) : « Je suis trop peu nationaliste, pas assez raciste […] au lieu de lever mon bras à la romaine, j’enfonce mon chapeau sur ma tête. » C’est alors que je croise un ami historien de l’art et lui dis que je ne trouve rien sur le nazisme de Nolde. On cherche à deux. Absolument rien sur les murs. Finalement, je le vois revenir radieux. Il a passé au peigne fin une vitrine de petits textes et, dans l’un d’eux, on peut lire que Nolde a adhéré au parti nazi en 1934. C’est dit, mais c’est un peu court !


À voir

« L’art “dégénéré” : le procès de l’art moderne sous le nazisme », musée Picasso, Paris, jusqu’au 25 mai.

À lire 

Igor Golomstock, L’Art totalitaire, Carré, 1991.

L'Art Totalitaire Union Sovietique-Iiieme Reich...

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Le Trump des Carpates favori

Ils sont fous, ces Roumains ? Pour quiconque cherche à comprendre les grandes mutations du monde d’aujourd’hui, ce qui se joue en ce moment en Roumanie mérite toute notre attention, souligne notre chroniqueur. À Bucarest, le maire libéral Nicușor Dan fait face à George Simion, figure montante du national-populisme (à gauche sur notre photo), donné favori pour le second tour de la présidentielle ce dimanche.


J’ai eu la chance de faire avec l’Amitié judéo-chrétienne et sous la direction experte du Professeur Carol Iancu, un voyage consacré aux Juifs de Roumanie. On ignore souvent que la communauté juive de Roumanie, sept mille personnes aujourd’hui, la plupart âgées, était avec 800 000 personnes la troisième d’Europe avant la guerre. C’était alors la grande Roumanie avec des territoires variés au destin disparate pendant la guerre. Hormis l’extermination à Birkenau des Juifs de Transylvanie du Nord, qui était alors hongroise, la responsabilité des Roumains sous la direction du dirigeant suprême Ion Antonescu, est accablante pour les famines, épidémies et exécutions de masse des populations juives de Bukovine et de Bessarabie déportées en Transnistrie ainsi que pour l’atroce pogrome de Iasi, alors que les Juifs de Moldavie et de Valachie purent survivre car la machinerie d’extermination n’eut pas le temps de se refermer sur eux.

L’élection roumaine la plus importante depuis la chute du communisme

Dans notre voyage, nous avons vu la vie religieuse, culturelle et artistique dans les villes et les villages, les synagogues, les cimetières et les universités, de ces Juifs qui vécurent aussi l’antisémitisme nationaliste d’avant la guerre, l’antisémitisme marxiste d’après la guerre, les départs en Israël et l’amenuisement des communautés. Il y eut aussi les émotions devant le travail des gardiens de la mémoire juive et de ses cimetières, leur combat pour faire revivre une vieille synagogue, le journal d’une Anne Franck transylvaine, une fresque déchirante sur le destin juif ou la maison d’enfance d’Elie Wiesel. Et il faut ajouter tous ces lieux de culte chrétiens qui témoignent de la vivacité populaire du christianisme.

Mais, dimanche 4 mai, ce fut aussi le premier tour de l’élection présidentielle, la plus importante, au dire de nos amis Roumains, depuis la chute du communisme.

A lire aussi, du même auteur: Gaza : le dilemme des voix juives

Les résultats sont sans appel. On anticipait le succès du candidat d’extrême-droite George Simion, mais son score à plus de 40% des voix laisse peu de chance à son rival, Nicusor Dan, le maire de Bucarest. Ce qui se passe en Roumanie est riche d’enseignements, pour celui qui s’interroge sur l’évolution du monde actuel. George Simion, qui n’a pas 40 ans, a créé son parti, Alliance pour l’Unité des Roumains ou AUR, il y a moins de cinq ans et a obtenu 1% aux élections européennes. C’est le Covid qui le fait connaitre: il affiche des positions antivax et complotistes, et accuse l’Union européenne de forcer les Roumains à manger des insectes. Du coup il obtient 14% des voix à l’élection présidentielle de novembre 2024. Il arrive en 4e position. Ce n’est qu’un succès relatif car il est dépassé par un candidat venu de nulle part qui opère dans le même vivier électoral ultra-nationaliste, irrédentiste, complotiste, anti-élites et anti-européen, et qui arrive en tête avec 23% des votes.

Captation émotionnelle

Ce candidat s’appelle Calin Georgescu. Sa campagne reposait sur le réseau TikTok, très populaire en Roumanie. Il « hameçonnait » le futur électeur par des contenus en apparence anodins et consensuels, et créait ainsi une connexion affective sur la base d’émotions simples et morales, comme l’amour du pays et de la famille, le respect des traditions ou l’hommage au sacrifice des héros, avec de subtiles allusions le présentant comme l’homme qui parle vrai sans faire de politique. Cette captation émotionnelle était facilitée par la puissance des algorithmes de sollicitation de TikTok et amplifiée par des réseaux de comptes automatisés, des bots. 

M. Georgescu se distinguait par son admiration pour Poutine : après l’élection, l’action des services secrets russes dans sa campagne fut confirmée et la Cour Constitutionnelle invalida les élections pour infractions au code électoral et lui interdit de se présenter aux élections reportées à mai 2025. On a évidemment parlé, le vice-président américain notamment, d’un déni de la démocratie et de juges politisés, d’autant que la Cour avait déjà empêché une candidate ultranationaliste et antisémite de se présenter. 

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M. Simion a capitalisé sur cette mise à l’écart. Il s’est présenté au bureau de vote accompagné de M. Georgescu et a promis d’en faire son Premier ministre. Ce n’est pas que leurs préférences soient identiques car M. Simion se présente plutôt comme le Trump des Carpates. Il est vrai qu’aujourd’hui admirer les présidents américain et russe en même temps n’est plus incompatible. En tout cas, l’actuel Premier ministre, social-démocrate, vient de démissionner après le vote, qui témoigne d’un profond désaveu de la coalition au pouvoir. L’affaiblissement du socle politique structurant du centre-gauche au centre-droit, rapproche la situation politique de la France et de la Roumanie.

Ni les sociaux-démocrates, ni les libéraux ne sont qualifiés au second tour, alors qu’ils s’étaient coalisés sous la houlette de Crin Antonescu, un politicien expérimenté, peut-être trop expérimenté, et à qui on reproche, comme au président sortant, Klaus Iohannis, de n’avoir rien fait d’utile pendant leur mandat.

Les médiocres poussés vers la sortie

Il y a en Roumanie un mécontentement général devant les médiocres résultats économiques, les carences en matière de niveau de vie, de soins et de retraites associé à la perception d’une corruption dont les instituts spécialisés, comme Transparency International, confirment la réalité. Le candidat indépendant, Victor Ponta, qui a obtenu 13% des voix traine une réputation particulièrement sulfureuse, mais il n’est pas le seul.

Le dégagisme que cela génère est une porte ouverte au populisme. Nicusor Dan est l’antipopuliste type: brillant mathématicien, technicien rigoureux et réputé honnête, il n’est pas charismatique, et choque les électeurs en n’épousant pas sa compagne et en ne faisant pas baptiser ses enfants. Si ses adversaires trouvent son bilan de maire médiocre, ses partisans disent qu’il choisit le long terme plutôt que le spectaculaire: il est l’antithèse d’un George Simion qui vitupère les corrompus dans ses slogans et qui ravive tensions identitaires et lubies irrédentistes à l’égard de la république de Moldavie et de la Bucovine du Nord ukrainienne.

A lire aussi: Le pape Léon XIV, J.D. Vance et nous

La dénonciation d’un ennemi intérieur, outil favori de tout populisme ne peut pas s’appuyer en Roumanie d’une dénonciation d’un envahissement migratoire, puisque le pays souffre plutôt d’une pénurie de main d’œuvre et que la population musulmane y est insignifiante. Il y a des tensions chroniques entre Roumains et Magyars de la Transylvanie, mais on voit mal des gouvernements populistes des deux pays chercher à les exploiter… Enfin, l’absence d’extrême gauche ne surprend pas dans une Roumanie qui a trop longtemps goûté au paradis marxiste-léniniste.

Reste la question de l’antisémitisme, qui taraude ceux qui connaissent l’histoire roumaine du XXe siècle. Réhabiliter les figures de Codreanu, le fondateur de la Garde de Fer ou d’Antonescu, (rien à voir avec le politicien actuel) responsable de l’assassinat de plus de 300 000 Juifs, ce serait un crachat à la mémoire des victimes. Les politiciens souverainistes font volontiers de Antonescu le héros de la grande Roumanie, la victime glorieuse de la répression soviétique et prétendent souvent qu’il a protégé les Juifs de Moldavie et Valachie. C’est un révisionnisme que les Juifs français connaissent bien avec Pétain. Simion a rencontré des représentants israéliens. Il a reconnu la responsabilité des Roumains dans les massacres de Juifs. S’il s’est abstenu de condamner Antonescu, il s’est proclamé favorable à Israël…

Affaire à suivre, mais laisser à M. Simion le bénéfice du doute par rapport à l’antisémitisme ne signifie pas adhérer à l’ensemble de ses thèses.

Coupable de vivre encore

Eurovision. Nemo, artiste suisse non binaire et vainqueur de l’Eurovision 2024, a exprimé son opposition à la participation d’Israël à l’édition 2025, estimant que les actions israéliennes contrediraient les valeurs de paix et d’unité du concours. « Iel » regrette par ailleurs que les artistes ne soient pas autorisés à se présenter avec le drapeau arc-en-ciel LGBT…  Les répétitions de la candidate israélienne, Yuval Raphael, survivante de l’attaque du 7 octobre 2023, ont par ailleurs été perturbées par des manifestants propalestiniens. Si Yuval Raphael gagne, Nemo lui remettra-t-iel le prix ? Réponse demain


En principe et de tradition le concours Eurovision de la chanson serait plutôt à placer sous le signe de la ritournelle passe-partout et du divertissement de basse intensité artistique et intellectuelle. Mais voilà bien que la passion politique, dans sa plus triste acception, vient s’y mêler.

Cela se passe en Suisse, qui plus est, terre qu’on nous vante comme étant ordinairement paisible, lieu de convulsions extrêmement tempérées et adepte d’une lenteur propre à la réflexion et donc à la modération dans les manifestations d’hostilité.

Pavlovisation en marche

Or, à Bâle, la troisième ville suisse en importance, lors de la grande parade en ville ouvrant la cérémonie d’ouverture de la phase finale du concours, un individu arborant un keffieh et brandissant un drapeau palestinien aurait adressé « un geste d’égorgement » à la concurrente israélienne lors de son passage. Ailleurs sur le parcours des banderoles et des pancartes s’agitaient où l’on pouvait lire par exemple « Pas d’applaudissements pour un génocide » ou « On chante pendant que Gaza brûle ».

A lire aussi, Charles Rojzman: Réponse à la tribune de Delphine Horvilleur sur Gaza

On comprend assez aisément la stratégie induite par la première : « Pas d’applaudissements pour un génocide ». Il s’agit tout bonnement de persister à faire entrer dans les méninges de Madame et Monsieur tout le monde que ce qui se passe actuellement dans la bande de Gaza ressortit bel et bien à un génocide. Et ça marche ! À preuve, le journaliste français de TF1 Gilles Bouleau reprenant à son compte cette affirmation fallacieuse lors du marathon macronien d’impérissable mémoire (Cf sur ce point l’article de Céline Pina : « Emmanuel Macron, le droit à mourir d’ennui »). À preuve aussi la kolossale bourde de Thierry Ardisson lâchant « Gaza c’est Auschwitz » sur les antennes du service public de télévision. Les excuses, le repentir qui s’ensuivent sont à prendre en considération, certes. Il reste qu’on ne peut s’empêcher de déceler dans cette « connerie » (dixit Ardisson lui-même) l’effet d’une sorte de pavlovisation en marche et qui de tout évidence fonctionne.

11 mai 2025, Bâle, Suisse : Lors du défilé de présentation du Concours Eurovision de la chanson, un groupe de manifestants pro-palestiniens a activement protesté contre les organisateurs de l’événement, exigeant l’exclusion d’Israël de la compétition. Le Concours Eurovision de la chanson est l’un des plus grands événements de musique en direct au monde, atteignant environ 160 millions de téléspectateurs dans 40 pays à travers le globe. En 2025, c’est donc Bâle qui accueille l’événement (C) Matteo Placucci/ZUMA/SIPA

Haine pure

Et puis il y a le geste de mort adressé à la jeune chanteuse israélienne. Ce geste de haine pure. Pure mais abjecte autant que monstrueuse, bien sûr. Elle s’appelle Yuval Raphaël. Et plutôt que la menacer de mort, ce serait plutôt l’applaudir pour sa force de résilience qu’il conviendrait de faire sur son passage. Elle était de la rave party du 7-Octobre, là où les barbares du Hamas ont assassiné, éventré, égorgé sans discernement garçons et filles. Jusqu’aux derniers s’ils en avaient pris le temps. La jeune Yuval elle, s’en est sortie. Tout simplement parce qu’elle s’est trouvée à l’abri sous des corps de victimes. Oui, ces cadavres furent son bouclier et sa chance de survie. Et aujourd’hui, étant parvenue à surmonter ce traumatisme, elle chante dans ce grand concert dont la vocation initiale était de manifester l’amitié entre les peuples de civilisation européenne. Je me répète, pour ce seul fait, on devrait l’applaudir, la féliciter. Voire prendre exemple.

