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Nuit debout: quand l’utopie montre les dents

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Photo: Joël Saget.

Assailli d’images et de commentaires sur Nuit debout, j’ai voulu me rendre compte par moi-même. Un événement politique singulier et peut-être inédit se déroulait à Paris. J’aime la politique, je suis parisien. Cela faisait deux raisons de quitter ma maison. La curiosité l’emportant sur la paresse, j’ai donc éteint la télé et je suis allé, avec mon épouse, place de la République, dans la soirée du samedi 16 avril.

Cinq minutes, écoute comprise

À peine arrivés sur le terre-plein, nous avons été interpellés par un homme qui, avec ses rares cheveux longs, avait tout l’air d’un vieux soixante-huitard : « On vient voir le petit peuple, quelle décadence ! » Mon épouse, interloquée, l’a fusillé du regard. En réponse, il nous a tiré la langue et nous a ensuite tourné le dos.

Refusant de nous laisser décourager par cet accueil infantile et glacial, nous avons poursuivi notre chemin jusqu’à l’assemblée générale.[access capability= »lire_inedits »] Au moment d’y accéder, un homme jeune m’a dit, les lèvres serrées : « On n’a pas besoin de vous ici. » Je lui ai rétorqué que c’est moi qui avais besoin d’en savoir davantage. Nous avons alors écouté deux discours de cinq minutes chacun sur les méfaits de la société de consommation et du capitalisme. Cinq minutes, pas une de plus : les citoyens de Nuit debout entendent reprendre la parole, mais cette règle instaurée au nom de l’égalité est plus tyrannique que la contrainte de faire court qui, dans les médias, voue le verbe à l’insignifiance. L’intervention suivante traitant de questions organisationnelles, nous avons repris notre marche et nous nous sommes arrêtés devant un petit atelier consacré à la question animale – un sujet qui m’est cher. Une femme alors nous a abordés. Après nous avoir remerciés de notre visite, elle nous a dit que Nuit debout n’avait rien à voir avec les casseurs, que ses travaux étaient sérieux, qu’ils allaient bientôt déboucher sur des propositions constructives. Lyrique, elle a même invoqué le glorieux précédent de l’appel du 18 juin.

Insultes et crachats

C’est alors qu’un homme d’une quarantaine d’années s’est approché de nous et nous a demandé de quitter les lieux pour nous éviter des ennuis. Comme nous refusions, il nous a poussés brutalement. Nous sommes revenus au centre de la place. Là, une petite foule s’est formée, grondante et menaçante. Des membres de la commission Accueil et Sérénité (sic) se sont interposés et nous ont dit que, pour notre sécurité, nous devions immédiatement partir. Ils nous ont escortés jusqu’au boulevard, suivis par la petite foule qui vociférait : « Dégage ! Casse-toi ! » Une femme particulièrement excitée hurlait : « Des coups de latte ! Des coups de latte ! » Comme je me retournais pour les engueuler, elle et mes agresseurs, l’homme qui m’avait bousculé m’a craché au visage.

J’ai cru que ce crachat mettait un point final à notre mésaventure. Je me trompais. La violence physique a été prolongée par l’horreur morale de la manipulation et du mensonge. Dans un article publié par Mediapart, nos accompagnateurs d’Accueil et Sérénité ont écrit que j’assistais depuis plus d’une heure aux débats de l’Assemblée populaire « avant que certains exigent mon départ ». C’est faux. J’ai été insulté tout de suite et nous n’avons pas pu rester plus de vingt minutes place de la République. Ils affirment ensuite avoir vu « un académicien particulièrement vulgaire menacer de coups de latte les quatre ou cinq personnes révoltées qui criaient pour réclamer son départ » alors même que je répétais par dérision les menaces dont j’étais l’objet. Bref, ce service d’ordre ne m’a pas protégé, il m’a chassé. Il faisait silencieusement partie de la foule vociférante et, pour justifier leur hostilité, ses membres qui se disent étudiants réécrivent l’histoire.

Le débat célébré, la contradiction proscrite

Contrairement à ce qu’affirment Edgar Morin et Michel Wieviorka, Nuit debout ne revitalise pas la démocratie, Nuit debout réinvente, sur une minuscule échelle, le totalitarisme. Le débat est célébré, la contradiction est proscrite. L’Autre est porté aux nues, mais il n’y a pas de place sur la place de la République pour la moindre parcelle d’altérité. On aime l’étranger, mais on est allergique à toute présence étrangère. On y échange dans la chaleur confinée de l’entre-soi. On proteste contre l’inhumanité du vieux monde en purgeant la terre des monstres qui le composent. On veut délivrer la société du Mal et on commence par l’éradication des méchants. Je conseille à tous ceux qui veulent voir le visage de ce « on » d’aller consulter sur Internet la harangue de Frédéric Lordon, le tribun debout, comme dit amoureusement Le Monde, à la Bourse du travail: « Nous ne sommes pas ici pour être amis avec tout le monde, nous n’apportons pas la paix, nous n’avons aucun projet d’unanimité démocratique. » Le projet de Frédéric Lordon, en effet, est clairement et goulûment éliminatoire. La haine qui l’habite révèle la connexion qui existe entre utopie et terreur.

Le peuple est le grand absent

Nulle générosité donc dans le mouvement Nuit debout. Nulle jeunesse non plus, même si les jeunes y sont majoritaires. Il souffle place de la République un furieux air de déjà-vu. Une brèche avait été ouverte dans la vision progressiste de l’Histoire par les attentats de janvier et de novembre 2015. Nuit debout colmate cette brèche. L’islamisme radical disparaît, la Domination resurgit : l’ennemi redevient la bourgeoisie capitaliste, son État policier et ses chiens de garde intellectuels. Ce qui se produit, sous l’apparence d’une révolte des jeunes, c’est un retour à l’ordre idéologique. Les vieux schémas triomphent comme si rien n’avait eu lieu. C’est grotesque et ce serait désespérant si ça prenait. Mais ça ne prend pas. Le peuple est le grand absent de l’Assemblée « populaire ». Il revient donc à cette assemblée de suivre la préconisation de Bertolt Brecht, c’est-à-dire de dissoudre ce peuple impossible et d’en élire un autre.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés à Nuit debout.

Sadiq Khan, l’opportuniste

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(Photo : SIPA.REX40416770_000008)

Dans nos gazettes bien-pensantes habituelles, Le Monde, Libération, sur les ondes de Radio France, on ne cache pas sa joie : « Alleluïa ! Londres, la plus grande métropole européenne vient d’élire un maire musulman ! Gloire à Sadiq Khan, fils de chauffeur de bus pakistanais qui vient de mettre la pâtée au rejeton de milliardaire juif Goldsmith dans la plus hype des villes-monde d’Occident ! »

Le storytelling se déploie en XXL racontant la saga d’un petit « paki » escaladant à la force de son intellect et de son talent l’échelle sociale britannique, musulman pratiquant, certes, mais si modéré et propre sur lui qu’on lui donnerait le bon Dieu anglican sans confession. Au Monde, l’éditorialiste de service profite même de l’occasion pour mettre la honte à la classe politique française : « En France, quelques places sont réservées, au gouvernement, aux éléments les plus prometteurs des milieux issus de l’immigration. Mais les places éligibles dans les listes des partis, au moment du scrutin, restent généralement inaccessibles. C’est une erreur stratégique, que nous payons cher ». Ben voyons ! Comme si, par exemple, Madame Rachida Dati avait dû ramer comme une malade pendant des années sur les marchés du 7ème arrondissement de Paris pour se faire élire maire du plus bourge des arrondissements de la capitale !

La réalité est toute autre. Sadiq Khan est un pur produit du communautarisme territorial modèle britannique. Celui qui passe par le Parti travailliste et un système électoral (scrutin majoritaire à un tour) qui assigne à résidence politique les candidats issus de l’immigration aux circonscriptions où le poids démographique de leurs coreligionnaires issus de leur ethnie détermine le résultat de l’élection.

Sadiq Khan, avocat spécialisé dans la défense des droits de l’homme, en fait défenseur des extrémistes musulmans de tous poils œuvrant dans le Londonistan de naguère, conseiller juridique du Muslim Council of Britain, a longtemps fricoté avec les islamistes radicaux avant de prendre ses distances (apparentes) avec eux une fois son objectif atteint : la conquête en 2004, de la circonscription électorale de Tooting, au sud de Londres.

J’ai, pour des raisons familiales, fréquenté Tooting, où l’un de mes enfants expat’, mais pas trader, avait planté sa tente avec sa famille car c’était un des rares endroits de Londres encore abordable pour son budget de l’époque. Hormis les petites maisons en briques rappelant le passé de banlieue ouvrière du quartier, on se serait cru à Lahore ou à Karachi, tant le spectacle de la rue, des commerces révélait la ghettoïsation d’un secteur d’où les « natives » piliers de pubs rouquins ou mémères en bigoudis avaient déguerpi depuis belle lurette. De fil en aiguille, Tooting est devenu un fief réservé à un élu pakistanais, adoubé par les mosquées locales. Sadiq Khan, qui faisait l’éloge public de Youssef Al-Qaradawi, le prédicateur extrémiste et antisémite de Al Jazeera, dûment tamponné « halal », par les autorités religieuses du secteur, l’emporta haut la main à sa première tentative d’entrée à la chambre des Communes.

En revanche, il avait quelque souci à se faire pour sa réélection en 2010, puisqu’il était comptable, devant ses mandants, des prises de positions de son patron, Tony Blair, dans la guerre d’Irak, comme fidèle allié de Georges W. Bush, et de sa politique de lutte antiterroriste. Il avait bien, au lendemain des attentats de Londres de 2005, pris ses distances avec Blair, en imputant au soutien de Downing Street à la campagne israélienne contre le Hezbollah libanais la propension des djhadistes britanniques à assassiner leurs concitoyens, mais l’élection s’annonçait tout de même périlleuse. Son principal concurrent était en effet un autre anglo-pakistanais, Nasser Butt, candidat du Parti libéral-démocrate, qui pouvait, lui, se targuer que sa formation politique avait voté contre l’engagement britannique dans la guerre d’Irak, une position largement partagée par les électeurs de Tooting… Seulement voilà : Nasser Butt était membre de la secte musulmane des Ahmadistes, une obédience quiétiste fondée en 1889 dans l’Inde coloniale, prônant la tolérance et le djihad par la plume et non pas par l’épée, dont les quelques dix millions de fidèles sont répartis à travers le monde, majoritairement en Inde et au Pakistan. Persécutés après l’indépendance par les majorités sunnites, beaucoup d’entre eux émigrent, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et au Canada. L’Organisation de la conférence islamique les excommunie, et les interdit de pèlerinage à La Mecque. Monsieur Sadiq Khan, le grand libéral aujourd’hui porté au pinacle, a joué à fond, en 2010, la carte religieuse pour être réélu, traitant son concurrent d’hérétique indigne de recevoir les suffrages des vrais croyants. Et ça marche.

Son ascension au sein du Labour, dans le sillage de Jeremy Corbyn, lui ouvre d’autres perspectives : fini Tooting et les odeurs de curry, à lui Londres, la City, les fastes du Lord Maire et pourquoi pas, demain, Downing Street, une fois dégagé le vieux gaucho de la tête du Parti travailliste ? Le discours change, on vote pour le mariage gay, on caresse les juifs dans le sens du poil (virage à 180° sur le boycott des produits israéliens), et vogue la galère. Tous les gogos de la planète bobo européenne lui font une standing ovation, les chaisières de la gauche morale se pâment. Seul, un vieux ronchon dans mon genre se remémore la ritournelle de Jacques Lanzmann, magnifiquement interprétée par Jacques Dutronc, « L’opportuniste » :

« Je n’ai pas peur des profiteurs
Ni même des agitateurs
Je fais confiance aux électeurs
Et j’en profite pour faire mon beurre

Il y en a qui conteste
Qui revendique et qui proteste
Moi je ne fais qu’un seul geste
Je retourne ma veste
Je retourne ma veste
Toujours du bon côté »

Affaire Baupin: le rouge est mis

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Denis Baupin lors du vote pendant le congrès national d'Europe Ecologie-Les Verts à Caen, en novembre 2013 (Photo : SIPA.00670617_000008)

Les jeux du Cirque ont commencé. Et comme l’a excellemment démontré ici même l’ami Régis de Castelnau, face aux lions et surtout aux lionnes, Denis Baupin n’a aucune chance. Tout simplement parce qu’après avoir entendu – et pas qu’une fois – le récit de Sandrine Rousseau, on se dit forcément « quel vieux dégueulasse ». Du reste, maintenant que les langues se délient, pas besoin de preuves : puisque, comme l’a dit avec une candeur désarmante Clémentine Autain, « tout le monde savait ».

