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Migrants: Hidalgo, la pasionaria du vrai socialisme

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Anne Hidalgo, début mai 2016 (Photo : SIPA.00754728_000033)

Ils se croient humains, mais orchestrent en réalité la négation des individus, en les entassant dans des HLM ou dans des baraquements modulables. Ils leur distribuent de la dignité en kit et du rêve préfabriqué, dans un pays qui n’a ni logement ni travail à leur proposer. Anne Hidalgo et ses comparses d’extrême gauche vont donc enfin ouvrir le premier camp de migrants de la capitale, pompeusement et honteusement baptisé « humanitaire », répondant « aux normes de l’ONU ». Une clinquante opération d’esbroufe pour peaufiner la stature de la maire de Paris auprès de son aile la plus radicale et des médias internationaux.

Ainsi, explique-t-elle lors d’une conférence de presse, « Paris ne restera pas sans agir en responsabilité alors que la Méditerranée devient un cimetière pour les réfugiés ». Tous les poncifs sont bons pour faire pleurer dans la bobosphère. La sublimation de la sensiblerie est la fantaisie du narcissisme désœuvré. Le misérabilisme d’aujourd’hui doit sentir le sable chaud, arborer les stigmates de la guerre et de la culpabilité occidentale.

Comme le rapporte The Telegraph, l’édile ne croit pas que sa généreuse initiative provoquera un appel d’air. Et prend l’exemple de… l’Allemagne, qui a créé, selon elle, les conditions d’accueil adéquates pour des centaines de milliers d’arrivants. On admire en effet le résultat : quelques mois après les événements de Cologne, on apprend qu’au moins 26 femmes ont été agressées par des demandeurs d’asile lors du festival de musique Open Day Fest, à Darmstadt en mai. Rappelons aussi, parce que ça ne fait jamais de mal, qu’un document confidentiel germanique divulgué en septembre 2015 révélait de nombreux crimes sexuels dans le centre de Giessen, tandis qu’un rapport d’Amnesty International confirmait que de telles situations étaient monnaie courante dans les camps de réfugiés. Viols, prostitution forcée, bagarres, émeutes, vandalisme, recel, trafics s’y répandent, protégés du regard de ceux qui ne veulent surtout pas voir, trop heureux d’assouvir leur boulimie sentimentalisme. « Ils se plaignent parce que les foyers d’accueil ne leurs plaisent pas. Ils créent des problèmes parce que la nourriture ne leur plaît pas. Ils se battent dans les foyers », s’était même agacé le ministre fédéral de l’Intérieur, Thomas de Maizière.

En Grèce, en Hongrie, en Macédoine ou en Australie, les heurts se succèdent et se ressemblent. À Calais, théâtre d’affrontements quotidiens, les clandestins n’hésitent plus à attaquer la police à coups de barres de fer ou de cailloux. À Paris, le lycée Jean-Quarré, occupé un temps illégalement, fut la scène de rixes récurrentes ; les dons des riverains y étaient volés et revendus. La capitale est scarifiée de bidonvilles, de campements sauvages, régulièrement démantelés pour ressurgir aussitôt à quelques encablures. Dernier en date, le jardin d’Eole, dans le 19e, où s’agglutinaient plus d’un millier d’exilés et qui a fini par être évacué ce lundi matin en raison de plusieurs cas de tuberculose.

« S’il faut plusieurs sites, nous en ouvrirons plusieurs », assure Anne Hidalgo, qui espère ainsi accueillir puis dispatcher les 20 à 60 nouveaux arrivants quotidiens « vers la structure la plus adaptée à leurs besoins ». Dans cette logique, elle exhorte l’État à débloquer des places pour demandeurs d’asile, en vue de fluidifier toute une chaîne d’hébergement passablement encombrée. L’adjointe à la Solidarité Dominique Versini – cofondatrice du SAMU Social – va encore plus loin, prônant la régularisation des sans-papiers casés dans les hôtels d’urgence, au prétexte que, de toute façon, ils ne quitteront jamais le territoire. Dès lors, ils pourraient s’intégrer et libérer des lits. Voire prétendre à un HLM ?

Certes, les faits ne lui donnent pas tort : seuls 1 à 5% des déboutés sont reconduits dans leur pays d’origine. À l’échelle européenne, 34% des exilés en situation irrégulière ont été expulsés en 2014, pour un coût de 4 000 euros par personne. Mais faut-il pour autant s’en accommoder ? Que penser du désastreux signal véhiculé par des régularisations massives, qui produiraient l’effet d’une pompe aspirante ? Comment ne pas y voir un cinglant aveu d’échec à maîtriser une immigration en roue libre et à faire respecter la loi ? Comment empêcher les clandestins d’y percevoir un formidable encouragement, s’ils sont tôt ou tard absous par l’administration ? Place Bauveau, on n’est pas spécialement enchanté par l’initiative de l’Hôtel de Ville : « L’État est engagé depuis des mois dans la résorption des campements de migrants à Paris. Cette action résolue a permis la mise à l’abri plus de 8 500 personnes ces derniers mois, afin de leur offrir un accueil digne et de les accompagner dans leur démarche vers l’asile. 16 000 places de CADA auront été créées sur le quinquennat, c’est un effort inédit. » Où s’arrêtera-t-on ?