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Mais le type au keffieh, lui, préfère promettre ce qu’on promet au coupable de réelles monstruosités, la mort. Or, de quoi est-elle coupable, Yuval Raphaël ? De survivre ? Oui, c’est cela, elle est coupable de vivre encore. Voilà son crime. Le crime dont, dans la tête du type au keffieh et de ses semblables, elle est elle-même coupable comme le seraient le peuple d’Israël et, cela va sans dire, les Juifs du monde entier. Coupables, oui, eux avec elle, de vivre encore…

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Cristiana Morganti: une fille de Pina Bausch

Danseuse haute en couleurs du Tanztheater de Wuppertal, elle raconte sa vie d’artiste et de femme dans un très savoureux solo, Jessica and me.


Une crinière noire ébouriffante, de grands yeux d’héroïne de roman-photo, une bouche faite pour le théâtre, une faconde d’Italienne, une énergie de pasionaria : Cristiana Morganti avait tout pour séduire Pina Bausch dans la troupe de laquelle elle a pris peu à peu une place considérable. Dans la grande famille du Tanztheater de Wuppertal rassemblée trente ans durant autour de la chorégraphe allemande, elle s’est classée dans la lignée des tragédiennes. Ou, selon les soirs, des grandes comédiennes comiques, à l’instar de Merryl Tankard, Jo Ann Endicott, Nazareth Panadero, Julie Shanahan, Julie Anne  Stanzak ou Mechtild Grossmann.

À l’ombre d’un grand arbre…

Morganti avait étudié la danse classique à Rome.

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« Mais je me sentais mal à l’aise dans le monde de la danse académique ». Alors, après avoir découvert Viktor, un spectacle du Tanztheater donné dans la Ville éternelle et qui est pour elle un coup de foudre, elle s’inscrit à la Folkwangschule de Essen, l’école fondée par Kurt Jooss et alors dirigée par Pina Bausch. Quelques années plus tard, en 1993, elle entre dans sa troupe. Pour 20 ans et plus. Toutefois, à la suite de la disparition de la chorégraphe et du traumatisme que causa sa mort au sein de la compagnie où brusquement l’on ne créerait plus de nouveaux spectacles sous sa conduite, Cristiana Morganti prend ses distances avec le Tanztheater où cependant elle se produira encore durant quelques saisons. « À l’ombre d’un grand arbre, rien ne saurait pousser. Sans du tout couper les ponts, je me suis éloignée peu à peu pour reprendre mon souffle en Italie ».

Voulez-vous que je danse ou que je parle ?

De cet éloignement est né ce solo, Jessica and me, où Morganti, qui est à la fois narratrice et danseuse, celle qui pose les questions et celle qui y répond, évoque avec verve sa vie d’interprète, les dessous d’une création, les coulisses des théâtres, cette folie permanente qu’est l’existence d’une artiste en répétition, en tournée ou sur scène. Et elle s’interroge sur cette double personnalité qu’ont les interprètes. L’exercice est périlleux. Mais en lançant au public: « Voulez-vous que je danse ou voulez-vous que je parle », Morganti dit tout de sa double personnalité de danseuse qui se voulait comédienne et de comédienne qui n’existerait pas pleinement si elle n’était aussi danseuse. Et donc elle danse. Et donc elle parle. Avec Pina Bausch, elle était à haute école. Bon sang ne saurait mentir. Cristiana Morganti ne trahit pas son passé. « Dans mon rapport avec le public, je ne veux pas trahir l’authenticité qui est la marque de Pina ».

Cristiana Morganti. Trois spectacles au programme du Théâtre de la Ville: Moving with Pina, les 16 et 17 mai 2025 ; Jessica and me, les 20 et 21 mai. Behind the Light, les 24 et 25 mai 2025. Théâtre des Abbesses ; 01 42 74 22 77

États-Unis: histoire d’un suprémacisme économique

Les tarifs douaniers ont toujours joué un rôle central dans l’économie des États-Unis. Mais à l’heure où les conflits se jouent autant sur les marchés que sur les champs de bataille, la politique américaine use et abuse indistinctement des tarifs et des sanctions financières pour dominer l’économie mondiale.


« Les Américains mettent une sorte d’héroïsme dans leur manière de faire du commerce. » Tocqueville l’avait bien compris, l’histoire des États-Unis est inséparable de leur histoire commerciale, donc fiscale. L’un des actes les plus célèbres de la république américaine se déroule sur un quai de Boston, une nuit de 1773, lorsque des caisses de thé sont jetées à la mer en signe de protestation contre la taxation britannique. Ce moment fondateur, la Boston Tea Party, cristallise une revendication de liberté politique, mais aussi une méfiance profonde à l’égard d’un État perçu comme un prédateur fiscal. Cette tradition va paradoxalement cohabiter, dès l’indépendance, avec une dépendance quasi absolue du gouvernement fédéral aux tarifs douaniers qui, pendant plus d’un siècle, sont la principale, souvent la seule, source de financement de l’État. Quant aux États, leur financement repose sur la fiscalité foncière, les droits de licence, l’imposition sur l’alcool ou les emprunts publics.

Dès 1789, le jeune gouvernement américain, porté par une société rurale et une économie agricole, instaure un premier tarif fédéral, modeste, autour de 8 %, destiné à assurer la solvabilité de l’État. Très vite cependant, la logique fiscale s’articule à une logique économique : il s’agit de financer l’État, mais aussi de protéger l’industrie naissante contre la concurrence étrangère. Dans la première moitié du xixe siècle, le tarif devient un outil de politique industrielle qui génère 80 à 90 % des recettes fédérales entre 1830 et 1860. Les frontières financent littéralement l’État fédéral.

Ce choix économique recoupe une fracture politique et géographique. Au Nord, les républicains (parti fondé en 1856), représentant les intérêts manufacturiers, défendent un protectionnisme vigoureux. Au Sud, les démocrates, porte-voix d’une économie agricole tournée vers l’exportation, ne jurent que par le libre-échange. Le tarif douanier devient une ligne de clivage idéologique, opposant deux visions de la nation : celle d’un pays fermé sur ses manufactures, et celle d’une puissance agricole intégrée aux flux mondiaux.
L’apogée du protectionnisme correspond à la loi McKinley de 1890. Elle marque un sommet dans la volonté de défense du marché intérieur, mais provoque des tensions commerciales et un mécontentement populaire qui contribuent à la défaite républicaine aux élections de 1890. Fait remarquable, une fois élu président en 1896, son principal promoteur, William McKinley opérera un revirement – à noter que c’est le président favori de Trump.

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Ce changement d’orientation s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, l’industrie américaine est désormais suffisamment développée pour conquérir des marchés extérieurs. Elle y est même obligée, ayant atteint des capacités de production et d’investissement supérieures à la demande domestique. En effet, le début du XXe siècle inaugure un double tournant industriel aux États-Unis : le boom pétrolier et l’essor fulgurant de l’automobile, porté par la production en série. Ces deux révolutions s’alimentent mutuellement : le pétrole fournit le carburant de la mobilité individuelle, tandis que la voiture stimule la demande en énergie et infrastructures.

Cette économie tournée vers la production et la consommation de masse nécessite non seulement des matières premières abondantes, mais aussi des biens bon marché pour alimenter les chaînes de montage et les foyers. Les tarifs douaniers élevés deviennent contre-productifs : ils renchérissent les intrants, ralentissent les échanges et freinent l’expansion commerciale. Ensuite, l’impérialisme américain naissant, notamment après la guerre contre l’Espagne en 1898, exige une politique commerciale plus souple, pour deux raisons. D’abord, pour concurrencer la Grande-Bretagne, la France ou l’Allemagne, les États-Unis doivent apparaître comme un partenaire commercial attractif, et non comme un acteur fermé. Ensuite, l’empire américain privilégie souvent des formes de domination soft (économie, finance, bases militaires) plutôt qu’une colonisation à l’européenne. Cela suppose une souplesse tarifaire, pour maintenir l’influence sans susciter le rejet.

Enfin, la logique budgétaire change : avec l’adoption, en 1913, du 16e amendement autorisant l’impôt sur le revenu, les tarifs douaniers cessent d’être indispensables au financement de l’État. L’entrée en vigueur de ce nouvel impôt marque une révolution silencieuse : pour la première fois, l’État tourne son regard vers l’intérieur, vers ses contribuables, plutôt que vers les marchandises étrangères. C’est ainsi qu’au fil du xxe siècle, le capitalisme américain se convertit progressivement au libre-échange avec des tarifs de plus en plus bas. Même la crise de 1929 n’est qu’une sortie de route temporaire.

La loi Smoot-Hawley de 1930, réaction protectionniste à la crise, vise à protéger l’économie américaine, mais elle provoque des représailles internationales, aggrave la crise économique mondiale et contribue à sa propagation. Elle est aujourd’hui considérée comme un exemple classique des effets pervers du protectionnisme en temps de crise. Ce moment scelle le discrédit du tarif en tant que remède aux crises internes. Dès 1947, avec les premiers accords du GATT (General Agreement on Tariffs and Trade), les États-Unis s’engagent dans une dynamique de libéralisation des échanges. Les tarifs ne représentent plus qu’une part résiduelle du budget fédéral (moins de 5 %, puis moins de 1 % dans les années 1970), tandis que l’impôt sur le revenu et les taxes à la consommation (notamment la TVA) prennent le relais.

La marginalisation du tarif ne signifie pas sa disparition. Il est activé en temps de crise économique ou géopolitique. Dans la politique étrangère des États-Unis, tarifs douaniers et sanctions économiques relèvent d’une même logique : une puissance qui privilégie l’arme économique à la force militaire pour imposer ses choix. À l’heure où les conflits se jouent autant sur les marchés que sur les champs de bataille, les États-Unis utilisent indistinctement tarifs et sanctions.

Dans ce que l’on a appelé la « guerre commerciale » de Trump, les droits de douane réapparaissent comme un outil central de coercition économique et de stratégie nationale. En particulier, Trump impose une série de tarifs punitifs sur des centaines de milliards de dollars de produits chinois, invoquant le déséquilibre de la balance commerciale et les pratiques jugées déloyales de Pékin (subventions, dumping).

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Ce retour en force des tarifs complète un double revirement idéologique du Parti républicain. Nordiste, industrialiste et protectionniste à sa fondation, et ce jusqu’à la Seconde Guerre mondiale (les sénateurs Reed Smoot et Willis C. Hawley étaient républicains), le GOP (Grand Old Party) se convertit après la guerre au libre-échange, s’alignant sur une doctrine libérale. Eisenhower, Nixon, Reagan et les Bush soutiennent activement les négociations du GATT, la création de l’OMC, l’Alena (Accord de libre-échange nord-américain, Nafta en anglais) ainsi que divers accords bilatéraux. Le libre-échange est alors perçu à la fois comme levier de croissance et outil stratégique de stabilisation et d’affirmation de l’hégémonie américaine.

Lorsqu’en 2009 émerge aux États-Unis le mouvement baptisé « Tea Party », le choix du nom n’est pas anodin. Le Tea Party contemporain affiche un credo clair : moins d’impôts, moins de dépenses, moins de gouvernement. Ce mouvement a profondément transformé la base du Parti républicain. En radicalisant les positions sur la fiscalité et en attisant la méfiance envers les élites de Washington, il a ouvert la voie à Donald Trump, qui a su capter cette énergie et en élargir le spectre. Le Tea Party originel était attaché à une logique libérale classique. Trump a rompu avec cette orthodoxie en réintroduisant les tarifs douaniers comme instruments de politique économique. Ce paradoxe apparent s’explique par le fait que, devenue trumpiste, la base du Tea Party a fini par préférer le protectionnisme au libre-échange, dès lors qu’il servait des causes jugées plus urgentes : souveraineté économique, réindustrialisation, redressement national et revanche sur les élites. Ainsi, le populisme fiscal du Tea Party s’est mué, sous Trump, en populisme économique, prêt à mobiliser les leviers de l’État pour défendre une certaine idée de l’Amérique.

D’un Tea Party à l’autre, les droits de douane américains ont changé de nature à mesure que l’État fédéral se transformait. Colonne vertébrale des finances publiques au XIXe siècle, ils sont devenus au XXe siècle un outil secondaire de la politique économique, avant de ressurgir au XXIe en tant qu’arme dans une guerre. Ils ne sont plus simplement un moyen de remplir les caisses de l’État, mais un signal politique et stratégique dans une lutte pour l’hégémonie économique mondiale, position permettant de produire les règles, capter les flux et disposer des instruments de domination. Autrement dit, ils contribuent à assurer une forme de souveraineté globale. Une position enviée, contestée et coûteuse à maintenir.

Gaza : le dilemme des voix juives

Dans une tribune très commentée, Delphine Horvilleur a révélé qu’elle s’était jusqu’alors sentie obligée de se taire pour ne pas nuire à Israël. En plus du Hamas, l’État juif mène aussi une guerre mondiale de la communication. Et les partisans d’Israël ne minimisent pas la tragédie qui frappe les Gazaouis.


Le texte de Delphine Horvilleur, « Ne pas se taire »1 provient d’une personne dont j’admire la plume: je pense à la façon dont elle a récemment envoyé dans les cordes l’humoriste Blanche Gardin empêtrée dans un antisémitisme qui ne voulait pas dire son nom.

Obligée de se taire

Pour elle, comme pour plusieurs de ceux et de celles qui ont approuvé ce texte, j’ai respect et amitié. Je partage plusieurs des exaspérations qu’elle exprime mais je lui reproche de les avoir publiées. Non pas que je pense que les Juifs doivent corseter leur opinion quand il s’agit d’Israël, mais je crois qu’aujourd’hui quand ils l’exposent, et plus encore quand leur voix porte loin, comme la sienne, ils doivent penser à l’usage qui sera fait de leurs paroles.