Inutile de reprendre ici l’argumentation limpide de Castelnau. La lamentable curée médiatique qui a pris comme un feu de paille n’a rien à voir avec la justice. Si on a inventé le secret de l’instruction, le caractère contradictoire des débats et quelques autres fanfreluches, c’est parce que ce sont les conditions d’un procès équitable. Sauf qu’il n’y aura pas de procès équitable. Et pas de procès du tout. Puisqu’il n’y a pas de plainte. Et que les faits sont prescrits.

Bien sûr, nul ne s’offusque que l’on vire de son poste (et peut-être de son mandat) un élu de la République sur le seul fondement d’accusations portées par deux médias et alors même que l’intéressé nie les faits qui lui sont reprochés. Confions la police des mœurs et des élégances au duo de choc Mediapart / France Inter (quel duo !) et supprimons l’Assemblée nationale et ses harceleurs.

Tout le monde savait donc. On dirait bien qu’au cœur du parti de la Transparence, qui avait juré, par la voix d’Eva Joly d’ouvrir tous les placards et de déterrer tous les cadavres, la Transparence ait été drôlement bafouée. On n’ose croire que certains aient fait passer des considérations politiques avant leur conscience. Il serait dommage qu’après avoir tant souffert silencieusement, les victimes n’aient trouvé la force de parler qu’au moment où la Justice ne peut plus rien dire – et, accessoirement, où l’épouse du coupable décrété est, disent les méchantes langues, allée à la soupe.

On dira que Baupin a l’air malin, lui qui hier faisait figure de dévot du camp du Bien : rouge à lèvres pour tout le monde, vélo partout et tolérance zéro pour le harcèlement. Même s’il se contente d’être un coureur de jupons de modèle courant, ça fait de lui un Tartufe de compétition.

Mais d’un autre côté, imaginez que les professionnels de la vertu qui peuplent la scène publique soient vraiment ce qu’ils prétendent être : plus de mensonges, plus de bassesses, plus de manigances et autres billards à douze bandes calculs politiques ­– mais quel ennui ! Comment écrirait-on des romans ?

Décidément, il n’y a rien de plus dégoûtant que cet unanimisme satisfait, cette communion dans la détestation, cette joie du « tous contre un », particulièrement déplorable pour des gens qui se flattent de « résister » à tout bout de champ.

Phase II : du Harcèlement en Politique…

Mais en outre, l’affaire Baupin commence à peine et nous en sommes déjà à la phase II : celle de la majusculisation. Déjà, il ne s’agit plus des agissements prêtés à un homme mais du Harcèlement en Politique, des Femmes et des Violences qui leur sont faites.

Il faut en finir avec l’omerta, entend-on de toutes parts. Et on pousse les femmes à parler, toutes les femmes puisque toutes les femmes sont victimes ou pourraient l’être. Quand on sait ce que certaines chipies peuvent inventer pour nuire à un homme, il n’est peut-être pas très prudent d’encourager la libération de la parole tous azimuts. Demandez aux amants, aux pères, aux maris faussement accusés – parfois de maltraiter leurs enfants – ce qu’ils pensent de la « parole des victimes ».

L’omerta, en l’occurrence, est particulièrement bruyante. Clémentine Autain n’a rien dit sur Baupin parce que le Système l’en empêchait. La bonne blague. Le Système, comme elle dit, adore au contraire ces histoires de femmes victimes du sexisme (dans l’entreprise, à la plage, dans la pub, dans la police… le filon est inépuisable). S’agissant de la politique, c’est même devenu un marronnier, il suffit de dénoncer la vie horrible de femmes entrées dans la carrière pour qu’on vous tende des tas de micros, comme l’a montré l’écho accordé à la ridicule pétition de femmes journalistes il y a un an.

Selon le storytelling en vigueur, il y aurait donc à tous les étages de la vie politique, des hommes qui ne pensent qu’à ce que vous savez et des femmes qui elles, sont de purs esprits, n’usent jamais de la séduction et ne font pas de friponneries consenties avec leurs collègues d’hémicycle ou de parti. Selon « les effronté-e-s », la tendance à protéger les premiers pousserait les secondes, par milliers, « à se taire, à subir et à souffrir ». Quel calvaire ! Et un petit couplet sur le retard français, un.

Que des gens raisonnables puissent croire que ces fadaises sont la réalité passe l’entendement. Que des hommes – et des femmes n’en doutez pas – puissent abuser de leur pouvoir pour obtenir des faveurs sexuelles, ce n’est pas très neuf. La drague lourdingue existe et le harcèlement aussi. Ce qui est plus récent, c’est que ces comportements soient réprimés par la loi et réprouvés par la société. Or, comme d’habitude, au nom des déviances réelles ou supposées de quelques-uns, dont on répète les noms avec gourmandise, c’est tout le genre masculin qu’on incrimine. Sous couvert de nous délivrer du sexisme, il s’agit en réalité d’inventer un monde sans sexes et sans sexe.

 

>>> Lire aussi : Denis Baupin ou l’art consommé du lynchage

Macron, Jeanne et Ernesto

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Emmanuel Macron rend hommage à Jeanne d'Arc (Orléans, 8 mai 2016). Sipa. Numéro de reportage : 00754764_000020.

Durant l’adolescence, et cela persiste aujourd’hui, j’ai eu deux icônes : Jeanne d’Arc et Che Guevara.  Je n’ai plus leurs posters dans ma chambre : pour Jeanne, c’était le portrait d’Ingres trouvé au musée de Rouen, ma ville natale et pour le Che, c’était celui que tout le monde connaît, avec sa barbe et son béret étoilé. Mais je garde pour la petite bergère et le médecin argentin une admiration identique. Il me semble que leurs destins et leurs desseins ne sont pas sans similitude et qu’avec eux Plutarque aurait pu rajouter un chapitre à ses Vies parallèles des hommes illustres.

Si on y réfléchit, rien ne les prédisposait à devenir des chefs militaires qui se battirent en première ligne pour émanciper un peuple d’un pouvoir inique. L’un soignait des pauvres, l’autre gardait des moutons. Et pourtant cela n’a pas empêché Jeanne de prendre Orléans et d’impressionner les plus grands chevaliers de son temps ni Ernesto, malgré son asthme, de faire partie des douze survivants du débarquement désastreux à Cuba en 1956 avant de devenir le « commandant de la quatrième colonne » et d’enchaîner les victoires qui devaient amener à la chute de Batista trois ans plus tard.

Pour tous les deux, la foi et l’audace ou, si vous préférez, un courage insensé, furent leurs seuls viatiques. Et aux batailles d’Orléans, Jargeau, Meung-sur-Loire, Beaugency, Patay font écho celles de Bueycito, El Hombrito, Fomento, Guayos, Cabaiguán. À chaque fois, et contre toute logique, ils gagnent et sont blessés à l’occasion. Les deux offrent un mélange de foi, de dureté et de douceur. Ils sont inflexibles sur les questions de discipline et ne reconnaissent qu’une seule fidélité incarnée par un homme. Quand Jeanne retrouve le Dauphin caché au milieu de ses courtisans puis écrit aux Anglais : « Je suis venue, de par Dieu, le Roi du ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France dont seul le Roi Charles est le vrai héritier. », le Che semble lui répondre cinq siècles plus tard : « Il apparut une seule capacité dirigeante, celle de la Sierra, et concrètement un seul dirigeant, un commandant en chef, Fidel Castro. »

Hélas, tous les deux connurent aussi l’ingratitude ou la prise de distance de ces mêmes chefs quand le Che préféra quitter Cuba pour continuer la lutte au Congo puis en Bolivie où il trouva le martyre entre les mains de la contre-guérilla et de la CIA : « D’autres terres du monde réclament le concours de mes modestes efforts. Je peux faire ce qui t’est refusé, en raison de tes responsabilités à la tête de Cuba et l’heure est venue de nous séparer. » Alors que Jeanne fut lâchée par Charles VII lors du siège de Paris avant d’être prisonnière des Bourguignons, vendue aux Anglais et eut la fin que tous les petits écoliers de France connaissent.

Il était évident que deux héros d’une telle pureté finissent en mythe. L’ennui, c’est que les mythes se récupèrent. Si le destin du Che a été de finir sur des tee-shirts comme une pop-star dont les produits dérivés génèrent une fortune, celui de Jeanne, après avoir été longtemps une figure commune à tous les Français a ensuite été l’occasion de récupérations froidement politiques. Passe encore qu’il y ait eu une Jeanne républicaine de gauche et une Jeanne royaliste, c’était deux lectures possibles sous l’égide de Péguy. Mais l’OPA réalisée par l’extrême droite lepéniste malgré les récentes disputes du père et de la fille, jusque dans le nom du micro-parti de Marine Le Pen qui assure les financements de campagne, cela est assez triste.

Et tout aussi triste est la dernière récupération en date, celle de Macron, qui dans un discours assez piteux et à usage personnel, strictement personnel,  se compare implicitement à la pucelle d’Orléans qui se serait dressée contre « un système. »

On se doutait bien que le fondateur d’En Marche ne se rallierait pas à Che Guevara, ce ne doit pas « être une gauche qui lui convient » mais qu’il sache qu’il n’a rien de commun, pas plus que l’extrême droite, avec la figure lumineuse de la petite guerrière lorraine, seule contre tous alors que tous sont avec lui.

Vies parallèles

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Denis Baupin ou l’art consommé du lynchage

Denis Baupin lors du congrés d'Europe écologie - Les Verts à Nantes en septembre 2012 (Photo : SIPA.00643879_000021)

Chic, un lynchage ! On commençait à s’ennuyer, et comme aux États-Unis à la grande époque la presse nous informe et nous désigne ceux qui vont y avoir droit.

Ça tombe sur Denis Baupin dis donc, celui qui incarne à la perfection le modèle de l’imposteur politique écolo. De plus, récemment marié avec Emmanuelle Cosse autre caricature de girouette qui vient de nous gratifier d’une séquence de cynisme politique cupide avec contorsions et reniements pour obtenir un fauteuil dans les palais de la République. D’ailleurs, c’est probablement elle la cible principale, ses amis ayant semble-t-il décidé de lui présenter la facture de sa trahison.

Parce que, comme d’habitude, quand une opération de ce type se déclenche, on sait bien qu’il y a toujours un commanditaire. Ce n’est jamais par hasard. Et quand on voit que c’est Mediapart qui se lance, on est édifié. Accompagné d’ailleurs par France Inter, une preuve supplémentaire que le service public, depuis le sacre d’Elise Lucet sur France 2, semble vouloir se lancer lui aussi dans « l’investigation ». Tant pis pour l’exigence journalistique, c’est so chic, non ?

Je ne sais pas sous quel régime matrimonial les deux tourtereaux se sont mariés, mais la communauté, même si elle est réduite aux acquêts, va prendre drôlement cher.

Alors, c’est quoi l’histoire ? Denis Baupin serait un « harceleur sexuel ». Les faits remonteraient à trois ans, et sont donc prescrits, ce qui sera plus pratique, pour affirmer n’importe quoi sachant qu’aucune procédure judiciaire contradictoire ne pourra avoir lieu. Ensuite, si les « plaignantes » ne se sont pas précipitées pour se plaindre, c’est peut-être qu’à l’époque les reproches éventuels que l’on pouvait faire à Baupin ne méritaient pas de qualification pénale. Ah non, va-t-on nous répondre c’est simplement qu’elles viennent de se libérer de leur amnésie traumatique. Mais alors quel a été le facteur déclenchant cette libération ? La nomination d’Emmanuelle Cosse au poste de ministre du Logement et son ralliement à François Hollande pour la présidentielle ?

Pourquoi s’encombrer de règles de procédure ?

Donc cela va être parole contre parole ? Enfin quand je dis parole, bien évidemment on n’entendra que celle des « victimes », on ne va pas écouter celui qu’on est occupé à déchiqueter. La confrontation des témoignages, c’est dans le prétoire qu’elle doit avoir lieu, et là je vous rappelle qu’on lynche, on ne va pas s’encombrer avec des règles de procédure quand même !

Mais il y a des SMS nous dit-on ! Oui mais il s’agit de correspondances privées, envoyées dans un contexte dont on ignore tout, et qui relèvent par conséquent du secret qui protège la vie privée, et auquel seul un juge peut porter atteinte. Mais c’est nouveau ça ? Plenel, il a le droit de violer tous les secrets pourtant protégés par la loi et c’est même là-dessus que son canard a fait son succès. D’ailleurs, ceux qui violent le secret de la correspondance, qui publient des écoutes pirates, font circuler des sexe-tapes, devraient avoir le statut de « lanceurs d’alerte ». Et fixer eux-mêmes leur taux de TVA.

Ce qu’il sera intéressant de regarder, au-delà de ce que la « grande presse » va publier avec gourmandise, ce sera la réaction des réseaux, et surtout ceux de la féministosphère. Nous aurons le spectacle de « la violence faite aux hommes… et aux femmes », violence morale, violence sociale mais violence terrifiante quand même. À base d’insultes, d’injures, de crachats, de manifestations, de prises à partie, voire des Femens dépoitraillées se jetant sur les voitures.