Les CADA (centre d’accueil pour demandeurs d’asile), parlons-en. Leur nombre de places, qui a quadruplé en dix ans dans l’Hexagone, devrait s’approcher des 35 000 en 2016. Ils sont gérés par des sociétés d’économie mixte ou des associations subventionnées, qui ne tireraient aucun avantage d’un tarissement migratoire. Telle l’inamovible France Terre d’Asile, également en charge du futur camp « humanitaire » parisien, avec Emmaüs Solidarité et Aurore. Pour mémoire, la Cour des comptes estime à 13 724 euros le coût d’un demandeur d’asile, compte tenu de l’accompagnement, l’hébergement, l’aide juridictionnelle, les allocations, la CMU et l’AME. Ceux qui sont admis en CADA bénéficient d’une allocation mensuelle de subsistance (AMS) de 91 à 718 euros par mois. Les autres échouent dans les 47 000 places d’hébergement d’urgence, dont 22 000 nuits d’hôtel, et touchent l’allocation temporaire d’attente (ATA) de 340,50 euros par mois (qui a augmenté de 179 % en quatre ans). Le coût moyen d’un centre provisoire d’hébergement est évalué à 35 euros par personne et par jour. Les premières évacuations de campements parisiens, en juin 2015, avaient obligé l’État à débourser en quelques semaines la coquette somme de 10 millions d’euros pour héberger 1 020 migrants, confiait à l’époque Jean-François Carenco, préfet de Paris et de l’Ile-de-France. « Il y a certains endroits, c’est plus des réfugiés, c’est des bandits. », déclarait-il dans la foulée.

Trop, c’est trop. Même le Dalaï Lama le dit : « L’Europe ne peut pas devenir un pays arabe. » Au fil des années, l’image de la capitale ne cesse de se dégrader. La délinquance fait fuir les touristes, notamment chinois, au point que 26 000 policiers et agents de la Ville avaient dû être déployés l’été dernier pour surveiller les zones les plus exposées. Il y a quelques jours, la justice a donné raison à l’association de riverains de la rue Dejean, dans le 18e arrondissement, qui avait déposé plainte contre la mairie de Paris pour rupture d’égalité avec ses concitoyens parisiens en matière de sécurité. Leur quartier, gangréné par les vendeurs à la sauvette, les dealers, les prostituées et autres spécimens, était devenu un lieu de pugilats et d’agressions jonché de détritus, dans l’indifférence totale de la municipalité. « Paris commence à ressembler au Bronx », déplorait en 2013 Frédéric Péchenard, l’ex-chef de la Police nationale. Visionnaire.

Mais Madame Hidalgo ne semble pas s’en émouvoir, trop affairée à parachever ses manœuvres clientélistes. L’enjeu est multiple : satisfaire et gonfler son électorat bobo et immigré, faire fuir les classes moyennes qui ne votent pas pour elle, caresser dans le sens du poil ses adjoints écolos et communistes, alors que ceux-ci ne représentent plus rien au plan national, attiser avec un opportunisme cynique la lutte des classes en diabolisant les bourges et en cassant « les ghettos de riches », comme s’en gargarise son adjoint au logement Ian Brossat. Dans un climat électrisé par les tensions sociale, les grèves, les groupuscules d’extrême gauche, son coup d’éclat « humanitaire » ne pouvait mieux tomber. La voilà résolue à devenir la pasionaria du vrai socialisme, l’antithèse d’Emmanuel Macron, la bienfaitrice des opprimés, quitte à transformer Paris en cloaque et en usine à HLM, de préférence dans les beaux quartiers, où les nuisances prolifèrent au rythme des constructions d’ensembles sociaux. Mais derrière ce bel altruisme de façade et cet étalage de démagogie à la truelle, se cachent des objectifs plus mercantiles, comme s’en inquiète la Cour régionale des comptes dans son récent rapport. La mairie de Paris a en effet réussi à boucler son budget 2016 grâce aux avances des loyers payés par ses bailleurs sociaux – encaissables sans être échus, pour un montant de 354,4 millions d’euros –, afin de continuer à investir massivement malgré la baisse de ses recettes, et soutenir son programme de 10 milliards d’euros prévu jusqu’à 2020. On comprend mieux l’empressement de la mairie à reconventionner en HLM une partie du parc privé de ces bailleurs. Il faut dire qu’Anne Hidalgo a littéralement fait exploser la dette parisienne, qui a franchi avec allégresse la barre des cinq milliards, soit cinq fois plus qu’à la fin de l’ère Tibéri en 2001. Depuis le règne socialiste, les charges de personnel et les dépenses sociales ont réalisé des envolées supersoniques. Sans oublier les petits arrangements entre amis : lors du débat sur l’orientation budgétaire en octobre 2015, elle a subrepticement glissé une mesure augmentant de manière considérable le quota de logements sociaux municipaux attribués aux fonctionnaires de la ville, fixé désormais à 25% !