Delphine Horvilleur s’était sentie obligée de se taire pour ne pas nuire à Israël, et je pense qu’elle aurait dû continuer à garder pour elle ses états d’âme. Elle est un soldat dans la double guerre que mène Israël et qui est menée contre ce pays. Pour la guerre des armes, je n’ai, et probablement n’a-t-elle pas non plus, les moindres compétences techniques. Je n’ai pas la légitimité politique, car je ne suis pas citoyen israélien. Mais elle et moi, nous tous pour qui le terme de sionisme est une valeur, nous sommes des soldats de cette guerre mondiale de la communication contre Israël. Nous en sommes les spectateurs, parfois les victimes et nous ne devons en aucun cas en être les faire-valoir, même si cela offusque cette liberté d’expression que nous avons à notre disposition parce que nous vivons dans une démocratie et que cette démocratie est en paix.

Israël, au contraire, est une démocratie dans une guerre qu’elle n’a pas voulue, que le Hamas seul a provoquée et qu’il pourrait arrêter en rendant les otages.

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Émile Fackenheim, un rabbin réformé, a écrit que depuis la Shoah nous devons considérer qu’il existe une 614e obligation : ne pas donner à Hitler une victoire posthume. Pour moi, le Hamas, c’est Hitler, car je n’oublie pas le hadith des rochers et des arbres, article 7 de sa charte. Je ne traite pas de nazis tous les ennemis d’Israël, encore moins, évidemment, ceux qui soutiennent son existence mais fustigent telle ou telle facette de sa politique, mais je constate que la plupart des commentateurs négligent ce que le programme du Hamas a de génocidaire, ce terme si honteusement galvaudé contre Israël et qui garde ici son sens authentique.

La terrible réalité de la guerre

Il ne peut pas y avoir de paix avec le Hamas, comme il ne pouvait pas y avoir de paix avec les nazis. Je suis sûr que Delphine Horvilleur pense comme moi. Le problème, c’est que son texte donne du poids à ceux qui comme Ardisson comparent aujourd’hui Gaza à Auschwitz.

La guerre, c’est terrible. La gloire du Débarquement a remisé loin de la mémoire les milliers de civils tués dans les bombardements sur la Normandie qui l’ont précédé et que le collabo Philippe Henriot vitupérait à la radio comme exemple de la barbarie des Alliés. Plus près de nous presque personne ne s’est récrié contre les pertes humaines à Mossoul et à Raqqa. On savait ce qu’aurait signifié la victoire de Daech. On essaie de ne pas voir ce que signifierait la victoire du Hamas.

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Les organisations internationales, qui sont aussi engagées dans des combats idéologiques, ne voient que la responsabilité israélienne dans le drame de Gaza. Les chiffres des morts sont présentés comme s’ils provenaient d’autorités sanitaires indépendantes du Hamas, ce qui est absurde ; les manipulations sur ces chiffres ont été démontrées sans que cela soit pris en considération.

Les partisans d’Israël ne doivent pas minimiser la tragédie qui frappe les Gazaouis. En particulier, alors que depuis plus d’un an le Secrétaire Général de l’ONU agitait le spectre d’une famine imminente et non survenue, alors que le Hamas détournait une grande part des cargaisons des centaines de camions qu’Israël laissait passer, la situation alimentaire à Gaza semble être devenue dramatique depuis que les Israéliens ont changé d’attitude devant le refus du Hamas d’accepter leurs propositions sur le retour des otages. Ils ont arrêté les distributions mais ils ont aussi proposé des plans d’approvisionnement que les organisations onusiennes ont sèchement rejetés.

Être alarmé par la gravité de la situation alimentaire à Gaza est une exigence morale. En faire d’Israël le seul responsable est profondément injuste.

Faire des reproches

Il a fallu du panache à Delphine Horvilleur pour s’exposer à la vindicte de ceux qui, choqués par ses critiques, ne lui ont pas ménagé attaques et menaces parfois ignobles. Mais je ne doute pas qu’elle ait été encore plus blessée par les antisionistes invétérés qui, ravis de ce qu’ils considèrent comme une belle prise de guerre, ont clamé qu’Israël pourrissait de l’intérieur. Or, la population israélienne a su jusqu’à maintenant ne pas mélanger ses conflits internes avec les défis existentiels venant de l’extérieur.

Pour beaucoup de Juifs, dont je suis, la question angoissante de l’histoire de la Shoah, avec ses criminels, ses passifs et ses Justes, est celle qu’a posée Amos Oz: « Qu’aurais-je fait si j’avais été à la place des autres ? » Ce doute les a souvent conduits aux premiers rangs de la défense des Droits de l’Homme, dont le sionisme avait d’ailleurs été un bourgeon au siècle dernier.

Mais le sionisme est désormais caricaturé comme le prototype de l’oppression coloniale, une image que certains extrémistes israéliens aident malheureusement à conforter. Comme chacun sait, leur poids politique est aujourd’hui accru, mais la démocratie israélienne, qu’elle soit de gauche ou de droite, a des ressources puissamment ancrées dans la population.

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L’assignation coloniale pousse par réaction certains sionistes à un examen de conscience exacerbé, même si, aux yeux de leurs ennemis, ils ne seront jamais lavés de leurs tares originelles. Ce que risquent ces militants scrupuleux, c’est de perdre de vue qu’il y a, contre des ennemis existentiels, des combats indispensables, ceux par exemple que les pacifistes n’ont pas voulu mener à Munich contre Hitler avec les conséquences que l’on sait.

Dans sa dénonciation des dérives d’Israël, Delphine Horvilleur analyse le verset du Lévitique 19/18 qui contient les termes de «Tu aimeras ton prochain comme toi-même » et propose une traduction originale du verbe qui précède cette célèbre injonction. Pour le futur négatif «al titar », qu’on traduit habituellement par « tu ne garderas pas rancune », elle propose de comprendre «si tu sais adresser des reproches», ce qui sous-entend, je suppose, que faire des reproches appropriés est la véritable marque de l’amitié.

C’est le sens de ma chronique d’aujourd’hui.


  1. https://tenoua.org/2025/05/07/gaza-israel-aimer-vraiment-son-prochain-ne-plus-se-taire/ ↩︎

Un chrétien à La Mecque

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Est-ce possible ? Ça l’a été pour Michel Santi qui y fut invité en 1975 par le Prince Abdallah d’Arabie Saoudite, appelé à devenir le Roi Abdallah bien des années plus tard.

Être exfiltré de Jérusalem par Shimon Peres en 1982 ? Encore possible pour Michel Santi, dont la vie était menacée par les Arabes de la ville qui le prenaient pour un espion.

Il ne s’agit pas là du dernier livre de John le Carré, mais d’Une jeunesse levantine (préface de Gilles Kepel, éd. Favre) qui vient de paraître, où Michel Santi relate une adolescence tout aussi chaotique que romanesque, jalonnée de rencontres exceptionnelles et de transgressions involontaires… ou pas ?

De sa description minutieuse à sa mise en état d’ihram consistant à se purifier avant de tourner autour de la Kaaba, au port de l’étoile de David à son cou quelques années plus tard par amour pour un juif français, Santi dévoile 7 ans de sa vie, entre 1975 et 1982.

Sa rencontre touchante avec celui qui n’était pas encore le «Commandant Massoud» afghan, à Beyrouth au tout début de la guerre civile libanaise alors qu’il s’est enrôlé au dispensaire de la plus radicale des milices chrétiennes, les Gardiens des Cèdres. Celle avec l’instigateur des attentats terroristes des J.O. de Munich, Abou Hassan, par ailleurs playboy et jet-setteur notoire – qui se trouve être le mari de sa cousine germaine Georgina, unique Libanaise à avoir jamais été élue Miss Univers. Le style de Michel Santi et sa maîtrise du français emmènent le lecteur – et le tiennent en haleine – tout au long de ce récit divisé en 51 chapitres d’une diversité à couper le souffle.

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Au Caire, il assiste à un concert de la légendaire Oum Kalsoum, amie des Santi qui se trouvent être des Français d’Égypte. Au Liban, il prend des risques fous en grimpant sur un camion crachant des orgues de Staline. C’est vers Jérusalem qu’il s’évade avec un déserteur de l’armée israélienne qui se trouve être à Beyrouth en 1982. À Neauphle-le-Château, il devient l’espace d’une après-midi le confident de Khomeiny. Pour en devenir l’otage en ce 31 janvier 1979 où ce dernier rentre en Iran avec ses comparses pour accomplir leur Révolution islamique.

« Je ne retourne pas pour baisser le prix du citron », lui avoue Khomeiny, qui lui livre ses projets pour faire triompher le chiisme à travers tout le Moyen-Orient. Témoignage extraordinairement précieux que nous livre Michel Santi, et d’une actualité brûlante, puisque c’est l’ensemble du projet qui lui est dévoilé par celui qui voue une haine inextinguible aux Saoud, et aux sunnites en général. Ces mots, « il y a des cadavres essentiels », du plus éminent membre du clergé chiite ayant jamais existé est significative, lourds de sens, éclairent les méfaits et atrocités commis en Iran et ailleurs, particulièrement à la lueur des événements récents. Ils évoquent la fameuse répartie de Saint-Just : « La Révolution est glacée. »

Entre les lignes, au gré des nombreuses notes explicatives et contextuelles de l’auteur, nous comprenons mieux les lignes de force qui burinent cette région. Le tour de vis hyperconservateur des Saoud suite aux attentats terroristes de La Mecque en 79, qui ont suscité l’émergence de Ben Laden. Les purges consécutives de Khomeiny qui ont conduit certains des compagnons de voyage de Santi, lors de ce fatidique voyage vers l’Iran, à être exécutés ou exilés par celui-là même qu’ils avaient porté au pouvoir. La haine réciproque des Arabes et des Juifs de Jérusalem, en 1982. Les massacres perpétrés par toutes les parties en présence durant la guerre civile libanaise, dont Santi fut témoin direct, pour certains d’entre eux comme le siège et la prise du camp palestinien de Tel el Zaatar ou le massacre du village chrétien de Damour.

Bref, j’ai été transporté, fasciné, éclairé, tétanisé, ému par la lecture de ce livre que j’ai du mal à qualifier, mais qui va compter. Pour les historiens, pour l’actualité, pour les amateurs de religion, pour un parcours humain d’une inouïe complexité.

250 pages

La rédemption par le chant

Lyrique : Le Paradis et la Péri de Robert Schumann, dernière demain !


De Robert Schumann (1810-1856), la postérité a retenu bien davantage ses chefs-d’œuvre pour piano que ses très rares compositions lyriques. À l’immense compositeur romantique l’on ne doit, en tout et pour tout, que l’opéra Genoveva, dont ce féru de littérature écrira lui-même le livret en 1848, d’après une légende médiévale. Et Manfred, tiré de Byron, un mélodrame pour voix parlée, chœur et orchestre. Reste Le Paradis et la Péri, créé à Leipzig en 1843 sous la direction du compositeur, et qui relève plus de l’oratorio que de l’opéra proprement dit. Sur un livret de son ami d’enfance Emil Flechsig (1808-1878) avec qui Schumann restera lié toute sa vie, l’œuvre se veut une allégorie de la Rédemption. Les arrière-plans fort exotiques du conte inspiré par Lalla-Rookhn : an Oriental Romance (1817), poème épique dû au grand irlandais Thomas Moore (1779-1852), projette cette féérie extatique tour à tour en Inde, en Egypte, en Syrie… Résumons : esprit céleste banni du paradis, la Péri aspire au salut. Le sang d’un héros indien, puis l’amour d’une vierge égyptienne, et enfin les larmes d’un criminel syrien repenti lui rouvriront les portes du Ciel.

Trois représentations exceptionnelles

Si Le Paradis et La Péri n’est pas souvent donné de nos jours, il faut savoir que l’œuvre  triompha en Allemagne puis dans l’Europe entière, et jusqu’à New-York cinq ans plus tard. L’on comprend bien pourquoi : une musique fluide, des mélodies enveloppantes, des chœurs à la fois énergiques et amples, des airs d’une suavité délicieuse. On est pourtant très loin des audaces instrumentales des symphonies, comme des fulgurations et des angoisses qui s’expriment dans l’écriture pianistique de Schumann. N’était le spectre assez novateur de la palette sonore (faisant la part belle aux percussions) où s’affirme déjà nettement le premier romantisme germanique, l’œuvre se raccorde encore à la tradition Sturm und Drang (« tempête et passion ») ; l’esthétique formelle de La Péri n’est pas fondamentalement éloignée de Fidelio, d’Obero ou du Freischütz.

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Sous le grand œuf de bois tressé de l’auditorium de La Seine Musicale, les architectes Shigeru Ban et Jean de Gastines ont fait, il y a moins de dix ans, une proue monumentale à l’île Seguin. C’est donc dans cette enceinte qu’est donnée, pour trois représentations exceptionnelles, une version sur instruments d’époque – marque de fabrique, comme l’on sait, d’Insula orchestra et du chœur Accentus, dont sa fondatrice, Laurence Equilbey occupe le pupitre.

Comme souvent hélas, la mise en scène n’ajoute pas grand-chose à la beauté intrinsèque de cet oratorio, qui se porte très bien d’être proposé en version de concert comme ça a été le cas – hasard du calendrier ? – à la Philharmonie de Paris, il y a quelques jours, par le Concert des Nations et la Capella National de Catalunya, sous la direction de Jordi Savall.  