Je ne sais pas si Denis Baupin et Emmanuelle Cosse ont des enfants en âge scolaire, mais si c’est le cas, bonjour l’ambiance dans les cours de récréation.

Alors en même temps que leur souhaiter bon courage, je vais me permettre de donner deux conseils. Tout d’abord coupez tout pendant 15 jours, plus d’images plus de son, vos avocats seront là pour tenir le front. Ensuite allez demander une petite consultation à DSK, en matière de lynchage, il en connaît un rayon.

Mais dis donc, c’est nouveau ça, voilà que tu défends les Verts maintenant ? Non, j’applique une règle simple : en matière de lynchage, on défend d’abord, on discute après.

 

>>> Lire aussi : Affaire Baupin : le rouge est mis

Europe, Tafta, Juppé: le temps des aveux

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(Photo : SIPAUSA30125379_000015)

C’est le temps des aveux. Oh, pas celui des doux aveux que se font les amoureux, ni celui des aveux extorqués par la force et la souffrance ; non, simplement les aveux devant l’évidence de personnes qui se sont trompées, et qui ont trompé le public. Les aveux honteux de politiques aux abois dont les constructions sont en train de s’effondrer.

Aveux européens

Certains de ces aveux concernent l’Europe. Commençons donc par le plus beau ; il est le fait de Monsieur Martin Schulz, président social-démocrate (SPD) du Parlement européen et il fut fait lors d’une conférence sur l’Europe qui s’est tenue à Rome. Que dit donc M. Schulz ? Que l’Europe « était une promesse faite tous les jours pour davantage d’emplois, de services, de croissance » mais qu’elle aboutit à « un sentiment d’injustice, ce n’est pas l’Europe qu’ils voulaient voir ». Il reconnaît que les sacrifices demandés aux Européens l’ont été pour sauver les banques. Dont acte Monsieur Schulz. Ajoutons que nous n’avions pas besoin de vous pour le savoir.

Ainsi en Grèce, sur l’ensemble de l’aide, seuls 9,7 milliards d’euros sont allés au gouvernement grec, soit exactement 4,9%. Or, la doxa européenne, mais aussi française, fut que l’on avait largement aidé la Grèce. La vérité est que les contribuables des différents pays ont sauvé des investisseurs privés, des banques, essentiellement allemandes et françaises. Mais, quand on est un socialiste, on se devrait de lutter contre cet état des choses. Or, la vérité est que, comme les socialistes français, belges, espagnols et j’en passe (et non des meilleurs) vous avez été connivents avec cette politique. Il est bien beau de pleurer sur le désastre que l’on a provoqué. On se rappelle que Guillaume II, empereur d’Allemagne, devant les charniers de la première guerre mondiale prononça un célèbre « Je n’avais pas voulu cela »… Sauf que, ce qui caractérise l’homme (ou la femme) politique, et entendons-nous bien l’homme politique véritable, ce n’est pas de verser des larmes mais d’agir, et dans ce cas d’agir pour réparer le désastre commis.

Mais M. Tusk, le président (polonais) du Conseil européen ne fut pas en reste. Il a déclaré, lors de la même conférence : « Le rêve d’un seul Etat européen, d’une seule nation européenne est une illusion. Nous devons accepter de vivre dans une Europe avec différentes monnaies, avec différentes forces politiques, et la pire chose est de prétendre de ne pas le savoir ». C’est reconnaître que la stratégie du « fédéralisme furtif » qui fut celle adoptée par l’UE est aujourd’hui un échec. Un échec parce que le but visé était une illusion, et c’est le président du Conseil européen qui le dit, mais aussi parce que la volonté d’atteindre cette illusion, et ce fut là le rôle politique de l’euro a détruit le projet européen. Mais on peut alors se poser une question : si Monsieur Tusk était honnête, il devrait soit convoquer une réunion au plus haut niveau pour que les pays de l’Union économique et monétaire (nom technique de la zone euro) se mettent d’accord sur les conditions d’une dissolution de cette zone, ou alors il devrait démissionner.

Aveux français

Mais, ces aveux ne sont pas les seuls. En France, le président et le gouvernement reconnaissent, bien tardivement, que le Tafta n’est pas ratifiable en l’état. Comme si nous l’ignorions ! C’est faire bon marché de plusieurs années de débats qui ont montré toute la nocivité de ce futur traité. Mais, là aussi, il y a beaucoup d’hypocrisie. Car, ce que le gouvernement et le président reprochent au Tafta, c’est simplement que ce traité n’établisse pas l’égalité dans l’accès aux marchés publics. C’est important, bien sûr, mais ce n’est que peu de choses à côté des conséquences potentielles de ce traité en matière de normes alimentaires ou environnementales, ou encore en matière de dessaisissement des Etats, et donc des citoyens dans les conflits portant sur l’investissement. Oui, il y a beaucoup d’hypocrisie ici aussi.

Une hypocrisie qui n’est pas l’apanage des « socialistes ». Ainsi, Natacha Polony peut, à juste titre, dénoncer la réponse inadaptée, et somme toute minable qu’Alain Juppé a faite au Général Soubelet et qui lui a valu un article vengeur du Général Desportes. Car, le cas du Général Soubelet est exemplaire. Le voici mis à la retraite d’office par le gouvernement pour avoir dit, lors d’une audition parlementaire, l’état déplorable de la gendarmerie et avoir mis en cause le fonctionnement de la justice. On peut ne pas partager tous les constats du Général Soubelet. Mais, devant des parlementaires, il devait dire ce qu’il pensait, quitte à ce que ces parlementaires interrogent d’autres responsables, et ne tiennent pas compte de ces propos. La sanction qui le frappe est inacceptable, et constitue de la part du gouvernement une faute inexcusable. Mais, que Monsieur Juppé joigne sa voix aux loups est un aveu lourd de sens. Ainsi, cet ancien ministre des Affaires étrangères préfère le silence complice à la vérité qui fâche. Voilà ce qu’il faut dire à tous quand il viendra, peut-être, quémander nos suffrages.

Ces aveux sont différents, mais ils ont tous un point commun. La vérité, que ce soit celle de la situation ou celle sur la nature des hommes ne peut être cachée indéfiniment. Quand les illusions se déchirent, les hommes (et les femmes) politiques sont mis devant la réalité. C’est donc le temps des aveux, et il nous renseigne, ô combien, sur ce que valent ces politiciens.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Le glaive et les balances

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(Photo : SIPA.AP21874080_000001)

C’est le super-héros postmoderne, le Superman des fuites – on pourrait l’appeler Leaksman. Armé d’un petit téléphone et d’une grande conscience, épaulé par une myriade d’associations, le lanceur d’alerte (whistleblower en VO) démasque les méchants, exhibe leurs vilains secrets et fait progresser la sainte transparence. « On vous ment ! », dit-il à ses concitoyens, qui apprennent, à force de le lire dans les journaux, que rien ne leur importe plus que de connaître les turpitudes, grandes et petites, des riches et des puissants.

Moi aussi je trouve David infiniment plus sexy que Goliath et le courage bien plus admirable que la force. Alors, quand deux anciens salariés du cabinet d’audit PricewaterhouseCoopers et un journaliste de Cash Investigation sont poursuivis par la Justice luxembourgeoise pour avoir divulgué les manigances fiscales montées par PwC en faveur de nombre de multinationales avec la bénédiction du Grand-Duché, mon sang républicain se glace.

Les confrères sont déjà sur le coup. « Justice pour les lanceurs d’alerte ! », lançait Libé à sa une le 25 avril. « Comment protéger les lanceurs d’alerte ? », interrogeait celle du Monde le même jour. « Alerte sur les lanceurs d’alerte ! », renchérissaient, finauds, deux journalistes de Marianne. Dans une pétition qui a recueilli plus de 100 000 signatures (« Vous êtes pour Nixon ou pour Robert Redford ? »), le collectif de journalistes « Informer n’est pas un délit » somme le président de la République de soutenir Antoine Deltour et Édouard Perrin, deux des prévenus de Luxembourg, autrement dit de faire pression sur la Justice d’un État ami. Et tout ce monde réclame une loi interdisant les poursuites contre les lanceurs d’alerte et éructe contre le Parlement européen : celui-ci devait voter le 28 avril une directive protégeant le « secret des affaires » qui, dit-on, sacrifie ces héros citoyens aux intérêts du Big business.

Avant qu’on fasse une loi, j’aimerais qu’on m’explique comment distinguer un lanceur d’alerte d’une « balance ». Comment décider si Snowden, qui a mis sur la place publique des secrets d’État, est un traître ou un héros ? Si tel autre, qui a dénoncé son employeur après des décennies de bons et loyaux services, est un vulgaire « indic » qui veut assurer ses arrières ou un soldat de l’information ?

Attention, Deltour et ses co-prévenus semblent être des gens très bien qui ne cherchent pas la gloire – et encore moins les ennuis qui vont avec. (Mais pourquoi diable est-il allé se dénoncer – dans Libé en décembre 2014 ?) Et il est déplorable que Stéphanie Gibaud, congédiée par l’UBS après avoir contribué à mettre au jour un vaste système d’évasion fiscale et rapporté des milliards au fisc français, soit réduite à vivre avec le RSA car aucune banque ne l’embauchera.

On aimerait néanmoins savoir qui a offert sur un plateau les Panama papers à la Brigade des mœurs publiques (également appelée Consortium international des journalistes d’investigation) ? Et, sinon qui, dans quel intérêt ? Après quelle négociation avec les autorités américaines ?[access capability= »lire_inedits »] Mes confrères ont travaillé un an, fort bien. Résultat : des dizaines de noms livrés en pâture au public sans souci de distinguer l’argent du crime de celui qui a été honnêtement gagné, les voyous des gestionnaires avisés, les petites entourloupes des fraudes massives, les gens abusés des complices objectifs. Si certains s’estiment diffamés, on voit mal pourquoi on leur interdirait de demander réparation. Et, dans l’affaire Luxleaks, si on ne fait pas confiance à la Justice luxembourgeoise pour assurer à nos compatriotes un procès équitable, il est urgent de rompre les traités qui nous lient à cet État totalitaire.

La collectivité a le droit de choisir ceux qu’elle protègera. La directive « secret des affaires » prévoit une exception pour ceux qui ont « agi pour protéger l’intérêt public général », s’ils ont permis de révéler une « faute, une malversation ou une activité illégale ». Pour « les associations », le droit d’alerte devrait être étendu à tous les cas que dicte la conscience de chacun. Ainsi, selon Jean Quatremer, le justicier de Libération, il faudrait que l’on puisse divulguer de « petits ou grands secrets au nom de la seule morale, ou de l’idée qu’on s’en fait ». Autrement dit, si vous trouvez qu’il est mal de tromper sa femme, de gagner trop d’argent ou de posséder une société au Luxembourg (toutes activités légales), vous pouvez dénoncer qui vous chante sans crainte d’être poursuivi.

En dépit de cette ardeur purificatrice, ou peut-être à cause d’elle, le seul cas où la dénonciation peut être admise, voire encouragée, c’est précisément quand il y a délit ou crime. Mais j’ajouterai un autre critère. Puisque le lanceur d’alerte veut la justice, au lieu d’alimenter en direct le procès à ciel ouvert que les médias instruisent et jugent en même temps, qu’il saisisse les juges des éléments dont il a connaissance – et qu’il les saisisse anonymement s’il veut éviter des ennuis. Immunité contre confidentialité.

On ajoutera que, si le « lanceur d’alerte » est ce grain de sable que l’on aime voir triompher d’un puissant Système, il est assez cocasse de vouloir lui conférer un « statut », comme le demandent les croisés de la moralisation, témoignage de la chimère éthico-managériale qui les habite. Autant créer un statut de « résistant officiel ».

Personne n’a envie de défendre le « secret des affaires », dont on subodore qu’il cache de vilaines magouilles perpétrées par le cercle fermé des dirigeants des mastodontes transnationaux à qui nous avons laissé plus de pouvoir qu’à nos États. Tant mieux s’ils se font pincer et lourdement condamner quand ils enfreignent la loi. Mais accorder un chèque en blanc à tout citoyen qui entend dénoncer ce que sa morale réprouve, c’est sacrifier à une fausse idée du Bien commun l’un des droits les plus précieux de l’homme : celui de mentir.

PS : Basile est de retour ! Et nous sommes très contents ![/access]

Quelle est la maladie du siècle?