On a la maire qu’on mérite, serait-on tenté de conclure. Une maire qui vire à gauche toute mais qui n’est pas capable de tenir elle-même son parapluie, qui interdit de cité les automobilistes modestes ayant une voiture trop vétuste, qui dilapide l’argent du contribuable. Qui balance des hashtags #WelcomeRefugees sur Twitter in english mais qui baragouine trois phrases d’anglais incompréhensibles à son homologue londonien Sadiq Khan. Qui réaménage la voirie parisienne en dépit du bon sens, qui réhabilite des immeubles haussmanniens en HLM, au mépris de notre patrimoine culturel. Qui fait bâtir son camp de migrants, sans se soucier d’alimenter un système pervers, de favoriser indirectement des trafics d’êtres humains qui engraissent des réseaux. Un camp de quelques centaines d’individus, un trompe-l’œil qui ne règlera rien et ne fera que métastaser le problème. Mais pourquoi s’en priverait-elle puisque l’opposition ne manifeste que de molles protestations, voire une complaisance toxique, face à une politique médiocre régie par des impératifs électoralistes, qui dépèce peu à peu la ville de son âme.

Bataille de la Somme: Hollande sèche la cérémonie

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bataille somme hollande
Tombes britanniques dans la Somme. Sipa. Numéro de reportage : 00753708_000014.

On était encore bouche bée de la manière dont le centenaire de la bataille de Verdun avait été commémoré le dimanche 29 mai qu’une information relayée par France 3 Picardie est passée quasi inaperçue : François Hollande ne participera pas aux commémorations de la bataille de la Somme qui auront lieu le 1er juillet prochain. La raison de cette absence serait, toujours selon France 3 Picardie, l’absence de la reine d’Angleterre qui, faut-il le rappeler, vient de fêter ses 90 ans.

Pourtant, de nombreux chefs d’Etat sont attendus pour cette cérémonie car, si pour les Français la plus grande bataille de la première guerre mondiale est Verdun, pour les pays du Commonwealth, c’est la Somme.

Dans cette terrible bataille plus d’hommes sont tombés qu’à Verdun, ce qui veut tout dire. Les troupes du Commonwealth y ont perdu en cinq mois de combats 203 000 hommes, les Français 66 000 (163 000 à Verdun) et les Allemands 170 000 (143 000 à Verdun). On comprend mieux en lisant ces chiffres l’importance de cette bataille pour les Britanniques, Canadiens, Néo-Zélandais, Australiens ou Sud-Africains.

Le 1er juillet 1916, jour de l’offensive alliée, est le jour le plus meurtrier de toute l’histoire militaire britannique puisque ce jour là, plus de 19 000 « Tommies » ont laissé leur vie sur le champ de bataille. Le régiment royal de Terre Neuve, composé de Canadiens, perdit le même jour 801 de ses hommes sur 865, ce qui fait un taux de perte de 92%…

La moindre des choses serait, puisqu’il n’est pas encore trop tard, que le président de la République se rende à Thiepval, lieu des commémorations comme il s’est rendu à Verdun pour rendre hommage à nos alliés qui ont perdu plus d’un million d’hommes à nos côtés dans cette terrible guerre. Finalement, qu’importaient l’Alsace et la Lorraine à l’Australien de Sydney, au Néo-zélandais d’Auckland, au Sud-Africain de Durban, au Canadien de Montréal ou à l’Ecossais de Glasgow ?

Après les attentats du 13 novembre, alors que l’équipe de France de football devait aller jouer à Wembley contre l’Angleterre, le stade britannique fut pavoisé aux couleurs de la France et de la devise « liberté, égalité, fraternité ». Le Premier ministre David Cameron et le prince William étaient même venus déposer des gerbes de fleurs au bord de la pelouse avant de chanter avec le public pour qui les paroles défilaient sur le tableau d’affichage La Marseillaise.

On a senti ce soir-là une empathie et un soutien magnifiques de l’autre côté de la Manche qui fit chaud au cœur en ces jours de deuil. Aussi, on aimerait que la France ne brille pas par son ingratitude le 1er juillet prochain en mémoire de ces hommes venus du bout du monde mourir pour nous.