Johanni van Oostrum souffrante

La présente scénographie dispose un plateau polygonal d’une matière charbonneuse, découpé par des faisceaux de lumière crue, dans lequel sombre, presque engloutie, l’épave d’un piano à queue laqué de blanc. Hommes en redingote et hauts-de-forme noirs ; chœurs en costumes de cotonnade écrue. La Péri, figure quasiment statique d’un bout à l’autre du spectacle, emprise dans une robe de bal immaculée, son bras droit gainé d’une aile vaste, blanche et célibataire, cernée d’anges noirs emplumés de lourdes ailes repliées… Sur l’obscurité d’un fond de scène enveloppé dans le manteau d’une immense toile noire sur laquelle viendra se démultiplier la projection, se déploie sur écran large une vidéo omniprésente, voire tentaculaire, épousant tour à tour la forme d’un aquarium dans le volume duquel on voit se redoubler virtuellement la silhouette de La Péri, puis des formes abstraites alternant avec paysages sylvestres ou bucoliques, cascades, volutes de fumée, colonies d’oiseaux, chromatismes variés dont les contours se noient – admettons que ce soit assez joli par instants –  la vidéaste Astrid Steiner, venue de l’univers techno, n’a pas été sollicitée en vain. Bref, formellement très éclectique, cette projection en continu a sensément pour objet d’accompagner visuellement le climat propre aux trois « actes » de la féérie. Sa plastique virtuose n’en finit pas moins par coloniser celle-ci, sans en éclairer beaucoup les développements, il est vrai assez touffus. Signé Daniela Kerck (à qui l’on doit une Norma au Théâtre du Châtelet et, l’an passé, la régie d’un Turandot à Wiesbaden, en Allemagne) le dispositif scénographique éthéré confine ainsi à l’abstraction. Sans être adepte à tout prix de la littéralité figurative, on se prend à regretter que, précisément dans cet oratorio baigné d’un imaginaire romantique où la fantasmagorie exotique se donne des ailes, le partis pris scénographique récuse délibérément la couleur locale.

© Julien Benhamou

Quasiment au pied levé, Mandy Fredrich a dû remplacer la Sud-africaine Johanni van Oostrum attendue dans le rôle-titre, mais souffrante. Il ne paraît pas qu’on ait perdu au change, la soprano germanique assumant avec brio cet emploi, dans un vibrato qui miroite jusque dans les aigus. Dans cette distribution, la palme revient au baryton Samuel Hasselhorn –  timbre à la fois charnu et délicat, phrasé impeccable, articulation ciselée. Pareillement, on applaudit à la performance du ténor allemand Sebastian Kohlhepp, tout comme à l’alto Agata Schmidt… La rédemption par le chant, en somme.   


Le Paradis et la Péri, de Robert Schumann. Oratorio pour voix solistes, chœur et orchestre, op. 50. Avec Johanni van Oostrum, Sebastian Kohlhepp, Agata Schmidt, Samuel Hasselhorn… Direction : Laurence Equilbey. Mise en scène : Daniela Kerck. Vidéo : Astrid Steiner. Chœur : accentus. Orchestre : Insula orchestra.

Durée : 2h.
La Seine Musicale, île Seguin, Boulogne-Billancourt.
Le 16 mai, 20h. Le 17 mai, 18h.

Jean Raspail, la pythie de Patagonie

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L'écrivain français Jean Raspail (1925-2020). DR.

Une biographie consacrée à l’auteur honni de toute la gauche immigrationniste est publiée.


Pour célébrer le centenaire de la naissance de Jean Raspail, autoproclamé consul général de Patagonie, les éditions Albin Michel publient sa première biographie signée Philippe Hemsen, préfacée par Erik Orsenna. Avec Jean Raspail, Aventurier de l’ailleurs, Philippe Hemsen, professeur de lettres et auteur de Stephen King, Hantise de l’écrivain, nous propose de dépasser l’image de l’écrivain catholique et monarchiste, qui publia un roman controversé, Le Camp des saints, en 1973, lequel fit de Raspail un écrivain d’extrême-droite, infréquentable pour le camp du Bien. Au-delà de l’étiquette, Philippe Hemsen nous permet de découvrir un homme plus complexe, né le 5 juillet 1925, à Chemillé-sur-Dême en Indre-et-Loire, dans une famille bourgeoise où les traditions sont respectées à la lettre. Le début de la biographie peut paraître balzacien dans les descriptions de l’enfance villageoise de son sujet, mais très vite on est happé par l’adolescent, mauvais élève, qui fuit la réalité grise de la vie en poursuivant des rêves de voyages et d’aventures intrépides. Le garçon est secret et son caractère affirmé. Sa différence d’âge avec son frère et sa sœur en fait un enfant unique dont le signe astrologique, le Cancer, l’attire vers l’eau. La guerre le retient au port, mais dès 1949, il prend le large. Dans L’île bleue, roman publié en 1990, il écrit : « À considérer les cheminements intérieurs de la vie, c’est là que je suis né, à l’âge de vingt-trois ans et neuf mois, par un matin glacial de printemps de l’année 1949. » La fuite, le refuge sur une île, la création d’un monde imaginaire grâce à l’écriture, voilà résumé les clés pour comprendre la psychologie et les choix de Jean Raspail. Cela me rappelle un échange avec Michel Déon, ami de Raspail, qui m’avait dit en substance que l’île symbolise l’aristocratie de l’esprit, de plus en plus menacée sur les continents. La soif de l’ailleurs permet à Raspail de devenir, avant l’heure, un écrivain-voyageur enchaînant les exploits, en Terre de feu, aux Antilles, en Argentine, en Patagonie, au Pérou, au bord du lac Titicaca, au Japon, en Alaska… À l’instar de Paul Morand, ses échappées spectaculaires, et parfois dangereuses, nourrissent ses romans, reportages, articles. Au fur et à mesure, le gaillard aux yeux bleus, aux sourcils broussailleux et à la moustache d’un hussard, épure son style et, malgré l’obsession du détail, rend plus fluides ses écrits.

A lire aussi: Nouvelles réflexions sur le racisme antiblanc

Raspail finit par se lancer dans l’autobiographie, tout en restant au seuil de la porte, en publiant, ce que je considère être son meilleur livre, Moi, Antoine de Tournens, roi de Patagonie – grand prix du roman de l’Académie française en 1981. C’est avec ce livre qu’il s’autoproclame consul de Patagonie. La légende est en marche. L’homme devient une sorte de père tutélaire. Mais il écrit Le Camp des saints, une dystopie comme on dit aujourd’hui, et les ennuis commencent. Il s’agit d’un roman apocalyptique dans la France de 2050, confrontée à l’arrivée massive de migrants sur ses côtes méditerranéennes. Le livre connait un franc succès. La polémique enfle. On va jusqu’à accuser Raspail de racisme. Philippe Hemsen raconte avec précision l’engrenage dans lequel l’écrivain est pris. L’homme écrit également des articles dans le Figaro, très à droite. Il prend la défense des scouts et guides de France dont les effectifs ne cessent de chuter. Il se rapproche de penseurs comme Alain de Benoist. Bref, il incarne la figure du traditionaliste dans une France qui se livre à Giscard et au nihilisme financier. Le Camp des saints est réédité en 2011. C’est l’occasion pour son auteur d’en rajouter une couche en écrivant une préface incendiaire, intitulée « Big Other » – allusion à Orwell. Les dévots s’enflamment. Vite, comme pour Jeanne d’Arc, brûlons l’infâme. Daniel Schneidermann signe une violente tribune contre l’écrivain avec en titre : « Appeler racistes les racistes. » Le livre devient culte. Raspail ne tremble pas. Avec sa cravate décorée de fleurs de lys, il continue à écrire, loupant de peu son entrée à l’Académie française, en 2000.

Philippe Hemsen © Patrick Morin

À propos du texte « Big Other », Philippe Hemsen rappelle que deux conceptions de la civilisation s’affrontent : celle « fondée sur la mémoire, les racines culturelles et religieuses, la conscience de moi et de l’autre, la conscience d’appartenir à un héritage, d’en être un maillon, et d’avoir à transmettre cet héritage aux générations à venir (…) ; l’autre fondée sur une idée de la vie, du monde, dépourvue de tout réel sentiment d’appartenance culturelle, sinon sous forme de ‘’loisirs’’, dans le cadre d’un environnement dit ‘’multiculturel’’, ‘’multiethnique’’, où les différences s’estompent pour aboutir à un melting-pot uniforme, universel (…) » L’auteur cite alors le concept de la « société liquide » développé par Zygmunt Bauman.

Déboussolé par le très sérieux problème cardiaque d’Aliette, son épouse depuis presque soixante-dix ans, survenu en 2019, Jean Raspail meurt le samedi 13 juin 2020. Ses funérailles se déroulent quatre jours plus tard, en l’église Saint-Roch, avec messe en latin, accompagnée de chants grégoriens, selon le rite tridentin.


Philippe Hemsen, Jean Raspail, Aventurier de l’ailleurs, Albin Michel. 400 pages

Jean Raspail, aventurier de l'ailleurs

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À noter la réédition du roman de Jean Raspail, Les royaumes de Borée, Albin Michel. 336 pages

Les Royaumes de Borée (édition 2025)

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Derrière l’élection de Léon XIV: l’ascension de l’Amérique catholique

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Wendy Ewing, enseignante, est agenouillée en prière avec le reste de l’assemblée pendant que l’évêque Gregory Parks célèbre la messe, suite à l’annonce de la nomination d’un nouveau pape, dans la chapelle du lycée catholique de St. Petersburg, Floride, 8 mai 2025 © Dirk Shadd/ZUMA/SIPA

En religion, aux États-Unis, il n’y a plus de demi-mesures : ou l’on y entre totalement, ou l’on en sort.


C’est peu dire que les cardinaux américains ne partaient pas favoris quand s’est ouvert conclave ; avec le pontificat de François, le nouveau monde avait déjà donné et beaucoup de prélats voulaient en revenir aux valeurs sûres (l’Europe) quand d’autres espéraient en tester de nouvelles : pourquoi pas un Philippin ? Pourquoi pas un Africain ?

Pour la curie, l’Amérique renvoyait aux divisions de l’Église qui ont émaillé le pontificat de François. Léon XIV alias Robert Francis Prevost a pourtant toute l’Amérique dans le sang : né à Chicago, ancien évêque péruvien, président de la commission pontificale pour l’Amérique latine, il porte un nom acadien de Français venu peupler le nouveau monde et trouve ses racines en Italie et en Normandie…

Il offre une belle synthèse d’Amérique à la fois française, latine et anglophone. La presse italienne ébruite déjà les secrets de polichinelle du conclave, indiscrétions de cardinaux trop bavards : les prélats américains se seraient rapidement unis sur le nom du cardinal Prevost empêchant rapidement le favori du conclave, le cardinal Parolin d’obtenir la majorité.

Raymond Burke, cardinal américain et figure du conservatisme aurait été à la manœuvre. Constatant l’impossibilité pour la frange traditionnaliste de la curie d’obtenir les deux tiers des voix, il a préféré construire une candidature de synthèse qui barre la route aux héritiers les plus visibles de François. Le conclave aura consacré l’influence de l’Église américaine et révélé son ascension dans un pays qui n’est pas sa fille ainée mais où l’Église catholique représente une force en pleine ascension – mais qui laisse aussi apparaître des divisions entre chapelles. 

La petite maison dans la Curie

Dans la diversité confessionnelle yankee, les catholiques manifestent la plus forte dynamique. Ils représentent aujourd’hui la première confession aux États-Unis, devant les protestants (luthériens et calvinistes) et les évangélistes. L’Eglise américaine revient pourtant de loin.  Les catholiques furent longtemps cantonnés aux marges de l’identité américaine alors que les premiers immigrants Anglo-puritains du XVIIe arrivaient sur les rivages du Massachussetts la Bible à la main, au cœur la haine du papisme et la volonté d’édifier sur le nouveau monde la Jérusalem du Nouveau Testament. Les catholiques ont été victimes de discrimination et même de pogroms… Souvent issus des vagues d’immigration européenne du XIXe (Irlandais, Italiens, Polonais), les catholiques se sont intégrés à la réussite américaine à la force du poignet. La dynamique démographique et l’immigration latino font grossir les effectifs des messalisants.

Dans le même temps, le catholicisme touche un autre public d’Américains moyens souvent issus de la souche protestante et sans aucun rapport avec l’Eglise. Les journaux américains s’étonnent de voir des rednecks arriver en pickups pour garer leurs gros cylindres sur le parking d’églises néo-gothiques au milieu des champs de maïs où les fidèles enlèvent les rangers pour revêtir les ornements liturgiques et dont les enfants portent cierges massifs et soutanes rouges de servants d’autel. La petite maison dans la curie ! Enquête du New York Times à Détroit daté de 2022 venu interroger les paroissiens d’une Église traditionaliste : Éric Augustin et ses huit enfants vivaient la messe dominicale comme un before avant le brunch familial du dimanche avant de connaitre un « big switch ». La famille fait désormais une heure de trajet tous les matins pour rejoindre l’office en latin dans la lointaine banlieue de Détroit et échange les matchs de foot du dimanche après-midi contre deux heures de liturgie ornementées, faste tridentin et musique grégorienne. Ces catholiques débonnaires sont rejoints par des anciens protestants ou agnostiques, parfois rescapés du vide californien, qui trouvent dans ce retour à l’esthétique des conciles romans de la Renaissance un supplément d’âme qui pouvait manquer à leur vie de col blanc.