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Image extraite du film «Rain Man» (DR)

Dans un article de Slate.fr mis en ligne le 26 mars (samedi de Pâques) , on s’intéresse tout d’un coup à une étude publiée en 2012 dans The Journal of Neuropsychiatry and Clinical Neurosciences. Une équipe de psychiatres américains s’y était amusé à évaluer la santé psychique des grandes figures du monothéisme (en fait, du judaïsme et du christianisme). Le bilan est dans le titre, sous forme de question rhétorique : « Jésus, Abraham et Moïse était-ils psychotiques ? »

L’étude américaine concluait bien entendu par l’affirmative. Comme on le sait, dès lors que l’on passe entre les mains d’un psychiatre, on a de fortes chances de trouver sa place parmi l’une des nombreuses catégories listées dans le célèbre DSM (Manuel de diagnostique et statistique des troubles mentaux), parfois qualifié de « manuel qui rend fou ». Les grands héros de l’Ecriture n’y échappent pas. « Abraham, avec ses hallucinations mystiques, est le premier cas de psychose ». Moïse, en raison de son abandon précoce, serait plutôt bipolaire et « schizo-affectif ». Jésus, enclin au « suicide par procuration », un sujet dépressif terminant sa carrière dans une assez grave « phase mélancolique ». Sans parler de la crise épileptique de Saint Paul, conjuguée avec une tendance à l’hystérie.

L’auteur s’amuse en parodiant l’étude scientifique dont il suit tout de même, pas à pas, le raisonnement. Comme, au regard des citations extraites de l’étude américaine, les scientifiques semblent se parodier eux-mêmes, le résultat est assez troublant. Où cela nous mène-t-il ? La conclusion, qui est elle-même à la fois sérieuse et humoristique, semble donner une réponse. D’ailleurs, c’est ce que l’on attend d’une conclusion. « Il s’agit donc moins de décrédibiliser les monothéismes, lit-on, que de réhabiliter les patients souffrant de maladies psychiatriques. Et s’il y avait un futur Jésus parmi eux ? »

Au-delà de l’aspect blasphématoire de l’ensemble, voyons ce que tout cela signifie. Il fut une époque où l’on entendait volontiers des voix, où la présence du mystère parmi les hommes encourageait ces derniers à interpréter les signes de la nature, le moindre battement de leur cœur ou d’un papillon comme porteurs d’un sens caché. En termes modernes, on peut parler de communications infra-sensorielle, si l’on veut. Aujourd’hui encore, une personne d’une grande pureté, libérée du brouhaha de l’hyperactivité sentimentaliste ou égoïste, est capable de sentir les choses à distance. Tout comme autrefois, un moine enfermé dans son monastère, pouvait « entendre » que son oncle était sur son lit de mort et l’attendait. Il se levait, partait chez son oncle et le trouvait effectivement à l’article de la mort. On était aussi capable de faire partager ses rêves, à la manière du ramoneur de Mary Poppins.

Tout vient des États-Unis

Quelques jours plus tard (le 28 mars, lundi de Pâques), le Figaro publiait en ligne un article consacré à l’autisme :  « Autisme : l’incroyable retard français ». Retard dans le traitement, sans doute ? À moins que ce ne soit dans la proportion d’autistes au sein de la population ? En arrière-plan, bien entendu, en lisant notamment les commentaires on prend connaissance de certaines querelles de chapelles avec le financement public à la clef (grosso  modo : psychanalyse ésotérique vs. psychiatrie médico-chimique). Si l’on est soi-même un tant soi peu touché par la délégitimation des autorités (politiques, journalistiques, médicales, scientifiques, etc.), autrement dit atteint d’un grave syndrome paranoïaque (comment ne pas l’être ?), on en tire sans hésitation les enseignements : mensonges et manipulations de tous bords. Reste l’idée générale : que ce soit la vérité ou le mensonge, tout vient des États-Unis. La mode et tout le reste.

Qui sont les malades à la mode ? Ce ne sont plus les schizophrènes, les maniaco-dépressifs et les hystériques. Ce sont donc les autistes. Exit la galerie de portraits bibliques. Des ringards. Voici venir le nouveau monde et ses nouveaux profils. Au demeurant, depuis toujours, des artistes, des scientifiques, des originaux furent autistes. On évoque suffisamment, à cet égard, L’Idiot de Dostoïevski, sans parler de Beethoven ou Einstein. En général, ce sont des génies qui se sont exprimés dans un monde qui n’était pas le leurs. Les efforts inouïs qu’ils ont dû accomplir pour se confronter à ce monde qui leur était sans doute hostile, en tout cas inconnu, leur ont valu de se distinguer de manière incomparable.

Mais si l’autisme devient à la mode, si l’autisme devient, peut-être pas la norme (n’exagérons pas), mais au moins l’une des modalités de la normalité, le monde autiste deviendra l’une des modalités possibles du monde. Dès lors, les découvertes ou les créations des génies autistes ne seront plus la marque d’un certain parcours individuel que d’autres se chargeront de comprendre, d’interpréter puis d’intégrer au monde, mais formeront ensemble un édifice cohérent, une somme alternative, un nouveau monde potentiel. Un aspect du communautarisme.

La Silicon Valley, dit-on, est peuplée d’autistes. C’est en même temps une métaphore et une réalité. Les autistes se sentent bien parmi les nombres, parmi les langues et langages étranges qu’ils sont capables d’assimiler en un temps record. Ils ne s’embarrassent pas trop de ce qui forme pour le commun une limite entre le monde vivant et les différents modes de l’intelligence artificielle. Ils n’entendent pas des voix. Ils ont peu de relations avec le monde extérieur. La seule voix qu’ils entendent, c’est la leur.

Matrix, rappelons-nous, fut un film fondateur. Il dévoilait une critique assez pertinente de l’aliénation de l’homme du temps présent. Mais il ne donnait aucune solution sérieuse en vue d’une libération. Au contraire, il alignait des clichés dérisoires, comme cette orgie souterraine orchestrée par une sorte de pasteur galactique prêchant des banalités au dessus d’une foule mise en transe par une musique techno répétitive.

L’époque autiste n’entend pas de voix parce qu’elle s’est séparée de la transcendance. Elle n’est pas non plus capable de créer du lien entre les hommes, autrement dit, elle est incapable de créer une culture. La culture est inséparable de la transcendance. À cet égard, le christianisme et le catholicisme en particulier portent la responsabilité d’avoir depuis plus d’un siècle négligé le rôle culturel qu’ils avaient joué bon gré mal gré pendant des siècles. Dès lors, la technologie prend la place de la culture. La technologie, dont le transhumanisme est  la pointe pionnière, résout les problèmes existentiels en renvoyant l’homme directement à lui-même plutôt qu’aux autres (ne serait-ce qu’à une illusion des autres) ou à la transcendance (ne serait-ce qu’à une illusion de la transcendance). La solution des frères Wachowski, auteurs de Matrix, est éminemment individuelle, centrée sur soi-même. On vient d’apprendre en effet qu’ils ont changé de sexe. Tous les deux.

Séries vintage toujours d’actualité

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Fanny Ardant, dans les années 80 (Photo : SIPA.00118276_000001)

C’est arrivé au mitan des années 80 : la crise, le déclassement, la planification européenne, le progrès au forceps et les illusions perdues. Encore que les prémices de notre inexorable descente aux enfers soient apparues un peu plus tôt, dans cette période charnière qui va de la fin du règne VGE au tout début du pouvoir absolu de la rose. Entre tradition et modernité, comme dans un prospectus de syndicat d’initiative vantant un territoire sans intérêt avec une langue pâteuse et passablement élimée à force de trop lécher. Les communicants et les technocrates, les deux verrues de notre système éducatif, barbouillaient l’Hexagone à coups de slogans et de sectarisme. Ils voulaient notre bonheur contre notre bien.

Le monde d’avant se décollait par grosses plaques et l’avenir avait le goût saumâtre des dimanches soirs. Il nous a fallu une dizaine d’années pour se rendre compte du visage de notre pays où l’argent et la morale assombrissaient l’horizon. Trop tard, l’air était vicié. Nous avions perdu sans combattre, fidèle à notre sens de la débâcle. L’atavisme et la résignation ont plombé notre joie de vivre si tant est qu’elle ait existé un jour. Il est difficile de dire quand la France a choisi la voie de l’imitation. La mondialisation n’est rien d’autre qu’un numéro de ventriloquie. Une voix parle, seules les marionnettes changent avec la douloureuse impression à chaque fois de se faire mettre. Pour mieux comprendre ce passage entre deux mondes, la télévision s’avère un instrument de mesure d’une finesse d’analyse qu’aucun sondeur n’atteindra. Aucune marge d’erreur, tel un spectromètre, elle capte le moindre rayon, la moindre inflexion sociologique et tout ça, sans se coltiner de rugueux et soporifiques essais.

C’est le moment aussi où tous les grands intellectuels se sont mis à écrire dans un charabia qui faisait honte aux détenteurs d’un modeste et non moins solide certificat d’études. Ces grises années 80 n’ont pas le clinquant des seventies, le côté truqué de la disco et le faux-naturel du topless. On était loin aussi de l’insouciance gamine des sixties, il y avait pourtant ce goût amer des guerres coloniales qui a perduré si longtemps. Mitterrand à l’Elysée n’y changerait rien. Début 1980, la nostalgie s’installe dans les foyers et, cette fois-ci, les Trente glorieuses ont définitivement baissé le rideau. Dix ans après la flambée du pétrole, nous étions au pied du mur. La télé, instrument démagogique par essence, a saisi cet instant fugace où la mélancolie des existences tristes réchauffe les cœurs.

Les feuilletons vintage ou le reflet de ce que nous avons été

Comme il est bon parfois de pleurer, visionner des feuilletons vintage nous en apprend beaucoup sur ce que nous avons été. Un peuple où le bavardage courtois et le plaisir de se plaindre façonnaient les êtres, où les femmes à la voix grave nous empêchaient de dormir et où un semblant d’armature soudait encore les familles. En 1982, Nina Companeez présentait, sur Antenne 2, sa nouvelle série Le chef de famille produite par Mag Bodard. Elle y reprenait Fanny Ardant, Edwige Feuillère et Francis Huster, les héros des Dames de la côte. Une histoire de femmes sans féminisme béat et outrancier. La subtilité des rapports amoureux ne supporte pas les gros plans. Fanny Ardant interprète Katie, une trentenaire qui a réussi professionnellement dans l’édition (seule incohérence au scénario !) et soutient toute une tribu (mère, grand-mère, tante, fille). Les hommes n’y sont pas présentés comme des personnages secondaires, mais, au contraire, comme les spectateurs et les esclaves de leurs propres sentiments. Qui a pu croire, un instant, que les hommes menaient la danse ? Une ânerie répétée et exagérée par des suffragettes. Fanny Ardant qui incarne donc cette chef de famille est l’image la plus érotique de la décennie, d’un naturel à faire défaillir les places boursières. Le numéro cabot de Pierre Dux en gaulliste romantique vaut également le détour. Deux ans auparavant, la télé avait cédé aux sirènes du libéralisme échevelé. L’appât du gain devenait une valeur cardinale de notre République.

Aux Etats-Unis, Jonathan et Jennifer Hart (Robert Wagner et Stefanie Powers) jouaient aux justiciers milliardaires dans Pour l’amour du risque. La parfaite panoplie du fric superfétatoire, le viatique des futures « Panama papers ». En France, nous entamions la deuxième saison de Sam et Sally. Georges Descrières endossait le smoking d’un Arsène Lupin belmondesque, étrange croisement entre Bernard Tapie et Aldo Maccione. Cette comédie très légère, mise en scène par Joël Santoni, se regarde avec délectation pour la présence irradiante de Nicole Calfan, la femme fatale au doux regard d’enfant. Qui n’a pas vu Nicole, la rousse au carré court, monter dans une Cherokee Chief ne connaît rien aux élans du cœur ! A noter, le meilleur rôle de Jean-Pierre Coffe à la télé, dans l’épisode intitulée « La malle ».

En 1984, nous avons basculé vers cet ailleurs hors-sol. La Une, pas encore privatisée, avait des envies d’expansion économique. Pas loin de 200 lieux de tournage pour Billet doux, la série de Michel Berny et André Ruellan, avec, en vedette, Pierre Mondy qui court après ce fameux billet de 500 francs qui doit l’innocenter. Au casting, une palanquée d’acteurs européens, coproduction oblige, notamment la très charnelle Delia Boccardo, la musique de Vladimir Cosma et déjà le parfum d’une société plus aseptisée, mixée à la Bruxelloise. Si n’est Pierre Mondy, notre plus belle mire, qui s’accroche irrémédiablement au monde d’avant.

 

Le chef de famille – 2 DVD – Ecrit et réalisé par Nina Companeez – Koba Films Video.
Sam et Sally (saison 2) – 2 DVD – Mise en scène Joël Santoni – LCJ Editions.
Billet doux – 3 DVD – Réalisation Michel Berny – LCJ Editions.

Nuit debout: quand l’utopie montre les dents

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alain finkielkraut lordon nuit debout
Photo: Joël Saget.
alain finkielkraut lordon nuit debout
Photo: Joël Saget.

Assailli d’images et de commentaires sur Nuit debout, j’ai voulu me rendre compte par moi-même. Un événement politique singulier et peut-être inédit se déroulait à Paris. J’aime la politique, je suis parisien. Cela faisait deux raisons de quitter ma maison. La curiosité l’emportant sur la paresse, j’ai donc éteint la télé et je suis allé, avec mon épouse, place de la République, dans la soirée du samedi 16 avril.