A lire aussi: Le pape Léon XIV, J.D. Vance et nous

Cette montée en puissance n’est pas sans entrainer quelques tensions avec le Vatican, exacerbées par des mesures telles que la restriction de la messe traditionnelle dans certains diocèses majeurs comme Chicago et Washington ; des restrictions qui découlent de la lettre « Traditionis Custodes » en 2021 ; une décision du pape François qui revient sur la libéralisation de la messe en latin décidée par Benoit XVI et qui avait été interprété comme une attaque contre les catholiques traditionnalistes. Lors d’une conférence à Pittsburgh, des critiques de François ont formulé des « articles de résistance« , qualifiant les réformes de discrimination religieuse. Le pape avait beau jeu de se poser en défenseur de l’unité de l’Eglise alors que certaines paroisses étaient en situation de quasi-schisme, tiraillées entre une branche traditionnaliste et fervente et un vieux catholicisme déclinant. Là où le catholicisme traditionnaliste se développe, notamment grâce aux conversions, un certain catholicisme de convenance, occasionnel, s’efface. En religion, aux États-Unis, il n’y plus de demi-mesures : où l’on y entre totalement ou l’on en sort. 

Le Pape Léon XIV, Vatican, 8 mai 2025 © Oliver Weiken/DPA/SIPA

Une Église qui reste divisée entre positions épiscopales et aspirations MAGA

Ce revival (ou vival) spirituel catholique a déjà des traductions politiques. Pour les élections de 2024, il n’y aucune victoire de Trump possible sans le suffrage catholique. Il récolte 59 % de suffrages quand il était devancé par Joe Biden en 2020 sur ce segment. Mieux encore, Trump a pu compter sur 43% d’électeurs catholiques latinos pourtant historiquement et massivement acquis aux Démocrates. On revient de loin. Le GOP, naguère bastion bourgeois, protestant et WASP, se découvre un tropisme catholique apostolique et romain ! Cette évolution religieuse pourrait entrainer quelques inflexions idéologiques. J.D. Vance, fils d’appalachien de plus vieille souche protestante converti entre deux lectures de René Girard, a connu une gloire éditoriale (avec son bestseller Hillbilly Elegy paru en 2015[1]) en rappelant aux élites que le peuple existe – et qu’il souffre. Comme les nouveaux convertis traditionnalistes d’Amérique, Vance n’a rien du catho tiède : il affiche une foi râpeuse, charnelle, virile. Il brandit la bannière du Vatican comme l’étendard d’un retour à l’ordre, à la décence et à une idée organisée du bien commun. Jadis temple du capitalisme dur à cuire, le GOP version Vance voit désormais la pauvreté et la souffrance comme christique. Il y cherche des remèdes (souvent maladroits) comme la guerre tarifaire[2] alors que les électeurs des États industriels du Nord ont voté Trump dans l’espoir de voir les hauts fourneaux délocalisés revenir. L’électorat suit. Et l’Église dans tout cela ? Face à Trump, le pape François fronçait un peu les sourcils. Les derniers tweets du cardinal Prevost sont venus dénoncer les discours et prises de position de Vance sur les migrants. Dans ses premiers mots, il a tenu à rappeler qu’il avait comme religieux obéi à la règle de Saint Augustin, père de l’Église qui a tenu le premier à affirmer l’indépendance du pouvoir spirituel (l’Église) sur le pouvoir temporel (l’Empire). Ce choix pontifical marque une volonté d’indépendance spirituelle assez nette au pouvoir américain à l’heure où il séduit les catholiques ; un choix presque aussi politique que l’élection de Jean Paul II, cardinal polonais élu en pleine guerre froide alors que ses coreligionnaires étaient persécutés par le pouvoir communiste. Si l’Amérique catholique rentre à Rome par la grande porte, on y fera toujours de la politique dans l’ombre des sacristies.


[1] https://www.causeur.fr/j-d-vance-un-eric-zemmour-americain-233417

[2] https://www.causeur.fr/donald-trump-droit-de-douane-etats-unis-supremacisme-economique-309519

Les ambiguïtés de l’«art dégénéré»

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Joseph Goebbels visite l’exposition « Entartete Kunst » à la Nationalgalerie im Kronprinzenpalais, Berlin, 26 février 1938. À gauche, deux œuvres d’Emil Nolde, à droite, une sculpture de Gerhard Marcks © Bundesarchiv, Bild 183-H02648/Wikimedia Commons

Le musée Picasso explore la tristement célèbre exposition d’« Art dégénéré » de 1937. Malheureusement, une présentation binaire et des omissions critiquables occultent les accointances que certaines figures de l’art moderne ont pu entretenir avec le régime nazi. L’histoire est complexe


« L’art “dégénéré” : le procès de l’art moderne sous le nazisme », musée Picasso, Paris, jusqu’au 25 mai.

En 1937 se tient à Munich l’exposition d’« Art dégénéré ». Le régime nazi y stigmatise des œuvres d’avant-garde, principalement expressionnistes ou apparentées, massivement achetées par la République de Weimar. Des slogans violents, voire orduriers, se déploient sur les murs. On accuse les artistes de dépravation sociale, de pathologie mentale, de bolchevisme, etc. Le racisme et l’antisémitisme sont bien entendu de la partie.

En parallèle, les nazis présentent une exposition d’« Art allemand » alliant peintures vétilleuses et sculptures à péplum. Les « dégénérés » font le tour de l’Allemagne et enregistrent tant de visiteurs qu’il est mis fin à l’expérience. Par la suite, plus d’un millier d’artistes sont interdits, persécutés, et leurs œuvres détruites ou vendues à l’étranger.

Depuis les années 1990, plusieurs expositions consacrées à cette fameuse exposition ont eu lieu. En 2023 à Munich, « Kunst und Leben », prenant en compte un contexte élargi, a brillé par son sérieux.

Il en est autrement du parcours proposé actuellement au musée Picasso. On y voit peu d’œuvres et peu d’aperçus de la réalité de l’exposition de 1937. En outre, le public est soumis à une antithèse imparable entre nazisme et modernité qui a valeur de plaidoyer simpliste pour cette dernière. Heureusement, dans le même temps, le MahJ (musée d’Art et d’Histoire du judaïsme) a coorganisé un colloque nuancé en associant des chercheurs allemands. Une réévaluation de l’histoire s’impose à travers trois figures majeures.

Max Nordau

Max Nordau (1849-1923) est connu comme l’un des fondateurs du sionisme. Il est aussi l’auteur, en 1892, de Entartung (Dégénérescence). Le musée Picasso le présente sommairement comme « réactionnaire ». Certes, on peut fustiger ses emprunts au darwinisme social, à la psychiatrie ou à la criminologie. Cependant, Nordau, mieux qu’aucun autre, permet de comprendre la portée artistique du terme dégénérescence, bien avant que le nazisme et l’antisémitisme s’en emparent.

Il reproche à l’art de son temps d’avoir trop de fantaisie, au point de devenir artificiel, délirant, absurde et « dégénéré ». Il vit à Paris et prend pour exemple un sculpteur sur bois français : François-Rupert Carabin. Sur ses pianos, armoires, chaises et tables, Carabin place des femmes nues qui se tortillent de partout. Quand on aime Carabin, comme c’est mon cas, on est enchanté. On peut aussi se dire : a-t-on besoin de toutes ces femmes nues sur des meubles ? Aux yeux de Nordau, le bon goût commande plus de simplicité, de sérieux et de classicisme. Ce n’est pas ce que lui offre la Belle Époque qui connaît alors un intense foisonnement artistique. L’idée de dégénérescence traduit chez lui un état de saturation, le sentiment d’un excès d’art.

Joseph Goebbels

Joseph Goebbels (1897-1945) prend une part active à l’organisation de l’exposition d’« Art dégénéré ». Il a pourtant écrit une pièce et des romans expressionnistes. Dans Michäl (1929), il affirme même : « Dans sa structure interne, notre décennie est absolument expressionniste. […] Nous autres, aujourd’hui, sommes tous des expressionnistes. Nous voulons mettre le monde sens dessus dessous… » Il est d’ailleurs collectionneur d’œuvres expressionnistes. Et sa première doctrine artistique pour le Reich est la « ligne Munch-Nolde ». Ce qui prête à croire que l’expressionnisme n’est probablement pas si insoluble que cela dans le nazisme, bien au contraire.

Emil Nolde

Emil Nolde (1867-1956), d’origine paysanne, a un goût prononcé pour sa terre fantasmée et les cultures « primitives ». Ses œuvres principales sont présentées à l’exposition de 1937. Il en est d’abord mécontent, mais voit paradoxalement ses ventes doubler pendant plusieurs années ! Jusqu’en 1941, où tout change. Nombre de ses productions sont confisquées et détruites, et il lui est interdit de peindre. C’est à ce titre qu’après la guerre, il est célébré comme l’archétype de l’artiste moderne martyrisé par les nazis. Il en profite pour rédiger une autobiographie très arrangée, et, des années plus tard, la fondation Nolde expurge son texte tout en verrouillant ses archives. Un roman de Siegfried Lenz (1968) amplifie la légende.

À lire aussi, Raphaël de Gubernatis : Le Roi, les ors, et l’oubli

Devenue chancelière, Angela Merkel place deux Nolde dans son bureau et inaugure, aux côtés de Nicolas Sarkozy, une exposition Nolde au Grand Palais en 2008. Mais en 2013, un nouveau directeur ouvre les archives de la fondation Nolde. Des chercheurs révèlent alors que l’artiste martyr est, en fait, un nazi de la première heure, et des plus virulents. En 2019, l’ampleur de son antisémitisme crée un choc lors d’une exposition à Berlin. Merkel décroche ses Nolde. Elle les remplace par des Schmidt-Rottluff (1884-1976), autre expressionniste « dégénéré ». Las, on découvre que lui aussi a un passé antisémite et ses tableaux sont décrochés à leur tour.

Modernité et arrangements avec l’histoire

J’ai fait plusieurs fois le tour de l’exposition du musée Picasso pour voir ce qu’on y dit d’Emil Nolde. On le voit dans la salle « race et pureté », parmi les créateurs en butte au racisme et à l’antisémitisme, des artistes juifs, principalement. Plus loin, un de ses tableaux est accompagné d’une citation en grand format (d’un autre auteur) : « Je suis trop peu nationaliste, pas assez raciste […] au lieu de lever mon bras à la romaine, j’enfonce mon chapeau sur ma tête. » C’est alors que je croise un ami historien de l’art et lui dis que je ne trouve rien sur le nazisme de Nolde. On cherche à deux. Absolument rien sur les murs. Finalement, je le vois revenir radieux. Il a passé au peigne fin une vitrine de petits textes et, dans l’un d’eux, on peut lire que Nolde a adhéré au parti nazi en 1934. C’est dit, mais c’est un peu court !


À voir

« L’art “dégénéré” : le procès de l’art moderne sous le nazisme », musée Picasso, Paris, jusqu’au 25 mai.

À lire 

Igor Golomstock, L’Art totalitaire, Carré, 1991.

L'Art Totalitaire Union Sovietique-Iiieme Reich...

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Le Trump des Carpates favori

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Lors du premier tour de l'élection présidentielle, M. George Simion (à gauche) et M. Calin Georgescu, ont voté ensemble, Bucarest, 4 mai 2025 © Alex Nicodim/SIPA

Ils sont fous, ces Roumains ? Pour quiconque cherche à comprendre les grandes mutations du monde d’aujourd’hui, ce qui se joue en ce moment en Roumanie mérite toute notre attention, souligne notre chroniqueur. À Bucarest, le maire libéral Nicușor Dan fait face à George Simion, figure montante du national-populisme (à gauche sur notre photo), donné favori pour le second tour de la présidentielle ce dimanche.


J’ai eu la chance de faire avec l’Amitié judéo-chrétienne et sous la direction experte du Professeur Carol Iancu, un voyage consacré aux Juifs de Roumanie. On ignore souvent que la communauté juive de Roumanie, sept mille personnes aujourd’hui, la plupart âgées, était avec 800 000 personnes la troisième d’Europe avant la guerre. C’était alors la grande Roumanie avec des territoires variés au destin disparate pendant la guerre. Hormis l’extermination à Birkenau des Juifs de Transylvanie du Nord, qui était alors hongroise, la responsabilité des Roumains sous la direction du dirigeant suprême Ion Antonescu, est accablante pour les famines, épidémies et exécutions de masse des populations juives de Bukovine et de Bessarabie déportées en Transnistrie ainsi que pour l’atroce pogrome de Iasi, alors que les Juifs de Moldavie et de Valachie purent survivre car la machinerie d’extermination n’eut pas le temps de se refermer sur eux.

L’élection roumaine la plus importante depuis la chute du communisme

Dans notre voyage, nous avons vu la vie religieuse, culturelle et artistique dans les villes et les villages, les synagogues, les cimetières et les universités, de ces Juifs qui vécurent aussi l’antisémitisme nationaliste d’avant la guerre, l’antisémitisme marxiste d’après la guerre, les départs en Israël et l’amenuisement des communautés. Il y eut aussi les émotions devant le travail des gardiens de la mémoire juive et de ses cimetières, leur combat pour faire revivre une vieille synagogue, le journal d’une Anne Franck transylvaine, une fresque déchirante sur le destin juif ou la maison d’enfance d’Elie Wiesel. Et il faut ajouter tous ces lieux de culte chrétiens qui témoignent de la vivacité populaire du christianisme.

Mais, dimanche 4 mai, ce fut aussi le premier tour de l’élection présidentielle, la plus importante, au dire de nos amis Roumains, depuis la chute du communisme.

A lire aussi, du même auteur: Gaza : le dilemme des voix juives

Les résultats sont sans appel. On anticipait le succès du candidat d’extrême-droite George Simion, mais son score à plus de 40% des voix laisse peu de chance à son rival, Nicusor Dan, le maire de Bucarest. Ce qui se passe en Roumanie est riche d’enseignements, pour celui qui s’interroge sur l’évolution du monde actuel. George Simion, qui n’a pas 40 ans, a créé son parti, Alliance pour l’Unité des Roumains ou AUR, il y a moins de cinq ans et a obtenu 1% aux élections européennes. C’est le Covid qui le fait connaitre: il affiche des positions antivax et complotistes, et accuse l’Union européenne de forcer les Roumains à manger des insectes. Du coup il obtient 14% des voix à l’élection présidentielle de novembre 2024. Il arrive en 4e position. Ce n’est qu’un succès relatif car il est dépassé par un candidat venu de nulle part qui opère dans le même vivier électoral ultra-nationaliste, irrédentiste, complotiste, anti-élites et anti-européen, et qui arrive en tête avec 23% des votes.

Captation émotionnelle

Ce candidat s’appelle Calin Georgescu. Sa campagne reposait sur le réseau TikTok, très populaire en Roumanie. Il « hameçonnait » le futur électeur par des contenus en apparence anodins et consensuels, et créait ainsi une connexion affective sur la base d’émotions simples et morales, comme l’amour du pays et de la famille, le respect des traditions ou l’hommage au sacrifice des héros, avec de subtiles allusions le présentant comme l’homme qui parle vrai sans faire de politique. Cette captation émotionnelle était facilitée par la puissance des algorithmes de sollicitation de TikTok et amplifiée par des réseaux de comptes automatisés, des bots. 

M. Georgescu se distinguait par son admiration pour Poutine : après l’élection, l’action des services secrets russes dans sa campagne fut confirmée et la Cour Constitutionnelle invalida les élections pour infractions au code électoral et lui interdit de se présenter aux élections reportées à mai 2025. On a évidemment parlé, le vice-président américain notamment, d’un déni de la démocratie et de juges politisés, d’autant que la Cour avait déjà empêché une candidate ultranationaliste et antisémite de se présenter. 

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M. Simion a capitalisé sur cette mise à l’écart. Il s’est présenté au bureau de vote accompagné de M. Georgescu et a promis d’en faire son Premier ministre. Ce n’est pas que leurs préférences soient identiques car M. Simion se présente plutôt comme le Trump des Carpates. Il est vrai qu’aujourd’hui admirer les présidents américain et russe en même temps n’est plus incompatible. En tout cas, l’actuel Premier ministre, social-démocrate, vient de démissionner après le vote, qui témoigne d’un profond désaveu de la coalition au pouvoir. L’affaiblissement du socle politique structurant du centre-gauche au centre-droit, rapproche la situation politique de la France et de la Roumanie.

Ni les sociaux-démocrates, ni les libéraux ne sont qualifiés au second tour, alors qu’ils s’étaient coalisés sous la houlette de Crin Antonescu, un politicien expérimenté, peut-être trop expérimenté, et à qui on reproche, comme au président sortant, Klaus Iohannis, de n’avoir rien fait d’utile pendant leur mandat.

Les médiocres poussés vers la sortie

Il y a en Roumanie un mécontentement général devant les médiocres résultats économiques, les carences en matière de niveau de vie, de soins et de retraites associé à la perception d’une corruption dont les instituts spécialisés, comme Transparency International, confirment la réalité. Le candidat indépendant, Victor Ponta, qui a obtenu 13% des voix traine une réputation particulièrement sulfureuse, mais il n’est pas le seul.

Le dégagisme que cela génère est une porte ouverte au populisme. Nicusor Dan est l’antipopuliste type: brillant mathématicien, technicien rigoureux et réputé honnête, il n’est pas charismatique, et choque les électeurs en n’épousant pas sa compagne et en ne faisant pas baptiser ses enfants. Si ses adversaires trouvent son bilan de maire médiocre, ses partisans disent qu’il choisit le long terme plutôt que le spectaculaire: il est l’antithèse d’un George Simion qui vitupère les corrompus dans ses slogans et qui ravive tensions identitaires et lubies irrédentistes à l’égard de la république de Moldavie et de la Bucovine du Nord ukrainienne.

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La dénonciation d’un ennemi intérieur, outil favori de tout populisme ne peut pas s’appuyer en Roumanie d’une dénonciation d’un envahissement migratoire, puisque le pays souffre plutôt d’une pénurie de main d’œuvre et que la population musulmane y est insignifiante. Il y a des tensions chroniques entre Roumains et Magyars de la Transylvanie, mais on voit mal des gouvernements populistes des deux pays chercher à les exploiter… Enfin, l’absence d’extrême gauche ne surprend pas dans une Roumanie qui a trop longtemps goûté au paradis marxiste-léniniste.

Reste la question de l’antisémitisme, qui taraude ceux qui connaissent l’histoire roumaine du XXe siècle. Réhabiliter les figures de Codreanu, le fondateur de la Garde de Fer ou d’Antonescu, (rien à voir avec le politicien actuel) responsable de l’assassinat de plus de 300 000 Juifs, ce serait un crachat à la mémoire des victimes. Les politiciens souverainistes font volontiers de Antonescu le héros de la grande Roumanie, la victime glorieuse de la répression soviétique et prétendent souvent qu’il a protégé les Juifs de Moldavie et Valachie. C’est un révisionnisme que les Juifs français connaissent bien avec Pétain. Simion a rencontré des représentants israéliens. Il a reconnu la responsabilité des Roumains dans les massacres de Juifs. S’il s’est abstenu de condamner Antonescu, il s’est proclamé favorable à Israël…

Affaire à suivre, mais laisser à M. Simion le bénéfice du doute par rapport à l’antisémitisme ne signifie pas adhérer à l’ensemble de ses thèses.

Coupable de vivre encore

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La chanteuse israélienne Yuval Raphael, Bâle, Suisse, 15 mai 2025 © Martin Meissner/AP/SIPA

Eurovision. Nemo, artiste suisse non binaire et vainqueur de l’Eurovision 2024, a exprimé son opposition à la participation d’Israël à l’édition 2025, estimant que les actions israéliennes contrediraient les valeurs de paix et d’unité du concours. « Iel » regrette par ailleurs que les artistes ne soient pas autorisés à se présenter avec le drapeau arc-en-ciel LGBT…  Les répétitions de la candidate israélienne, Yuval Raphael, survivante de l’attaque du 7 octobre 2023, ont par ailleurs été perturbées par des manifestants propalestiniens. Si Yuval Raphael gagne, Nemo lui remettra-t-iel le prix ? Réponse demain


En principe et de tradition le concours Eurovision de la chanson serait plutôt à placer sous le signe de la ritournelle passe-partout et du divertissement de basse intensité artistique et intellectuelle. Mais voilà bien que la passion politique, dans sa plus triste acception, vient s’y mêler.

Cela se passe en Suisse, qui plus est, terre qu’on nous vante comme étant ordinairement paisible, lieu de convulsions extrêmement tempérées et adepte d’une lenteur propre à la réflexion et donc à la modération dans les manifestations d’hostilité.

Pavlovisation en marche

Or, à Bâle, la troisième ville suisse en importance, lors de la grande parade en ville ouvrant la cérémonie d’ouverture de la phase finale du concours, un individu arborant un keffieh et brandissant un drapeau palestinien aurait adressé « un geste d’égorgement » à la concurrente israélienne lors de son passage. Ailleurs sur le parcours des banderoles et des pancartes s’agitaient où l’on pouvait lire par exemple « Pas d’applaudissements pour un génocide » ou « On chante pendant que Gaza brûle ».

A lire aussi, Charles Rojzman: Réponse à la tribune de Delphine Horvilleur sur Gaza

On comprend assez aisément la stratégie induite par la première : « Pas d’applaudissements pour un génocide ». Il s’agit tout bonnement de persister à faire entrer dans les méninges de Madame et Monsieur tout le monde que ce qui se passe actuellement dans la bande de Gaza ressortit bel et bien à un génocide. Et ça marche ! À preuve, le journaliste français de TF1 Gilles Bouleau reprenant à son compte cette affirmation fallacieuse lors du marathon macronien d’impérissable mémoire (Cf sur ce point l’article de Céline Pina : « Emmanuel Macron, le droit à mourir d’ennui »). À preuve aussi la kolossale bourde de Thierry Ardisson lâchant « Gaza c’est Auschwitz » sur les antennes du service public de télévision. Les excuses, le repentir qui s’ensuivent sont à prendre en considération, certes. Il reste qu’on ne peut s’empêcher de déceler dans cette « connerie » (dixit Ardisson lui-même) l’effet d’une sorte de pavlovisation en marche et qui de tout évidence fonctionne.

11 mai 2025, Bâle, Suisse : Lors du défilé de présentation du Concours Eurovision de la chanson, un groupe de manifestants pro-palestiniens a activement protesté contre les organisateurs de l’événement, exigeant l’exclusion d’Israël de la compétition. Le Concours Eurovision de la chanson est l’un des plus grands événements de musique en direct au monde, atteignant environ 160 millions de téléspectateurs dans 40 pays à travers le globe. En 2025, c’est donc Bâle qui accueille l’événement (C) Matteo Placucci/ZUMA/SIPA

Haine pure

Et puis il y a le geste de mort adressé à la jeune chanteuse israélienne. Ce geste de haine pure. Pure mais abjecte autant que monstrueuse, bien sûr. Elle s’appelle Yuval Raphaël. Et plutôt que la menacer de mort, ce serait plutôt l’applaudir pour sa force de résilience qu’il conviendrait de faire sur son passage. Elle était de la rave party du 7-Octobre, là où les barbares du Hamas ont assassiné, éventré, égorgé sans discernement garçons et filles. Jusqu’aux derniers s’ils en avaient pris le temps. La jeune Yuval elle, s’en est sortie. Tout simplement parce qu’elle s’est trouvée à l’abri sous des corps de victimes. Oui, ces cadavres furent son bouclier et sa chance de survie. Et aujourd’hui, étant parvenue à surmonter ce traumatisme, elle chante dans ce grand concert dont la vocation initiale était de manifester l’amitié entre les peuples de civilisation européenne. Je me répète, pour ce seul fait, on devrait l’applaudir, la féliciter. Voire prendre exemple.

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Mais le type au keffieh, lui, préfère promettre ce qu’on promet au coupable de réelles monstruosités, la mort. Or, de quoi est-elle coupable, Yuval Raphaël ? De survivre ? Oui, c’est cela, elle est coupable de vivre encore. Voilà son crime. Le crime dont, dans la tête du type au keffieh et de ses semblables, elle est elle-même coupable comme le seraient le peuple d’Israël et, cela va sans dire, les Juifs du monde entier. Coupables, oui, eux avec elle, de vivre encore…

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Cristiana Morganti: une fille de Pina Bausch

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La danseuse Cristiana Morganti © Claudia Kempf

Danseuse haute en couleurs du Tanztheater de Wuppertal, elle raconte sa vie d’artiste et de femme dans un très savoureux solo, Jessica and me.


Une crinière noire ébouriffante, de grands yeux d’héroïne de roman-photo, une bouche faite pour le théâtre, une faconde d’Italienne, une énergie de pasionaria : Cristiana Morganti avait tout pour séduire Pina Bausch dans la troupe de laquelle elle a pris peu à peu une place considérable. Dans la grande famille du Tanztheater de Wuppertal rassemblée trente ans durant autour de la chorégraphe allemande, elle s’est classée dans la lignée des tragédiennes. Ou, selon les soirs, des grandes comédiennes comiques, à l’instar de Merryl Tankard, Jo Ann Endicott, Nazareth Panadero, Julie Shanahan, Julie Anne  Stanzak ou Mechtild Grossmann.

À l’ombre d’un grand arbre…

Morganti avait étudié la danse classique à Rome.

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« Mais je me sentais mal à l’aise dans le monde de la danse académique ». Alors, après avoir découvert Viktor, un spectacle du Tanztheater donné dans la Ville éternelle et qui est pour elle un coup de foudre, elle s’inscrit à la Folkwangschule de Essen, l’école fondée par Kurt Jooss et alors dirigée par Pina Bausch. Quelques années plus tard, en 1993, elle entre dans sa troupe. Pour 20 ans et plus. Toutefois, à la suite de la disparition de la chorégraphe et du traumatisme que causa sa mort au sein de la compagnie où brusquement l’on ne créerait plus de nouveaux spectacles sous sa conduite, Cristiana Morganti prend ses distances avec le Tanztheater où cependant elle se produira encore durant quelques saisons. « À l’ombre d’un grand arbre, rien ne saurait pousser. Sans du tout couper les ponts, je me suis éloignée peu à peu pour reprendre mon souffle en Italie ».

Voulez-vous que je danse ou que je parle ?

De cet éloignement est né ce solo, Jessica and me, où Morganti, qui est à la fois narratrice et danseuse, celle qui pose les questions et celle qui y répond, évoque avec verve sa vie d’interprète, les dessous d’une création, les coulisses des théâtres, cette folie permanente qu’est l’existence d’une artiste en répétition, en tournée ou sur scène. Et elle s’interroge sur cette double personnalité qu’ont les interprètes. L’exercice est périlleux. Mais en lançant au public: « Voulez-vous que je danse ou voulez-vous que je parle », Morganti dit tout de sa double personnalité de danseuse qui se voulait comédienne et de comédienne qui n’existerait pas pleinement si elle n’était aussi danseuse. Et donc elle danse. Et donc elle parle. Avec Pina Bausch, elle était à haute école. Bon sang ne saurait mentir. Cristiana Morganti ne trahit pas son passé. « Dans mon rapport avec le public, je ne veux pas trahir l’authenticité qui est la marque de Pina ».