Cinq minutes, écoute comprise

À peine arrivés sur le terre-plein, nous avons été interpellés par un homme qui, avec ses rares cheveux longs, avait tout l’air d’un vieux soixante-huitard : « On vient voir le petit peuple, quelle décadence ! » Mon épouse, interloquée, l’a fusillé du regard. En réponse, il nous a tiré la langue et nous a ensuite tourné le dos.

Refusant de nous laisser décourager par cet accueil infantile et glacial, nous avons poursuivi notre chemin jusqu’à l’assemblée générale.[access capability= »lire_inedits »] Au moment d’y accéder, un homme jeune m’a dit, les lèvres serrées : « On n’a pas besoin de vous ici. » Je lui ai rétorqué que c’est moi qui avais besoin d’en savoir davantage. Nous avons alors écouté deux discours de cinq minutes chacun sur les méfaits de la société de consommation et du capitalisme. Cinq minutes, pas une de plus : les citoyens de Nuit debout entendent reprendre la parole, mais cette règle instaurée au nom de l’égalité est plus tyrannique que la contrainte de faire court qui, dans les médias, voue le verbe à l’insignifiance. L’intervention suivante traitant de questions organisationnelles, nous avons repris notre marche et nous nous sommes arrêtés devant un petit atelier consacré à la question animale – un sujet qui m’est cher. Une femme alors nous a abordés. Après nous avoir remerciés de notre visite, elle nous a dit que Nuit debout n’avait rien à voir avec les casseurs, que ses travaux étaient sérieux, qu’ils allaient bientôt déboucher sur des propositions constructives. Lyrique, elle a même invoqué le glorieux précédent de l’appel du 18 juin.

Insultes et crachats

C’est alors qu’un homme d’une quarantaine d’années s’est approché de nous et nous a demandé de quitter les lieux pour nous éviter des ennuis. Comme nous refusions, il nous a poussés brutalement. Nous sommes revenus au centre de la place. Là, une petite foule s’est formée, grondante et menaçante. Des membres de la commission Accueil et Sérénité (sic) se sont interposés et nous ont dit que, pour notre sécurité, nous devions immédiatement partir. Ils nous ont escortés jusqu’au boulevard, suivis par la petite foule qui vociférait : « Dégage ! Casse-toi ! » Une femme particulièrement excitée hurlait : « Des coups de latte ! Des coups de latte ! » Comme je me retournais pour les engueuler, elle et mes agresseurs, l’homme qui m’avait bousculé m’a craché au visage.

J’ai cru que ce crachat mettait un point final à notre mésaventure. Je me trompais. La violence physique a été prolongée par l’horreur morale de la manipulation et du mensonge. Dans un article publié par Mediapart, nos accompagnateurs d’Accueil et Sérénité ont écrit que j’assistais depuis plus d’une heure aux débats de l’Assemblée populaire « avant que certains exigent mon départ ». C’est faux. J’ai été insulté tout de suite et nous n’avons pas pu rester plus de vingt minutes place de la République. Ils affirment ensuite avoir vu « un académicien particulièrement vulgaire menacer de coups de latte les quatre ou cinq personnes révoltées qui criaient pour réclamer son départ » alors même que je répétais par dérision les menaces dont j’étais l’objet. Bref, ce service d’ordre ne m’a pas protégé, il m’a chassé. Il faisait silencieusement partie de la foule vociférante et, pour justifier leur hostilité, ses membres qui se disent étudiants réécrivent l’histoire.

Le débat célébré, la contradiction proscrite

Contrairement à ce qu’affirment Edgar Morin et Michel Wieviorka, Nuit debout ne revitalise pas la démocratie, Nuit debout réinvente, sur une minuscule échelle, le totalitarisme. Le débat est célébré, la contradiction est proscrite. L’Autre est porté aux nues, mais il n’y a pas de place sur la place de la République pour la moindre parcelle d’altérité. On aime l’étranger, mais on est allergique à toute présence étrangère. On y échange dans la chaleur confinée de l’entre-soi. On proteste contre l’inhumanité du vieux monde en purgeant la terre des monstres qui le composent. On veut délivrer la société du Mal et on commence par l’éradication des méchants. Je conseille à tous ceux qui veulent voir le visage de ce « on » d’aller consulter sur Internet la harangue de Frédéric Lordon, le tribun debout, comme dit amoureusement Le Monde, à la Bourse du travail: « Nous ne sommes pas ici pour être amis avec tout le monde, nous n’apportons pas la paix, nous n’avons aucun projet d’unanimité démocratique. » Le projet de Frédéric Lordon, en effet, est clairement et goulûment éliminatoire. La haine qui l’habite révèle la connexion qui existe entre utopie et terreur.

Le peuple est le grand absent

Nulle générosité donc dans le mouvement Nuit debout. Nulle jeunesse non plus, même si les jeunes y sont majoritaires. Il souffle place de la République un furieux air de déjà-vu. Une brèche avait été ouverte dans la vision progressiste de l’Histoire par les attentats de janvier et de novembre 2015. Nuit debout colmate cette brèche. L’islamisme radical disparaît, la Domination resurgit : l’ennemi redevient la bourgeoisie capitaliste, son État policier et ses chiens de garde intellectuels. Ce qui se produit, sous l’apparence d’une révolte des jeunes, c’est un retour à l’ordre idéologique. Les vieux schémas triomphent comme si rien n’avait eu lieu. C’est grotesque et ce serait désespérant si ça prenait. Mais ça ne prend pas. Le peuple est le grand absent de l’Assemblée « populaire ». Il revient donc à cette assemblée de suivre la préconisation de Bertolt Brecht, c’est-à-dire de dissoudre ce peuple impossible et d’en élire un autre.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés à Nuit debout.

Sadiq Khan, l’opportuniste

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(Photo : SIPA.REX40416770_000008)
(Photo : SIPA.REX40416770_000008)

Dans nos gazettes bien-pensantes habituelles, Le Monde, Libération, sur les ondes de Radio France, on ne cache pas sa joie : « Alleluïa ! Londres, la plus grande métropole européenne vient d’élire un maire musulman ! Gloire à Sadiq Khan, fils de chauffeur de bus pakistanais qui vient de mettre la pâtée au rejeton de milliardaire juif Goldsmith dans la plus hype des villes-monde d’Occident ! »

Le storytelling se déploie en XXL racontant la saga d’un petit « paki » escaladant à la force de son intellect et de son talent l’échelle sociale britannique, musulman pratiquant, certes, mais si modéré et propre sur lui qu’on lui donnerait le bon Dieu anglican sans confession. Au Monde, l’éditorialiste de service profite même de l’occasion pour mettre la honte à la classe politique française : « En France, quelques places sont réservées, au gouvernement, aux éléments les plus prometteurs des milieux issus de l’immigration. Mais les places éligibles dans les listes des partis, au moment du scrutin, restent généralement inaccessibles. C’est une erreur stratégique, que nous payons cher ». Ben voyons ! Comme si, par exemple, Madame Rachida Dati avait dû ramer comme une malade pendant des années sur les marchés du 7ème arrondissement de Paris pour se faire élire maire du plus bourge des arrondissements de la capitale !

La réalité est toute autre. Sadiq Khan est un pur produit du communautarisme territorial modèle britannique. Celui qui passe par le Parti travailliste et un système électoral (scrutin majoritaire à un tour) qui assigne à résidence politique les candidats issus de l’immigration aux circonscriptions où le poids démographique de leurs coreligionnaires issus de leur ethnie détermine le résultat de l’élection.

Sadiq Khan, avocat spécialisé dans la défense des droits de l’homme, en fait défenseur des extrémistes musulmans de tous poils œuvrant dans le Londonistan de naguère, conseiller juridique du Muslim Council of Britain, a longtemps fricoté avec les islamistes radicaux avant de prendre ses distances (apparentes) avec eux une fois son objectif atteint : la conquête en 2004, de la circonscription électorale de Tooting, au sud de Londres.

J’ai, pour des raisons familiales, fréquenté Tooting, où l’un de mes enfants expat’, mais pas trader, avait planté sa tente avec sa famille car c’était un des rares endroits de Londres encore abordable pour son budget de l’époque. Hormis les petites maisons en briques rappelant le passé de banlieue ouvrière du quartier, on se serait cru à Lahore ou à Karachi, tant le spectacle de la rue, des commerces révélait la ghettoïsation d’un secteur d’où les « natives » piliers de pubs rouquins ou mémères en bigoudis avaient déguerpi depuis belle lurette. De fil en aiguille, Tooting est devenu un fief réservé à un élu pakistanais, adoubé par les mosquées locales. Sadiq Khan, qui faisait l’éloge public de Youssef Al-Qaradawi, le prédicateur extrémiste et antisémite de Al Jazeera, dûment tamponné « halal », par les autorités religieuses du secteur, l’emporta haut la main à sa première tentative d’entrée à la chambre des Communes.

En revanche, il avait quelque souci à se faire pour sa réélection en 2010, puisqu’il était comptable, devant ses mandants, des prises de positions de son patron, Tony Blair, dans la guerre d’Irak, comme fidèle allié de Georges W. Bush, et de sa politique de lutte antiterroriste. Il avait bien, au lendemain des attentats de Londres de 2005, pris ses distances avec Blair, en imputant au soutien de Downing Street à la campagne israélienne contre le Hezbollah libanais la propension des djhadistes britanniques à assassiner leurs concitoyens, mais l’élection s’annonçait tout de même périlleuse. Son principal concurrent était en effet un autre anglo-pakistanais, Nasser Butt, candidat du Parti libéral-démocrate, qui pouvait, lui, se targuer que sa formation politique avait voté contre l’engagement britannique dans la guerre d’Irak, une position largement partagée par les électeurs de Tooting… Seulement voilà : Nasser Butt était membre de la secte musulmane des Ahmadistes, une obédience quiétiste fondée en 1889 dans l’Inde coloniale, prônant la tolérance et le djihad par la plume et non pas par l’épée, dont les quelques dix millions de fidèles sont répartis à travers le monde, majoritairement en Inde et au Pakistan. Persécutés après l’indépendance par les majorités sunnites, beaucoup d’entre eux émigrent, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et au Canada. L’Organisation de la conférence islamique les excommunie, et les interdit de pèlerinage à La Mecque. Monsieur Sadiq Khan, le grand libéral aujourd’hui porté au pinacle, a joué à fond, en 2010, la carte religieuse pour être réélu, traitant son concurrent d’hérétique indigne de recevoir les suffrages des vrais croyants. Et ça marche.

Son ascension au sein du Labour, dans le sillage de Jeremy Corbyn, lui ouvre d’autres perspectives : fini Tooting et les odeurs de curry, à lui Londres, la City, les fastes du Lord Maire et pourquoi pas, demain, Downing Street, une fois dégagé le vieux gaucho de la tête du Parti travailliste ? Le discours change, on vote pour le mariage gay, on caresse les juifs dans le sens du poil (virage à 180° sur le boycott des produits israéliens), et vogue la galère. Tous les gogos de la planète bobo européenne lui font une standing ovation, les chaisières de la gauche morale se pâment. Seul, un vieux ronchon dans mon genre se remémore la ritournelle de Jacques Lanzmann, magnifiquement interprétée par Jacques Dutronc, « L’opportuniste » :

« Je n’ai pas peur des profiteurs
Ni même des agitateurs
Je fais confiance aux électeurs
Et j’en profite pour faire mon beurre

Il y en a qui conteste
Qui revendique et qui proteste
Moi je ne fais qu’un seul geste
Je retourne ma veste
Je retourne ma veste
Toujours du bon côté »

Affaire Baupin: le rouge est mis

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Denis Baupin, lors du vote pendant le congrès national d'Europe Ecologie-Les Verts à Caen, en novembre 2013 (Photo : SIPA.00670617_000008)
Denis Baupin lors du vote pendant le congrès national d'Europe Ecologie-Les Verts à Caen, en novembre 2013 (Photo : SIPA.00670617_000008)

Les jeux du Cirque ont commencé. Et comme l’a excellemment démontré ici même l’ami Régis de Castelnau, face aux lions et surtout aux lionnes, Denis Baupin n’a aucune chance. Tout simplement parce qu’après avoir entendu – et pas qu’une fois – le récit de Sandrine Rousseau, on se dit forcément « quel vieux dégueulasse ». Du reste, maintenant que les langues se délient, pas besoin de preuves : puisque, comme l’a dit avec une candeur désarmante Clémentine Autain, « tout le monde savait ».

Inutile de reprendre ici l’argumentation limpide de Castelnau. La lamentable curée médiatique qui a pris comme un feu de paille n’a rien à voir avec la justice. Si on a inventé le secret de l’instruction, le caractère contradictoire des débats et quelques autres fanfreluches, c’est parce que ce sont les conditions d’un procès équitable. Sauf qu’il n’y aura pas de procès équitable. Et pas de procès du tout. Puisqu’il n’y a pas de plainte. Et que les faits sont prescrits.