Cristiana Morganti. Trois spectacles au programme du Théâtre de la Ville: Moving with Pina, les 16 et 17 mai 2025 ; Jessica and me, les 20 et 21 mai. Behind the Light, les 24 et 25 mai 2025. Théâtre des Abbesses ; 01 42 74 22 77

États-Unis: histoire d’un suprémacisme économique

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Donald Trump annonce une nouvelle série de tarifs douaniers au Rose Garden, Maison-Blanche, Washington, 2 april 2025 © Stringer/SPUTNIK/SIPA

Les tarifs douaniers ont toujours joué un rôle central dans l’économie des États-Unis. Mais à l’heure où les conflits se jouent autant sur les marchés que sur les champs de bataille, la politique américaine use et abuse indistinctement des tarifs et des sanctions financières pour dominer l’économie mondiale.


« Les Américains mettent une sorte d’héroïsme dans leur manière de faire du commerce. » Tocqueville l’avait bien compris, l’histoire des États-Unis est inséparable de leur histoire commerciale, donc fiscale. L’un des actes les plus célèbres de la république américaine se déroule sur un quai de Boston, une nuit de 1773, lorsque des caisses de thé sont jetées à la mer en signe de protestation contre la taxation britannique. Ce moment fondateur, la Boston Tea Party, cristallise une revendication de liberté politique, mais aussi une méfiance profonde à l’égard d’un État perçu comme un prédateur fiscal. Cette tradition va paradoxalement cohabiter, dès l’indépendance, avec une dépendance quasi absolue du gouvernement fédéral aux tarifs douaniers qui, pendant plus d’un siècle, sont la principale, souvent la seule, source de financement de l’État. Quant aux États, leur financement repose sur la fiscalité foncière, les droits de licence, l’imposition sur l’alcool ou les emprunts publics.

Dès 1789, le jeune gouvernement américain, porté par une société rurale et une économie agricole, instaure un premier tarif fédéral, modeste, autour de 8 %, destiné à assurer la solvabilité de l’État. Très vite cependant, la logique fiscale s’articule à une logique économique : il s’agit de financer l’État, mais aussi de protéger l’industrie naissante contre la concurrence étrangère. Dans la première moitié du xixe siècle, le tarif devient un outil de politique industrielle qui génère 80 à 90 % des recettes fédérales entre 1830 et 1860. Les frontières financent littéralement l’État fédéral.

Ce choix économique recoupe une fracture politique et géographique. Au Nord, les républicains (parti fondé en 1856), représentant les intérêts manufacturiers, défendent un protectionnisme vigoureux. Au Sud, les démocrates, porte-voix d’une économie agricole tournée vers l’exportation, ne jurent que par le libre-échange. Le tarif douanier devient une ligne de clivage idéologique, opposant deux visions de la nation : celle d’un pays fermé sur ses manufactures, et celle d’une puissance agricole intégrée aux flux mondiaux.
L’apogée du protectionnisme correspond à la loi McKinley de 1890. Elle marque un sommet dans la volonté de défense du marché intérieur, mais provoque des tensions commerciales et un mécontentement populaire qui contribuent à la défaite républicaine aux élections de 1890. Fait remarquable, une fois élu président en 1896, son principal promoteur, William McKinley opérera un revirement – à noter que c’est le président favori de Trump.

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Ce changement d’orientation s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, l’industrie américaine est désormais suffisamment développée pour conquérir des marchés extérieurs. Elle y est même obligée, ayant atteint des capacités de production et d’investissement supérieures à la demande domestique. En effet, le début du XXe siècle inaugure un double tournant industriel aux États-Unis : le boom pétrolier et l’essor fulgurant de l’automobile, porté par la production en série. Ces deux révolutions s’alimentent mutuellement : le pétrole fournit le carburant de la mobilité individuelle, tandis que la voiture stimule la demande en énergie et infrastructures.

Cette économie tournée vers la production et la consommation de masse nécessite non seulement des matières premières abondantes, mais aussi des biens bon marché pour alimenter les chaînes de montage et les foyers. Les tarifs douaniers élevés deviennent contre-productifs : ils renchérissent les intrants, ralentissent les échanges et freinent l’expansion commerciale. Ensuite, l’impérialisme américain naissant, notamment après la guerre contre l’Espagne en 1898, exige une politique commerciale plus souple, pour deux raisons. D’abord, pour concurrencer la Grande-Bretagne, la France ou l’Allemagne, les États-Unis doivent apparaître comme un partenaire commercial attractif, et non comme un acteur fermé. Ensuite, l’empire américain privilégie souvent des formes de domination soft (économie, finance, bases militaires) plutôt qu’une colonisation à l’européenne. Cela suppose une souplesse tarifaire, pour maintenir l’influence sans susciter le rejet.

Enfin, la logique budgétaire change : avec l’adoption, en 1913, du 16e amendement autorisant l’impôt sur le revenu, les tarifs douaniers cessent d’être indispensables au financement de l’État. L’entrée en vigueur de ce nouvel impôt marque une révolution silencieuse : pour la première fois, l’État tourne son regard vers l’intérieur, vers ses contribuables, plutôt que vers les marchandises étrangères. C’est ainsi qu’au fil du xxe siècle, le capitalisme américain se convertit progressivement au libre-échange avec des tarifs de plus en plus bas. Même la crise de 1929 n’est qu’une sortie de route temporaire.

La loi Smoot-Hawley de 1930, réaction protectionniste à la crise, vise à protéger l’économie américaine, mais elle provoque des représailles internationales, aggrave la crise économique mondiale et contribue à sa propagation. Elle est aujourd’hui considérée comme un exemple classique des effets pervers du protectionnisme en temps de crise. Ce moment scelle le discrédit du tarif en tant que remède aux crises internes. Dès 1947, avec les premiers accords du GATT (General Agreement on Tariffs and Trade), les États-Unis s’engagent dans une dynamique de libéralisation des échanges. Les tarifs ne représentent plus qu’une part résiduelle du budget fédéral (moins de 5 %, puis moins de 1 % dans les années 1970), tandis que l’impôt sur le revenu et les taxes à la consommation (notamment la TVA) prennent le relais.

La marginalisation du tarif ne signifie pas sa disparition. Il est activé en temps de crise économique ou géopolitique. Dans la politique étrangère des États-Unis, tarifs douaniers et sanctions économiques relèvent d’une même logique : une puissance qui privilégie l’arme économique à la force militaire pour imposer ses choix. À l’heure où les conflits se jouent autant sur les marchés que sur les champs de bataille, les États-Unis utilisent indistinctement tarifs et sanctions.

Dans ce que l’on a appelé la « guerre commerciale » de Trump, les droits de douane réapparaissent comme un outil central de coercition économique et de stratégie nationale. En particulier, Trump impose une série de tarifs punitifs sur des centaines de milliards de dollars de produits chinois, invoquant le déséquilibre de la balance commerciale et les pratiques jugées déloyales de Pékin (subventions, dumping).

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Ce retour en force des tarifs complète un double revirement idéologique du Parti républicain. Nordiste, industrialiste et protectionniste à sa fondation, et ce jusqu’à la Seconde Guerre mondiale (les sénateurs Reed Smoot et Willis C. Hawley étaient républicains), le GOP (Grand Old Party) se convertit après la guerre au libre-échange, s’alignant sur une doctrine libérale. Eisenhower, Nixon, Reagan et les Bush soutiennent activement les négociations du GATT, la création de l’OMC, l’Alena (Accord de libre-échange nord-américain, Nafta en anglais) ainsi que divers accords bilatéraux. Le libre-échange est alors perçu à la fois comme levier de croissance et outil stratégique de stabilisation et d’affirmation de l’hégémonie américaine.

Lorsqu’en 2009 émerge aux États-Unis le mouvement baptisé « Tea Party », le choix du nom n’est pas anodin. Le Tea Party contemporain affiche un credo clair : moins d’impôts, moins de dépenses, moins de gouvernement. Ce mouvement a profondément transformé la base du Parti républicain. En radicalisant les positions sur la fiscalité et en attisant la méfiance envers les élites de Washington, il a ouvert la voie à Donald Trump, qui a su capter cette énergie et en élargir le spectre. Le Tea Party originel était attaché à une logique libérale classique. Trump a rompu avec cette orthodoxie en réintroduisant les tarifs douaniers comme instruments de politique économique. Ce paradoxe apparent s’explique par le fait que, devenue trumpiste, la base du Tea Party a fini par préférer le protectionnisme au libre-échange, dès lors qu’il servait des causes jugées plus urgentes : souveraineté économique, réindustrialisation, redressement national et revanche sur les élites. Ainsi, le populisme fiscal du Tea Party s’est mué, sous Trump, en populisme économique, prêt à mobiliser les leviers de l’État pour défendre une certaine idée de l’Amérique.

D’un Tea Party à l’autre, les droits de douane américains ont changé de nature à mesure que l’État fédéral se transformait. Colonne vertébrale des finances publiques au XIXe siècle, ils sont devenus au XXe siècle un outil secondaire de la politique économique, avant de ressurgir au XXIe en tant qu’arme dans une guerre. Ils ne sont plus simplement un moyen de remplir les caisses de l’État, mais un signal politique et stratégique dans une lutte pour l’hégémonie économique mondiale, position permettant de produire les règles, capter les flux et disposer des instruments de domination. Autrement dit, ils contribuent à assurer une forme de souveraineté globale. Une position enviée, contestée et coûteuse à maintenir.

Gaza : le dilemme des voix juives

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Des Palestiniens évacuent après que l'armée israélienne a émis un avertissement d'évacuation pour plusieurs écoles et un hôpital dans le quartier de Rimal à Gaza, le mercredi 14 mai 2025 © Jehad Alshrafi/AP/SIPA

Dans une tribune très commentée, Delphine Horvilleur a révélé qu’elle s’était jusqu’alors sentie obligée de se taire pour ne pas nuire à Israël. En plus du Hamas, l’État juif mène aussi une guerre mondiale de la communication. Et les partisans d’Israël ne minimisent pas la tragédie qui frappe les Gazaouis.


Le texte de Delphine Horvilleur, « Ne pas se taire »1 provient d’une personne dont j’admire la plume: je pense à la façon dont elle a récemment envoyé dans les cordes l’humoriste Blanche Gardin empêtrée dans un antisémitisme qui ne voulait pas dire son nom.

Obligée de se taire

Pour elle, comme pour plusieurs de ceux et de celles qui ont approuvé ce texte, j’ai respect et amitié. Je partage plusieurs des exaspérations qu’elle exprime mais je lui reproche de les avoir publiées. Non pas que je pense que les Juifs doivent corseter leur opinion quand il s’agit d’Israël, mais je crois qu’aujourd’hui quand ils l’exposent, et plus encore quand leur voix porte loin, comme la sienne, ils doivent penser à l’usage qui sera fait de leurs paroles.

Delphine Horvilleur s’était sentie obligée de se taire pour ne pas nuire à Israël, et je pense qu’elle aurait dû continuer à garder pour elle ses états d’âme. Elle est un soldat dans la double guerre que mène Israël et qui est menée contre ce pays. Pour la guerre des armes, je n’ai, et probablement n’a-t-elle pas non plus, les moindres compétences techniques. Je n’ai pas la légitimité politique, car je ne suis pas citoyen israélien. Mais elle et moi, nous tous pour qui le terme de sionisme est une valeur, nous sommes des soldats de cette guerre mondiale de la communication contre Israël. Nous en sommes les spectateurs, parfois les victimes et nous ne devons en aucun cas en être les faire-valoir, même si cela offusque cette liberté d’expression que nous avons à notre disposition parce que nous vivons dans une démocratie et que cette démocratie est en paix.

Israël, au contraire, est une démocratie dans une guerre qu’elle n’a pas voulue, que le Hamas seul a provoquée et qu’il pourrait arrêter en rendant les otages.

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Émile Fackenheim, un rabbin réformé, a écrit que depuis la Shoah nous devons considérer qu’il existe une 614e obligation : ne pas donner à Hitler une victoire posthume. Pour moi, le Hamas, c’est Hitler, car je n’oublie pas le hadith des rochers et des arbres, article 7 de sa charte. Je ne traite pas de nazis tous les ennemis d’Israël, encore moins, évidemment, ceux qui soutiennent son existence mais fustigent telle ou telle facette de sa politique, mais je constate que la plupart des commentateurs négligent ce que le programme du Hamas a de génocidaire, ce terme si honteusement galvaudé contre Israël et qui garde ici son sens authentique.

La terrible réalité de la guerre

Il ne peut pas y avoir de paix avec le Hamas, comme il ne pouvait pas y avoir de paix avec les nazis. Je suis sûr que Delphine Horvilleur pense comme moi. Le problème, c’est que son texte donne du poids à ceux qui comme Ardisson comparent aujourd’hui Gaza à Auschwitz.

La guerre, c’est terrible. La gloire du Débarquement a remisé loin de la mémoire les milliers de civils tués dans les bombardements sur la Normandie qui l’ont précédé et que le collabo Philippe Henriot vitupérait à la radio comme exemple de la barbarie des Alliés. Plus près de nous presque personne ne s’est récrié contre les pertes humaines à Mossoul et à Raqqa. On savait ce qu’aurait signifié la victoire de Daech. On essaie de ne pas voir ce que signifierait la victoire du Hamas.

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Les organisations internationales, qui sont aussi engagées dans des combats idéologiques, ne voient que la responsabilité israélienne dans le drame de Gaza. Les chiffres des morts sont présentés comme s’ils provenaient d’autorités sanitaires indépendantes du Hamas, ce qui est absurde ; les manipulations sur ces chiffres ont été démontrées sans que cela soit pris en considération.