Bien sûr, nul ne s’offusque que l’on vire de son poste (et peut-être de son mandat) un élu de la République sur le seul fondement d’accusations portées par deux médias et alors même que l’intéressé nie les faits qui lui sont reprochés. Confions la police des mœurs et des élégances au duo de choc Mediapart / France Inter (quel duo !) et supprimons l’Assemblée nationale et ses harceleurs.

Tout le monde savait donc. On dirait bien qu’au cœur du parti de la Transparence, qui avait juré, par la voix d’Eva Joly d’ouvrir tous les placards et de déterrer tous les cadavres, la Transparence ait été drôlement bafouée. On n’ose croire que certains aient fait passer des considérations politiques avant leur conscience. Il serait dommage qu’après avoir tant souffert silencieusement, les victimes n’aient trouvé la force de parler qu’au moment où la Justice ne peut plus rien dire – et, accessoirement, où l’épouse du coupable décrété est, disent les méchantes langues, allée à la soupe.

On dira que Baupin a l’air malin, lui qui hier faisait figure de dévot du camp du Bien : rouge à lèvres pour tout le monde, vélo partout et tolérance zéro pour le harcèlement. Même s’il se contente d’être un coureur de jupons de modèle courant, ça fait de lui un Tartufe de compétition.

Mais d’un autre côté, imaginez que les professionnels de la vertu qui peuplent la scène publique soient vraiment ce qu’ils prétendent être : plus de mensonges, plus de bassesses, plus de manigances et autres billards à douze bandes calculs politiques ­– mais quel ennui ! Comment écrirait-on des romans ?

Décidément, il n’y a rien de plus dégoûtant que cet unanimisme satisfait, cette communion dans la détestation, cette joie du « tous contre un », particulièrement déplorable pour des gens qui se flattent de « résister » à tout bout de champ.

Phase II : du Harcèlement en Politique…

Mais en outre, l’affaire Baupin commence à peine et nous en sommes déjà à la phase II : celle de la majusculisation. Déjà, il ne s’agit plus des agissements prêtés à un homme mais du Harcèlement en Politique, des Femmes et des Violences qui leur sont faites.

Il faut en finir avec l’omerta, entend-on de toutes parts. Et on pousse les femmes à parler, toutes les femmes puisque toutes les femmes sont victimes ou pourraient l’être. Quand on sait ce que certaines chipies peuvent inventer pour nuire à un homme, il n’est peut-être pas très prudent d’encourager la libération de la parole tous azimuts. Demandez aux amants, aux pères, aux maris faussement accusés – parfois de maltraiter leurs enfants – ce qu’ils pensent de la « parole des victimes ».

L’omerta, en l’occurrence, est particulièrement bruyante. Clémentine Autain n’a rien dit sur Baupin parce que le Système l’en empêchait. La bonne blague. Le Système, comme elle dit, adore au contraire ces histoires de femmes victimes du sexisme (dans l’entreprise, à la plage, dans la pub, dans la police… le filon est inépuisable). S’agissant de la politique, c’est même devenu un marronnier, il suffit de dénoncer la vie horrible de femmes entrées dans la carrière pour qu’on vous tende des tas de micros, comme l’a montré l’écho accordé à la ridicule pétition de femmes journalistes il y a un an.

Selon le storytelling en vigueur, il y aurait donc à tous les étages de la vie politique, des hommes qui ne pensent qu’à ce que vous savez et des femmes qui elles, sont de purs esprits, n’usent jamais de la séduction et ne font pas de friponneries consenties avec leurs collègues d’hémicycle ou de parti. Selon « les effronté-e-s », la tendance à protéger les premiers pousserait les secondes, par milliers, « à se taire, à subir et à souffrir ». Quel calvaire ! Et un petit couplet sur le retard français, un.

Que des gens raisonnables puissent croire que ces fadaises sont la réalité passe l’entendement. Que des hommes – et des femmes n’en doutez pas – puissent abuser de leur pouvoir pour obtenir des faveurs sexuelles, ce n’est pas très neuf. La drague lourdingue existe et le harcèlement aussi. Ce qui est plus récent, c’est que ces comportements soient réprimés par la loi et réprouvés par la société. Or, comme d’habitude, au nom des déviances réelles ou supposées de quelques-uns, dont on répète les noms avec gourmandise, c’est tout le genre masculin qu’on incrimine. Sous couvert de nous délivrer du sexisme, il s’agit en réalité d’inventer un monde sans sexes et sans sexe.

 

>>> Lire aussi : Denis Baupin ou l’art consommé du lynchage

Macron, Jeanne et Ernesto

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Emmanuel Macron rend hommage à Jeanne d'Arc (Orléans, 8 mai 2016). Sipa. Numéro de reportage : 00754764_000020.
emmanuel macron guevara jeanne arc
Emmanuel Macron rend hommage à Jeanne d'Arc (Orléans, 8 mai 2016). Sipa. Numéro de reportage : 00754764_000020.

Durant l’adolescence, et cela persiste aujourd’hui, j’ai eu deux icônes : Jeanne d’Arc et Che Guevara.  Je n’ai plus leurs posters dans ma chambre : pour Jeanne, c’était le portrait d’Ingres trouvé au musée de Rouen, ma ville natale et pour le Che, c’était celui que tout le monde connaît, avec sa barbe et son béret étoilé. Mais je garde pour la petite bergère et le médecin argentin une admiration identique. Il me semble que leurs destins et leurs desseins ne sont pas sans similitude et qu’avec eux Plutarque aurait pu rajouter un chapitre à ses Vies parallèles des hommes illustres.

Si on y réfléchit, rien ne les prédisposait à devenir des chefs militaires qui se battirent en première ligne pour émanciper un peuple d’un pouvoir inique. L’un soignait des pauvres, l’autre gardait des moutons. Et pourtant cela n’a pas empêché Jeanne de prendre Orléans et d’impressionner les plus grands chevaliers de son temps ni Ernesto, malgré son asthme, de faire partie des douze survivants du débarquement désastreux à Cuba en 1956 avant de devenir le « commandant de la quatrième colonne » et d’enchaîner les victoires qui devaient amener à la chute de Batista trois ans plus tard.

Pour tous les deux, la foi et l’audace ou, si vous préférez, un courage insensé, furent leurs seuls viatiques. Et aux batailles d’Orléans, Jargeau, Meung-sur-Loire, Beaugency, Patay font écho celles de Bueycito, El Hombrito, Fomento, Guayos, Cabaiguán. À chaque fois, et contre toute logique, ils gagnent et sont blessés à l’occasion. Les deux offrent un mélange de foi, de dureté et de douceur. Ils sont inflexibles sur les questions de discipline et ne reconnaissent qu’une seule fidélité incarnée par un homme. Quand Jeanne retrouve le Dauphin caché au milieu de ses courtisans puis écrit aux Anglais : « Je suis venue, de par Dieu, le Roi du ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France dont seul le Roi Charles est le vrai héritier. », le Che semble lui répondre cinq siècles plus tard : « Il apparut une seule capacité dirigeante, celle de la Sierra, et concrètement un seul dirigeant, un commandant en chef, Fidel Castro. »

Hélas, tous les deux connurent aussi l’ingratitude ou la prise de distance de ces mêmes chefs quand le Che préféra quitter Cuba pour continuer la lutte au Congo puis en Bolivie où il trouva le martyre entre les mains de la contre-guérilla et de la CIA : « D’autres terres du monde réclament le concours de mes modestes efforts. Je peux faire ce qui t’est refusé, en raison de tes responsabilités à la tête de Cuba et l’heure est venue de nous séparer. » Alors que Jeanne fut lâchée par Charles VII lors du siège de Paris avant d’être prisonnière des Bourguignons, vendue aux Anglais et eut la fin que tous les petits écoliers de France connaissent.

Il était évident que deux héros d’une telle pureté finissent en mythe. L’ennui, c’est que les mythes se récupèrent. Si le destin du Che a été de finir sur des tee-shirts comme une pop-star dont les produits dérivés génèrent une fortune, celui de Jeanne, après avoir été longtemps une figure commune à tous les Français a ensuite été l’occasion de récupérations froidement politiques. Passe encore qu’il y ait eu une Jeanne républicaine de gauche et une Jeanne royaliste, c’était deux lectures possibles sous l’égide de Péguy. Mais l’OPA réalisée par l’extrême droite lepéniste malgré les récentes disputes du père et de la fille, jusque dans le nom du micro-parti de Marine Le Pen qui assure les financements de campagne, cela est assez triste.

Et tout aussi triste est la dernière récupération en date, celle de Macron, qui dans un discours assez piteux et à usage personnel, strictement personnel,  se compare implicitement à la pucelle d’Orléans qui se serait dressée contre « un système. »

On se doutait bien que le fondateur d’En Marche ne se rallierait pas à Che Guevara, ce ne doit pas « être une gauche qui lui convient » mais qu’il sache qu’il n’a rien de commun, pas plus que l’extrême droite, avec la figure lumineuse de la petite guerrière lorraine, seule contre tous alors que tous sont avec lui.

Vies parallèles

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Denis Baupin ou l’art consommé du lynchage

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Denis Baupin lors du congrés d'Europe écologie - Les Verts à Nantes en septembre 2012 (Photo : SIPA.00643879_000021)
Denis Baupin lors du congrés d'Europe écologie - Les Verts à Nantes en septembre 2012 (Photo : SIPA.00643879_000021)

Chic, un lynchage ! On commençait à s’ennuyer, et comme aux États-Unis à la grande époque la presse nous informe et nous désigne ceux qui vont y avoir droit.

Ça tombe sur Denis Baupin dis donc, celui qui incarne à la perfection le modèle de l’imposteur politique écolo. De plus, récemment marié avec Emmanuelle Cosse autre caricature de girouette qui vient de nous gratifier d’une séquence de cynisme politique cupide avec contorsions et reniements pour obtenir un fauteuil dans les palais de la République. D’ailleurs, c’est probablement elle la cible principale, ses amis ayant semble-t-il décidé de lui présenter la facture de sa trahison.

Parce que, comme d’habitude, quand une opération de ce type se déclenche, on sait bien qu’il y a toujours un commanditaire. Ce n’est jamais par hasard. Et quand on voit que c’est Mediapart qui se lance, on est édifié. Accompagné d’ailleurs par France Inter, une preuve supplémentaire que le service public, depuis le sacre d’Elise Lucet sur France 2, semble vouloir se lancer lui aussi dans « l’investigation ». Tant pis pour l’exigence journalistique, c’est so chic, non ?

Je ne sais pas sous quel régime matrimonial les deux tourtereaux se sont mariés, mais la communauté, même si elle est réduite aux acquêts, va prendre drôlement cher.

Alors, c’est quoi l’histoire ? Denis Baupin serait un « harceleur sexuel ». Les faits remonteraient à trois ans, et sont donc prescrits, ce qui sera plus pratique, pour affirmer n’importe quoi sachant qu’aucune procédure judiciaire contradictoire ne pourra avoir lieu. Ensuite, si les « plaignantes » ne se sont pas précipitées pour se plaindre, c’est peut-être qu’à l’époque les reproches éventuels que l’on pouvait faire à Baupin ne méritaient pas de qualification pénale. Ah non, va-t-on nous répondre c’est simplement qu’elles viennent de se libérer de leur amnésie traumatique. Mais alors quel a été le facteur déclenchant cette libération ? La nomination d’Emmanuelle Cosse au poste de ministre du Logement et son ralliement à François Hollande pour la présidentielle ?

Pourquoi s’encombrer de règles de procédure ?

Donc cela va être parole contre parole ? Enfin quand je dis parole, bien évidemment on n’entendra que celle des « victimes », on ne va pas écouter celui qu’on est occupé à déchiqueter. La confrontation des témoignages, c’est dans le prétoire qu’elle doit avoir lieu, et là je vous rappelle qu’on lynche, on ne va pas s’encombrer avec des règles de procédure quand même !

Mais il y a des SMS nous dit-on ! Oui mais il s’agit de correspondances privées, envoyées dans un contexte dont on ignore tout, et qui relèvent par conséquent du secret qui protège la vie privée, et auquel seul un juge peut porter atteinte. Mais c’est nouveau ça ? Plenel, il a le droit de violer tous les secrets pourtant protégés par la loi et c’est même là-dessus que son canard a fait son succès. D’ailleurs, ceux qui violent le secret de la correspondance, qui publient des écoutes pirates, font circuler des sexe-tapes, devraient avoir le statut de « lanceurs d’alerte ». Et fixer eux-mêmes leur taux de TVA.

Ce qu’il sera intéressant de regarder, au-delà de ce que la « grande presse » va publier avec gourmandise, ce sera la réaction des réseaux, et surtout ceux de la féministosphère. Nous aurons le spectacle de « la violence faite aux hommes… et aux femmes », violence morale, violence sociale mais violence terrifiante quand même. À base d’insultes, d’injures, de crachats, de manifestations, de prises à partie, voire des Femens dépoitraillées se jetant sur les voitures.

Je ne sais pas si Denis Baupin et Emmanuelle Cosse ont des enfants en âge scolaire, mais si c’est le cas, bonjour l’ambiance dans les cours de récréation.

Alors en même temps que leur souhaiter bon courage, je vais me permettre de donner deux conseils. Tout d’abord coupez tout pendant 15 jours, plus d’images plus de son, vos avocats seront là pour tenir le front. Ensuite allez demander une petite consultation à DSK, en matière de lynchage, il en connaît un rayon.

Mais dis donc, c’est nouveau ça, voilà que tu défends les Verts maintenant ? Non, j’applique une règle simple : en matière de lynchage, on défend d’abord, on discute après.

 

>>> Lire aussi : Affaire Baupin : le rouge est mis

Europe, Tafta, Juppé: le temps des aveux

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(Photo : SIPAUSA30125379_000015)
(Photo : SIPAUSA30125379_000015)

C’est le temps des aveux. Oh, pas celui des doux aveux que se font les amoureux, ni celui des aveux extorqués par la force et la souffrance ; non, simplement les aveux devant l’évidence de personnes qui se sont trompées, et qui ont trompé le public. Les aveux honteux de politiques aux abois dont les constructions sont en train de s’effondrer.

Aveux européens

Certains de ces aveux concernent l’Europe. Commençons donc par le plus beau ; il est le fait de Monsieur Martin Schulz, président social-démocrate (SPD) du Parlement européen et il fut fait lors d’une conférence sur l’Europe qui s’est tenue à Rome. Que dit donc M. Schulz ? Que l’Europe « était une promesse faite tous les jours pour davantage d’emplois, de services, de croissance » mais qu’elle aboutit à « un sentiment d’injustice, ce n’est pas l’Europe qu’ils voulaient voir ». Il reconnaît que les sacrifices demandés aux Européens l’ont été pour sauver les banques. Dont acte Monsieur Schulz. Ajoutons que nous n’avions pas besoin de vous pour le savoir.

Ainsi en Grèce, sur l’ensemble de l’aide, seuls 9,7 milliards d’euros sont allés au gouvernement grec, soit exactement 4,9%. Or, la doxa européenne, mais aussi française, fut que l’on avait largement aidé la Grèce. La vérité est que les contribuables des différents pays ont sauvé des investisseurs privés, des banques, essentiellement allemandes et françaises. Mais, quand on est un socialiste, on se devrait de lutter contre cet état des choses. Or, la vérité est que, comme les socialistes français, belges, espagnols et j’en passe (et non des meilleurs) vous avez été connivents avec cette politique. Il est bien beau de pleurer sur le désastre que l’on a provoqué. On se rappelle que Guillaume II, empereur d’Allemagne, devant les charniers de la première guerre mondiale prononça un célèbre « Je n’avais pas voulu cela »… Sauf que, ce qui caractérise l’homme (ou la femme) politique, et entendons-nous bien l’homme politique véritable, ce n’est pas de verser des larmes mais d’agir, et dans ce cas d’agir pour réparer le désastre commis.

Mais M. Tusk, le président (polonais) du Conseil européen ne fut pas en reste. Il a déclaré, lors de la même conférence : « Le rêve d’un seul Etat européen, d’une seule nation européenne est une illusion. Nous devons accepter de vivre dans une Europe avec différentes monnaies, avec différentes forces politiques, et la pire chose est de prétendre de ne pas le savoir ». C’est reconnaître que la stratégie du « fédéralisme furtif » qui fut celle adoptée par l’UE est aujourd’hui un échec. Un échec parce que le but visé était une illusion, et c’est le président du Conseil européen qui le dit, mais aussi parce que la volonté d’atteindre cette illusion, et ce fut là le rôle politique de l’euro a détruit le projet européen. Mais on peut alors se poser une question : si Monsieur Tusk était honnête, il devrait soit convoquer une réunion au plus haut niveau pour que les pays de l’Union économique et monétaire (nom technique de la zone euro) se mettent d’accord sur les conditions d’une dissolution de cette zone, ou alors il devrait démissionner.

Aveux français

Mais, ces aveux ne sont pas les seuls. En France, le président et le gouvernement reconnaissent, bien tardivement, que le Tafta n’est pas ratifiable en l’état. Comme si nous l’ignorions ! C’est faire bon marché de plusieurs années de débats qui ont montré toute la nocivité de ce futur traité. Mais, là aussi, il y a beaucoup d’hypocrisie. Car, ce que le gouvernement et le président reprochent au Tafta, c’est simplement que ce traité n’établisse pas l’égalité dans l’accès aux marchés publics. C’est important, bien sûr, mais ce n’est que peu de choses à côté des conséquences potentielles de ce traité en matière de normes alimentaires ou environnementales, ou encore en matière de dessaisissement des Etats, et donc des citoyens dans les conflits portant sur l’investissement. Oui, il y a beaucoup d’hypocrisie ici aussi.

Une hypocrisie qui n’est pas l’apanage des « socialistes ». Ainsi, Natacha Polony peut, à juste titre, dénoncer la réponse inadaptée, et somme toute minable qu’Alain Juppé a faite au Général Soubelet et qui lui a valu un article vengeur du Général Desportes. Car, le cas du Général Soubelet est exemplaire. Le voici mis à la retraite d’office par le gouvernement pour avoir dit, lors d’une audition parlementaire, l’état déplorable de la gendarmerie et avoir mis en cause le fonctionnement de la justice. On peut ne pas partager tous les constats du Général Soubelet. Mais, devant des parlementaires, il devait dire ce qu’il pensait, quitte à ce que ces parlementaires interrogent d’autres responsables, et ne tiennent pas compte de ces propos. La sanction qui le frappe est inacceptable, et constitue de la part du gouvernement une faute inexcusable. Mais, que Monsieur Juppé joigne sa voix aux loups est un aveu lourd de sens. Ainsi, cet ancien ministre des Affaires étrangères préfère le silence complice à la vérité qui fâche. Voilà ce qu’il faut dire à tous quand il viendra, peut-être, quémander nos suffrages.

Ces aveux sont différents, mais ils ont tous un point commun. La vérité, que ce soit celle de la situation ou celle sur la nature des hommes ne peut être cachée indéfiniment. Quand les illusions se déchirent, les hommes (et les femmes) politiques sont mis devant la réalité. C’est donc le temps des aveux, et il nous renseigne, ô combien, sur ce que valent ces politiciens.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Le glaive et les balances

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(Photo : SIPA.AP21874080_000001)
(Photo : SIPA.AP21874080_000001)

C’est le super-héros postmoderne, le Superman des fuites – on pourrait l’appeler Leaksman. Armé d’un petit téléphone et d’une grande conscience, épaulé par une myriade d’associations, le lanceur d’alerte (whistleblower en VO) démasque les méchants, exhibe leurs vilains secrets et fait progresser la sainte transparence. « On vous ment ! », dit-il à ses concitoyens, qui apprennent, à force de le lire dans les journaux, que rien ne leur importe plus que de connaître les turpitudes, grandes et petites, des riches et des puissants.

Moi aussi je trouve David infiniment plus sexy que Goliath et le courage bien plus admirable que la force. Alors, quand deux anciens salariés du cabinet d’audit PricewaterhouseCoopers et un journaliste de Cash Investigation sont poursuivis par la Justice luxembourgeoise pour avoir divulgué les manigances fiscales montées par PwC en faveur de nombre de multinationales avec la bénédiction du Grand-Duché, mon sang républicain se glace.

Les confrères sont déjà sur le coup. « Justice pour les lanceurs d’alerte ! », lançait Libé à sa une le 25 avril. « Comment protéger les lanceurs d’alerte ? », interrogeait celle du Monde le même jour. « Alerte sur les lanceurs d’alerte ! », renchérissaient, finauds, deux journalistes de Marianne. Dans une pétition qui a recueilli plus de 100 000 signatures (« Vous êtes pour Nixon ou pour Robert Redford ? »), le collectif de journalistes « Informer n’est pas un délit » somme le président de la République de soutenir Antoine Deltour et Édouard Perrin, deux des prévenus de Luxembourg, autrement dit de faire pression sur la Justice d’un État ami. Et tout ce monde réclame une loi interdisant les poursuites contre les lanceurs d’alerte et éructe contre le Parlement européen : celui-ci devait voter le 28 avril une directive protégeant le « secret des affaires » qui, dit-on, sacrifie ces héros citoyens aux intérêts du Big business.

Avant qu’on fasse une loi, j’aimerais qu’on m’explique comment distinguer un lanceur d’alerte d’une « balance ». Comment décider si Snowden, qui a mis sur la place publique des secrets d’État, est un traître ou un héros ? Si tel autre, qui a dénoncé son employeur après des décennies de bons et loyaux services, est un vulgaire « indic » qui veut assurer ses arrières ou un soldat de l’information ?

Attention, Deltour et ses co-prévenus semblent être des gens très bien qui ne cherchent pas la gloire – et encore moins les ennuis qui vont avec. (Mais pourquoi diable est-il allé se dénoncer – dans Libé en décembre 2014 ?) Et il est déplorable que Stéphanie Gibaud, congédiée par l’UBS après avoir contribué à mettre au jour un vaste système d’évasion fiscale et rapporté des milliards au fisc français, soit réduite à vivre avec le RSA car aucune banque ne l’embauchera.

On aimerait néanmoins savoir qui a offert sur un plateau les Panama papers à la Brigade des mœurs publiques (également appelée Consortium international des journalistes d’investigation) ? Et, sinon qui, dans quel intérêt ? Après quelle négociation avec les autorités américaines ?[access capability= »lire_inedits »] Mes confrères ont travaillé un an, fort bien. Résultat : des dizaines de noms livrés en pâture au public sans souci de distinguer l’argent du crime de celui qui a été honnêtement gagné, les voyous des gestionnaires avisés, les petites entourloupes des fraudes massives, les gens abusés des complices objectifs. Si certains s’estiment diffamés, on voit mal pourquoi on leur interdirait de demander réparation. Et, dans l’affaire Luxleaks, si on ne fait pas confiance à la Justice luxembourgeoise pour assurer à nos compatriotes un procès équitable, il est urgent de rompre les traités qui nous lient à cet État totalitaire.

La collectivité a le droit de choisir ceux qu’elle protègera. La directive « secret des affaires » prévoit une exception pour ceux qui ont « agi pour protéger l’intérêt public général », s’ils ont permis de révéler une « faute, une malversation ou une activité illégale ». Pour « les associations », le droit d’alerte devrait être étendu à tous les cas que dicte la conscience de chacun. Ainsi, selon Jean Quatremer, le justicier de Libération, il faudrait que l’on puisse divulguer de « petits ou grands secrets au nom de la seule morale, ou de l’idée qu’on s’en fait ». Autrement dit, si vous trouvez qu’il est mal de tromper sa femme, de gagner trop d’argent ou de posséder une société au Luxembourg (toutes activités légales), vous pouvez dénoncer qui vous chante sans crainte d’être poursuivi.

En dépit de cette ardeur purificatrice, ou peut-être à cause d’elle, le seul cas où la dénonciation peut être admise, voire encouragée, c’est précisément quand il y a délit ou crime. Mais j’ajouterai un autre critère. Puisque le lanceur d’alerte veut la justice, au lieu d’alimenter en direct le procès à ciel ouvert que les médias instruisent et jugent en même temps, qu’il saisisse les juges des éléments dont il a connaissance – et qu’il les saisisse anonymement s’il veut éviter des ennuis. Immunité contre confidentialité.

On ajoutera que, si le « lanceur d’alerte » est ce grain de sable que l’on aime voir triompher d’un puissant Système, il est assez cocasse de vouloir lui conférer un « statut », comme le demandent les croisés de la moralisation, témoignage de la chimère éthico-managériale qui les habite. Autant créer un statut de « résistant officiel ».

Personne n’a envie de défendre le « secret des affaires », dont on subodore qu’il cache de vilaines magouilles perpétrées par le cercle fermé des dirigeants des mastodontes transnationaux à qui nous avons laissé plus de pouvoir qu’à nos États. Tant mieux s’ils se font pincer et lourdement condamner quand ils enfreignent la loi. Mais accorder un chèque en blanc à tout citoyen qui entend dénoncer ce que sa morale réprouve, c’est sacrifier à une fausse idée du Bien commun l’un des droits les plus précieux de l’homme : celui de mentir.

PS : Basile est de retour ! Et nous sommes très contents ![/access]

Quelle est la maladie du siècle?