Les partisans d’Israël ne doivent pas minimiser la tragédie qui frappe les Gazaouis. En particulier, alors que depuis plus d’un an le Secrétaire Général de l’ONU agitait le spectre d’une famine imminente et non survenue, alors que le Hamas détournait une grande part des cargaisons des centaines de camions qu’Israël laissait passer, la situation alimentaire à Gaza semble être devenue dramatique depuis que les Israéliens ont changé d’attitude devant le refus du Hamas d’accepter leurs propositions sur le retour des otages. Ils ont arrêté les distributions mais ils ont aussi proposé des plans d’approvisionnement que les organisations onusiennes ont sèchement rejetés.

Être alarmé par la gravité de la situation alimentaire à Gaza est une exigence morale. En faire d’Israël le seul responsable est profondément injuste.

Faire des reproches

Il a fallu du panache à Delphine Horvilleur pour s’exposer à la vindicte de ceux qui, choqués par ses critiques, ne lui ont pas ménagé attaques et menaces parfois ignobles. Mais je ne doute pas qu’elle ait été encore plus blessée par les antisionistes invétérés qui, ravis de ce qu’ils considèrent comme une belle prise de guerre, ont clamé qu’Israël pourrissait de l’intérieur. Or, la population israélienne a su jusqu’à maintenant ne pas mélanger ses conflits internes avec les défis existentiels venant de l’extérieur.

Pour beaucoup de Juifs, dont je suis, la question angoissante de l’histoire de la Shoah, avec ses criminels, ses passifs et ses Justes, est celle qu’a posée Amos Oz: « Qu’aurais-je fait si j’avais été à la place des autres ? » Ce doute les a souvent conduits aux premiers rangs de la défense des Droits de l’Homme, dont le sionisme avait d’ailleurs été un bourgeon au siècle dernier.

Mais le sionisme est désormais caricaturé comme le prototype de l’oppression coloniale, une image que certains extrémistes israéliens aident malheureusement à conforter. Comme chacun sait, leur poids politique est aujourd’hui accru, mais la démocratie israélienne, qu’elle soit de gauche ou de droite, a des ressources puissamment ancrées dans la population.

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L’assignation coloniale pousse par réaction certains sionistes à un examen de conscience exacerbé, même si, aux yeux de leurs ennemis, ils ne seront jamais lavés de leurs tares originelles. Ce que risquent ces militants scrupuleux, c’est de perdre de vue qu’il y a, contre des ennemis existentiels, des combats indispensables, ceux par exemple que les pacifistes n’ont pas voulu mener à Munich contre Hitler avec les conséquences que l’on sait.

Dans sa dénonciation des dérives d’Israël, Delphine Horvilleur analyse le verset du Lévitique 19/18 qui contient les termes de «Tu aimeras ton prochain comme toi-même » et propose une traduction originale du verbe qui précède cette célèbre injonction. Pour le futur négatif «al titar », qu’on traduit habituellement par « tu ne garderas pas rancune », elle propose de comprendre «si tu sais adresser des reproches», ce qui sous-entend, je suppose, que faire des reproches appropriés est la véritable marque de l’amitié.

C’est le sens de ma chronique d’aujourd’hui.


  1. https://tenoua.org/2025/05/07/gaza-israel-aimer-vraiment-son-prochain-ne-plus-se-taire/ ↩︎

Un chrétien à La Mecque

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Michel Santi © Favre


Est-ce possible ? Ça l’a été pour Michel Santi qui y fut invité en 1975 par le Prince Abdallah d’Arabie Saoudite, appelé à devenir le Roi Abdallah bien des années plus tard.

Être exfiltré de Jérusalem par Shimon Peres en 1982 ? Encore possible pour Michel Santi, dont la vie était menacée par les Arabes de la ville qui le prenaient pour un espion.

Il ne s’agit pas là du dernier livre de John le Carré, mais d’Une jeunesse levantine (préface de Gilles Kepel, éd. Favre) qui vient de paraître, où Michel Santi relate une adolescence tout aussi chaotique que romanesque, jalonnée de rencontres exceptionnelles et de transgressions involontaires… ou pas ?

De sa description minutieuse à sa mise en état d’ihram consistant à se purifier avant de tourner autour de la Kaaba, au port de l’étoile de David à son cou quelques années plus tard par amour pour un juif français, Santi dévoile 7 ans de sa vie, entre 1975 et 1982.

Sa rencontre touchante avec celui qui n’était pas encore le «Commandant Massoud» afghan, à Beyrouth au tout début de la guerre civile libanaise alors qu’il s’est enrôlé au dispensaire de la plus radicale des milices chrétiennes, les Gardiens des Cèdres. Celle avec l’instigateur des attentats terroristes des J.O. de Munich, Abou Hassan, par ailleurs playboy et jet-setteur notoire – qui se trouve être le mari de sa cousine germaine Georgina, unique Libanaise à avoir jamais été élue Miss Univers. Le style de Michel Santi et sa maîtrise du français emmènent le lecteur – et le tiennent en haleine – tout au long de ce récit divisé en 51 chapitres d’une diversité à couper le souffle.

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Au Caire, il assiste à un concert de la légendaire Oum Kalsoum, amie des Santi qui se trouvent être des Français d’Égypte. Au Liban, il prend des risques fous en grimpant sur un camion crachant des orgues de Staline. C’est vers Jérusalem qu’il s’évade avec un déserteur de l’armée israélienne qui se trouve être à Beyrouth en 1982. À Neauphle-le-Château, il devient l’espace d’une après-midi le confident de Khomeiny. Pour en devenir l’otage en ce 31 janvier 1979 où ce dernier rentre en Iran avec ses comparses pour accomplir leur Révolution islamique.

« Je ne retourne pas pour baisser le prix du citron », lui avoue Khomeiny, qui lui livre ses projets pour faire triompher le chiisme à travers tout le Moyen-Orient. Témoignage extraordinairement précieux que nous livre Michel Santi, et d’une actualité brûlante, puisque c’est l’ensemble du projet qui lui est dévoilé par celui qui voue une haine inextinguible aux Saoud, et aux sunnites en général. Ces mots, « il y a des cadavres essentiels », du plus éminent membre du clergé chiite ayant jamais existé est significative, lourds de sens, éclairent les méfaits et atrocités commis en Iran et ailleurs, particulièrement à la lueur des événements récents. Ils évoquent la fameuse répartie de Saint-Just : « La Révolution est glacée. »

Entre les lignes, au gré des nombreuses notes explicatives et contextuelles de l’auteur, nous comprenons mieux les lignes de force qui burinent cette région. Le tour de vis hyperconservateur des Saoud suite aux attentats terroristes de La Mecque en 79, qui ont suscité l’émergence de Ben Laden. Les purges consécutives de Khomeiny qui ont conduit certains des compagnons de voyage de Santi, lors de ce fatidique voyage vers l’Iran, à être exécutés ou exilés par celui-là même qu’ils avaient porté au pouvoir. La haine réciproque des Arabes et des Juifs de Jérusalem, en 1982. Les massacres perpétrés par toutes les parties en présence durant la guerre civile libanaise, dont Santi fut témoin direct, pour certains d’entre eux comme le siège et la prise du camp palestinien de Tel el Zaatar ou le massacre du village chrétien de Damour.

Bref, j’ai été transporté, fasciné, éclairé, tétanisé, ému par la lecture de ce livre que j’ai du mal à qualifier, mais qui va compter. Pour les historiens, pour l’actualité, pour les amateurs de religion, pour un parcours humain d’une inouïe complexité.

250 pages

La rédemption par le chant

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"Le Paradis et la Peri", Insula orchestra, Laurence Equilbey (direction), Daniela Kerck, (mise en scène) Astrid Steiner (vidéo) © Photo : Julien Benhamou

Lyrique : Le Paradis et la Péri de Robert Schumann, dernière demain !


De Robert Schumann (1810-1856), la postérité a retenu bien davantage ses chefs-d’œuvre pour piano que ses très rares compositions lyriques. À l’immense compositeur romantique l’on ne doit, en tout et pour tout, que l’opéra Genoveva, dont ce féru de littérature écrira lui-même le livret en 1848, d’après une légende médiévale. Et Manfred, tiré de Byron, un mélodrame pour voix parlée, chœur et orchestre. Reste Le Paradis et la Péri, créé à Leipzig en 1843 sous la direction du compositeur, et qui relève plus de l’oratorio que de l’opéra proprement dit. Sur un livret de son ami d’enfance Emil Flechsig (1808-1878) avec qui Schumann restera lié toute sa vie, l’œuvre se veut une allégorie de la Rédemption. Les arrière-plans fort exotiques du conte inspiré par Lalla-Rookhn : an Oriental Romance (1817), poème épique dû au grand irlandais Thomas Moore (1779-1852), projette cette féérie extatique tour à tour en Inde, en Egypte, en Syrie… Résumons : esprit céleste banni du paradis, la Péri aspire au salut. Le sang d’un héros indien, puis l’amour d’une vierge égyptienne, et enfin les larmes d’un criminel syrien repenti lui rouvriront les portes du Ciel.

Trois représentations exceptionnelles

Si Le Paradis et La Péri n’est pas souvent donné de nos jours, il faut savoir que l’œuvre  triompha en Allemagne puis dans l’Europe entière, et jusqu’à New-York cinq ans plus tard. L’on comprend bien pourquoi : une musique fluide, des mélodies enveloppantes, des chœurs à la fois énergiques et amples, des airs d’une suavité délicieuse. On est pourtant très loin des audaces instrumentales des symphonies, comme des fulgurations et des angoisses qui s’expriment dans l’écriture pianistique de Schumann. N’était le spectre assez novateur de la palette sonore (faisant la part belle aux percussions) où s’affirme déjà nettement le premier romantisme germanique, l’œuvre se raccorde encore à la tradition Sturm und Drang (« tempête et passion ») ; l’esthétique formelle de La Péri n’est pas fondamentalement éloignée de Fidelio, d’Obero ou du Freischütz.

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Sous le grand œuf de bois tressé de l’auditorium de La Seine Musicale, les architectes Shigeru Ban et Jean de Gastines ont fait, il y a moins de dix ans, une proue monumentale à l’île Seguin. C’est donc dans cette enceinte qu’est donnée, pour trois représentations exceptionnelles, une version sur instruments d’époque – marque de fabrique, comme l’on sait, d’Insula orchestra et du chœur Accentus, dont sa fondatrice, Laurence Equilbey occupe le pupitre.

Comme souvent hélas, la mise en scène n’ajoute pas grand-chose à la beauté intrinsèque de cet oratorio, qui se porte très bien d’être proposé en version de concert comme ça a été le cas – hasard du calendrier ? – à la Philharmonie de Paris, il y a quelques jours, par le Concert des Nations et la Capella National de Catalunya, sous la direction de Jordi Savall.  

Johanni van Oostrum souffrante

La présente scénographie dispose un plateau polygonal d’une matière charbonneuse, découpé par des faisceaux de lumière crue, dans lequel sombre, presque engloutie, l’épave d’un piano à queue laqué de blanc. Hommes en redingote et hauts-de-forme noirs ; chœurs en costumes de cotonnade écrue. La Péri, figure quasiment statique d’un bout à l’autre du spectacle, emprise dans une robe de bal immaculée, son bras droit gainé d’une aile vaste, blanche et célibataire, cernée d’anges noirs emplumés de lourdes ailes repliées… Sur l’obscurité d’un fond de scène enveloppé dans le manteau d’une immense toile noire sur laquelle viendra se démultiplier la projection, se déploie sur écran large une vidéo omniprésente, voire tentaculaire, épousant tour à tour la forme d’un aquarium dans le volume duquel on voit se redoubler virtuellement la silhouette de La Péri, puis des formes abstraites alternant avec paysages sylvestres ou bucoliques, cascades, volutes de fumée, colonies d’oiseaux, chromatismes variés dont les contours se noient – admettons que ce soit assez joli par instants –  la vidéaste Astrid Steiner, venue de l’univers techno, n’a pas été sollicitée en vain. Bref, formellement très éclectique, cette projection en continu a sensément pour objet d’accompagner visuellement le climat propre aux trois « actes » de la féérie. Sa plastique virtuose n’en finit pas moins par coloniser celle-ci, sans en éclairer beaucoup les développements, il est vrai assez touffus. Signé Daniela Kerck (à qui l’on doit une Norma au Théâtre du Châtelet et, l’an passé, la régie d’un Turandot à Wiesbaden, en Allemagne) le dispositif scénographique éthéré confine ainsi à l’abstraction. Sans être adepte à tout prix de la littéralité figurative, on se prend à regretter que, précisément dans cet oratorio baigné d’un imaginaire romantique où la fantasmagorie exotique se donne des ailes, le partis pris scénographique récuse délibérément la couleur locale.

© Julien Benhamou

Quasiment au pied levé, Mandy Fredrich a dû remplacer la Sud-africaine Johanni van Oostrum attendue dans le rôle-titre, mais souffrante. Il ne paraît pas qu’on ait perdu au change, la soprano germanique assumant avec brio cet emploi, dans un vibrato qui miroite jusque dans les aigus. Dans cette distribution, la palme revient au baryton Samuel Hasselhorn –  timbre à la fois charnu et délicat, phrasé impeccable, articulation ciselée. Pareillement, on applaudit à la performance du ténor allemand Sebastian Kohlhepp, tout comme à l’alto Agata Schmidt… La rédemption par le chant, en somme.   


Le Paradis et la Péri, de Robert Schumann. Oratorio pour voix solistes, chœur et orchestre, op. 50. Avec Johanni van Oostrum, Sebastian Kohlhepp, Agata Schmidt, Samuel Hasselhorn… Direction : Laurence Equilbey. Mise en scène : Daniela Kerck. Vidéo : Astrid Steiner. Chœur : accentus. Orchestre : Insula orchestra.

Durée : 2h.
La Seine Musicale, île Seguin, Boulogne-Billancourt.
Le 16 mai, 20h. Le 17 mai, 18h.