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Image extraite du film «Rain Man» (DR)
Image extraite du film «Rain Man» (DR)

Dans un article de Slate.fr mis en ligne le 26 mars (samedi de Pâques) , on s’intéresse tout d’un coup à une étude publiée en 2012 dans The Journal of Neuropsychiatry and Clinical Neurosciences. Une équipe de psychiatres américains s’y était amusé à évaluer la santé psychique des grandes figures du monothéisme (en fait, du judaïsme et du christianisme). Le bilan est dans le titre, sous forme de question rhétorique : « Jésus, Abraham et Moïse était-ils psychotiques ? »

L’étude américaine concluait bien entendu par l’affirmative. Comme on le sait, dès lors que l’on passe entre les mains d’un psychiatre, on a de fortes chances de trouver sa place parmi l’une des nombreuses catégories listées dans le célèbre DSM (Manuel de diagnostique et statistique des troubles mentaux), parfois qualifié de « manuel qui rend fou ». Les grands héros de l’Ecriture n’y échappent pas. « Abraham, avec ses hallucinations mystiques, est le premier cas de psychose ». Moïse, en raison de son abandon précoce, serait plutôt bipolaire et « schizo-affectif ». Jésus, enclin au « suicide par procuration », un sujet dépressif terminant sa carrière dans une assez grave « phase mélancolique ». Sans parler de la crise épileptique de Saint Paul, conjuguée avec une tendance à l’hystérie.

L’auteur s’amuse en parodiant l’étude scientifique dont il suit tout de même, pas à pas, le raisonnement. Comme, au regard des citations extraites de l’étude américaine, les scientifiques semblent se parodier eux-mêmes, le résultat est assez troublant. Où cela nous mène-t-il ? La conclusion, qui est elle-même à la fois sérieuse et humoristique, semble donner une réponse. D’ailleurs, c’est ce que l’on attend d’une conclusion. « Il s’agit donc moins de décrédibiliser les monothéismes, lit-on, que de réhabiliter les patients souffrant de maladies psychiatriques. Et s’il y avait un futur Jésus parmi eux ? »

Au-delà de l’aspect blasphématoire de l’ensemble, voyons ce que tout cela signifie. Il fut une époque où l’on entendait volontiers des voix, où la présence du mystère parmi les hommes encourageait ces derniers à interpréter les signes de la nature, le moindre battement de leur cœur ou d’un papillon comme porteurs d’un sens caché. En termes modernes, on peut parler de communications infra-sensorielle, si l’on veut. Aujourd’hui encore, une personne d’une grande pureté, libérée du brouhaha de l’hyperactivité sentimentaliste ou égoïste, est capable de sentir les choses à distance. Tout comme autrefois, un moine enfermé dans son monastère, pouvait « entendre » que son oncle était sur son lit de mort et l’attendait. Il se levait, partait chez son oncle et le trouvait effectivement à l’article de la mort. On était aussi capable de faire partager ses rêves, à la manière du ramoneur de Mary Poppins.

Tout vient des États-Unis

Quelques jours plus tard (le 28 mars, lundi de Pâques), le Figaro publiait en ligne un article consacré à l’autisme :  « Autisme : l’incroyable retard français ». Retard dans le traitement, sans doute ? À moins que ce ne soit dans la proportion d’autistes au sein de la population ? En arrière-plan, bien entendu, en lisant notamment les commentaires on prend connaissance de certaines querelles de chapelles avec le financement public à la clef (grosso  modo : psychanalyse ésotérique vs. psychiatrie médico-chimique). Si l’on est soi-même un tant soi peu touché par la délégitimation des autorités (politiques, journalistiques, médicales, scientifiques, etc.), autrement dit atteint d’un grave syndrome paranoïaque (comment ne pas l’être ?), on en tire sans hésitation les enseignements : mensonges et manipulations de tous bords. Reste l’idée générale : que ce soit la vérité ou le mensonge, tout vient des États-Unis. La mode et tout le reste.

Qui sont les malades à la mode ? Ce ne sont plus les schizophrènes, les maniaco-dépressifs et les hystériques. Ce sont donc les autistes. Exit la galerie de portraits bibliques. Des ringards. Voici venir le nouveau monde et ses nouveaux profils. Au demeurant, depuis toujours, des artistes, des scientifiques, des originaux furent autistes. On évoque suffisamment, à cet égard, L’Idiot de Dostoïevski, sans parler de Beethoven ou Einstein. En général, ce sont des génies qui se sont exprimés dans un monde qui n’était pas le leurs. Les efforts inouïs qu’ils ont dû accomplir pour se confronter à ce monde qui leur était sans doute hostile, en tout cas inconnu, leur ont valu de se distinguer de manière incomparable.

Mais si l’autisme devient à la mode, si l’autisme devient, peut-être pas la norme (n’exagérons pas), mais au moins l’une des modalités de la normalité, le monde autiste deviendra l’une des modalités possibles du monde. Dès lors, les découvertes ou les créations des génies autistes ne seront plus la marque d’un certain parcours individuel que d’autres se chargeront de comprendre, d’interpréter puis d’intégrer au monde, mais formeront ensemble un édifice cohérent, une somme alternative, un nouveau monde potentiel. Un aspect du communautarisme.

La Silicon Valley, dit-on, est peuplée d’autistes. C’est en même temps une métaphore et une réalité. Les autistes se sentent bien parmi les nombres, parmi les langues et langages étranges qu’ils sont capables d’assimiler en un temps record. Ils ne s’embarrassent pas trop de ce qui forme pour le commun une limite entre le monde vivant et les différents modes de l’intelligence artificielle. Ils n’entendent pas des voix. Ils ont peu de relations avec le monde extérieur. La seule voix qu’ils entendent, c’est la leur.

Matrix, rappelons-nous, fut un film fondateur. Il dévoilait une critique assez pertinente de l’aliénation de l’homme du temps présent. Mais il ne donnait aucune solution sérieuse en vue d’une libération. Au contraire, il alignait des clichés dérisoires, comme cette orgie souterraine orchestrée par une sorte de pasteur galactique prêchant des banalités au dessus d’une foule mise en transe par une musique techno répétitive.

L’époque autiste n’entend pas de voix parce qu’elle s’est séparée de la transcendance. Elle n’est pas non plus capable de créer du lien entre les hommes, autrement dit, elle est incapable de créer une culture. La culture est inséparable de la transcendance. À cet égard, le christianisme et le catholicisme en particulier portent la responsabilité d’avoir depuis plus d’un siècle négligé le rôle culturel qu’ils avaient joué bon gré mal gré pendant des siècles. Dès lors, la technologie prend la place de la culture. La technologie, dont le transhumanisme est  la pointe pionnière, résout les problèmes existentiels en renvoyant l’homme directement à lui-même plutôt qu’aux autres (ne serait-ce qu’à une illusion des autres) ou à la transcendance (ne serait-ce qu’à une illusion de la transcendance). La solution des frères Wachowski, auteurs de Matrix, est éminemment individuelle, centrée sur soi-même. On vient d’apprendre en effet qu’ils ont changé de sexe. Tous les deux.

Séries vintage toujours d’actualité

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Fanny Ardant, dans les années 80 (Photo : SIPA.00118276_000001)
Fanny Ardant, dans les années 80 (Photo : SIPA.00118276_000001)

C’est arrivé au mitan des années 80 : la crise, le déclassement, la planification européenne, le progrès au forceps et les illusions perdues. Encore que les prémices de notre inexorable descente aux enfers soient apparues un peu plus tôt, dans cette période charnière qui va de la fin du règne VGE au tout début du pouvoir absolu de la rose. Entre tradition et modernité, comme dans un prospectus de syndicat d’initiative vantant un territoire sans intérêt avec une langue pâteuse et passablement élimée à force de trop lécher. Les communicants et les technocrates, les deux verrues de notre système éducatif, barbouillaient l’Hexagone à coups de slogans et de sectarisme. Ils voulaient notre bonheur contre notre bien.

Le monde d’avant se décollait par grosses plaques et l’avenir avait le goût saumâtre des dimanches soirs. Il nous a fallu une dizaine d’années pour se rendre compte du visage de notre pays où l’argent et la morale assombrissaient l’horizon. Trop tard, l’air était vicié. Nous avions perdu sans combattre, fidèle à notre sens de la débâcle. L’atavisme et la résignation ont plombé notre joie de vivre si tant est qu’elle ait existé un jour. Il est difficile de dire quand la France a choisi la voie de l’imitation. La mondialisation n’est rien d’autre qu’un numéro de ventriloquie. Une voix parle, seules les marionnettes changent avec la douloureuse impression à chaque fois de se faire mettre. Pour mieux comprendre ce passage entre deux mondes, la télévision s’avère un instrument de mesure d’une finesse d’analyse qu’aucun sondeur n’atteindra. Aucune marge d’erreur, tel un spectromètre, elle capte le moindre rayon, la moindre inflexion sociologique et tout ça, sans se coltiner de rugueux et soporifiques essais.

C’est le moment aussi où tous les grands intellectuels se sont mis à écrire dans un charabia qui faisait honte aux détenteurs d’un modeste et non moins solide certificat d’études. Ces grises années 80 n’ont pas le clinquant des seventies, le côté truqué de la disco et le faux-naturel du topless. On était loin aussi de l’insouciance gamine des sixties, il y avait pourtant ce goût amer des guerres coloniales qui a perduré si longtemps. Mitterrand à l’Elysée n’y changerait rien. Début 1980, la nostalgie s’installe dans les foyers et, cette fois-ci, les Trente glorieuses ont définitivement baissé le rideau. Dix ans après la flambée du pétrole, nous étions au pied du mur. La télé, instrument démagogique par essence, a saisi cet instant fugace où la mélancolie des existences tristes réchauffe les cœurs.

Les feuilletons vintage ou le reflet de ce que nous avons été

Comme il est bon parfois de pleurer, visionner des feuilletons vintage nous en apprend beaucoup sur ce que nous avons été. Un peuple où le bavardage courtois et le plaisir de se plaindre façonnaient les êtres, où les femmes à la voix grave nous empêchaient de dormir et où un semblant d’armature soudait encore les familles. En 1982, Nina Companeez présentait, sur Antenne 2, sa nouvelle série Le chef de famille produite par Mag Bodard. Elle y reprenait Fanny Ardant, Edwige Feuillère et Francis Huster, les héros des Dames de la côte. Une histoire de femmes sans féminisme béat et outrancier. La subtilité des rapports amoureux ne supporte pas les gros plans. Fanny Ardant interprète Katie, une trentenaire qui a réussi professionnellement dans l’édition (seule incohérence au scénario !) et soutient toute une tribu (mère, grand-mère, tante, fille). Les hommes n’y sont pas présentés comme des personnages secondaires, mais, au contraire, comme les spectateurs et les esclaves de leurs propres sentiments. Qui a pu croire, un instant, que les hommes menaient la danse ? Une ânerie répétée et exagérée par des suffragettes. Fanny Ardant qui incarne donc cette chef de famille est l’image la plus érotique de la décennie, d’un naturel à faire défaillir les places boursières. Le numéro cabot de Pierre Dux en gaulliste romantique vaut également le détour. Deux ans auparavant, la télé avait cédé aux sirènes du libéralisme échevelé. L’appât du gain devenait une valeur cardinale de notre République.

Aux Etats-Unis, Jonathan et Jennifer Hart (Robert Wagner et Stefanie Powers) jouaient aux justiciers milliardaires dans Pour l’amour du risque. La parfaite panoplie du fric superfétatoire, le viatique des futures « Panama papers ». En France, nous entamions la deuxième saison de Sam et Sally. Georges Descrières endossait le smoking d’un Arsène Lupin belmondesque, étrange croisement entre Bernard Tapie et Aldo Maccione. Cette comédie très légère, mise en scène par Joël Santoni, se regarde avec délectation pour la présence irradiante de Nicole Calfan, la femme fatale au doux regard d’enfant. Qui n’a pas vu Nicole, la rousse au carré court, monter dans une Cherokee Chief ne connaît rien aux élans du cœur ! A noter, le meilleur rôle de Jean-Pierre Coffe à la télé, dans l’épisode intitulée « La malle ».

En 1984, nous avons basculé vers cet ailleurs hors-sol. La Une, pas encore privatisée, avait des envies d’expansion économique. Pas loin de 200 lieux de tournage pour Billet doux, la série de Michel Berny et André Ruellan, avec, en vedette, Pierre Mondy qui court après ce fameux billet de 500 francs qui doit l’innocenter. Au casting, une palanquée d’acteurs européens, coproduction oblige, notamment la très charnelle Delia Boccardo, la musique de Vladimir Cosma et déjà le parfum d’une société plus aseptisée, mixée à la Bruxelloise. Si n’est Pierre Mondy, notre plus belle mire, qui s’accroche irrémédiablement au monde d’avant.

 

Le chef de famille – 2 DVD – Ecrit et réalisé par Nina Companeez – Koba Films Video.
Sam et Sally (saison 2) – 2 DVD – Mise en scène Joël Santoni – LCJ Editions.
Billet doux – 3 DVD – Réalisation Michel Berny – LCJ Editions.