On nous parle toujours du fameux « devoir de mémoire », il serait bon cette fois-ci d’y ajouter un devoir de présence…

L’homme qui ne faisait pas rêver

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(Photo : Denis ALLARD/REA)

Il n’y a aucune raison de détester Alain Juppé. Je le sais, j’en ai cherché. Certes, le maire de Bordeaux ne suscite guère de sentiments très passionnés (sauf, peut-être, chez Jérôme Leroy, le communiste de notre bande…). Après tout, la passion, en politique, ça ne dure pas très longtemps et ça a tendance à finir dans les abysses des sondages. Mais soit Alain Juppé est un sacré comédien, soit il ressemble beaucoup à ce qu’il a l’air d’être : un type bien sous tous rapports, catégorie premier de la classe. On se dit qu’avec lui, ce sera sans surprises – ni trompettes. Alain Juppé ne nous promettra pas de terrasser la finance, de réduire la fracture sociale ou de faire plier Angela Merkel. Sa campagne sera raisonnable sur toute la ligne, genre « on ne peut pas dépenser ce qu’on n’a pas » et « sans l’Europe, la France n’est rien ».

Et puis, il paraît que Super-Alain va réhabiliter la fonction présidentielle. Avec lui, pas de « Avec Carla, c’est du sérieux ! » ni de vaudeville à l’Élysée. Ne serait-ce que l’imaginer se rendant en « loucedé » et en scooter chez son amante, ou disant « pauvre con ! » pour éconduire un importun, c’est sacrilège, un peu comme quand on se figurait la maîtresse à poil à l’école (pas moi, bien sûr). Attention, j’ignore tout de la vie privée d’Alain Juppé et de son langage dans l’intimité – il jure peut-être comme un charretier –, mais, comment dire, ce gars-là semble avoir eu deux corps bien avant d’être roi[1. Dans Les Deux Corps du roi (1957, traduction en français 1989 chez Gallimard), le philosophe allemand Ernst Kantorowicz expose la double nature, humaine et souveraine, du monarque, qui possède un corps terrestre et mortel, tout en incarnant le corps politique et immortel.]. On se dit donc, qu’au moins, il fera un monarque républicain tout à fait acceptable, et voici qu’il joue le président-copain. On le voit boire de la bière (un crime pour un maire de Bordeaux) ou faire du vélo – on ne lui a pas dit que, le vélo, c’était moderne au siècle dernier ? Certes, il n’a pas de tee-shirt « NYPD », mais après avoir laissé la journaliste Gaël Tchakaloff[2. Gaël Tchakaloff, Lapins et Merveilles, Flammarion, 2016.] pénétrer dans son intimité, ce « pudique hypersensible » nous apprend, par l’intermédiaire de Camille Vigogne Le Coat[3. Camille Vigogne Le Coat, Je serai président ! L’histoire du jeune et ambitieux Alain Juppé, La Tengo, 2016.], qu’il a été jeune et a collectionné les aventures (tout de même moins que son patron Chirac confie-t-il, finaud). Bref, on a l’impression qu’il est prêt à sacrifier le mystère de sa royale carcasse pour accéder au trône.

Quant à sa politique, on peut gager qu’elle se distinguera brutalement dans le verbe et marginalement dans les faits de celle que François Hollande peine à mettre en œuvre : beaucoup d’Europe, une bonne dose de libéralisme (dont, à tort ou à raison, les Français ne veulent pas, comme en témoigne l’étonnant soutien aux grévistes et bloqueurs) et un discours intraitable sur le déficit budgétaire. Au moins Juppé devrait-il bénéficier d’une légitimité retrempée dans les urnes, pour faire mieux tourner la machine sans toucher aux cadres dogmatiques de la seule politique possible.

Dans ces conditions, pourquoi se désoler de son élection annoncée ? D’abord, précisément parce qu’elle est annoncée et qu’on aime bien les surprises. Comme Balladur, Juppé, candidat du parti des médias et des sondeurs, a été sacré avant l’heure. Ce qui donne bien sûr très envie de voir le peuple faire échouer malicieusement le scénario écrit à l’avance pour lui (celui de droite en l’occurrence puisqu’il paraît que tout se jouera lors de la primaire).

D’accord, mais la France a besoin de souffler, entend-on de toutes parts, et, comme l’observe finement Hervé Algalarrondo, avec Juppé, ce serait Bordeaux au pouvoir. C’est-à-dire, espère-t-on de façon subliminale dans nos belles provinces, un peu de la France d’avant qui reviendrait par magie. Juppé, c’est du neuf-vieux, autrement dit du vintage. À travers lui, on imagine le retour au chiraquisme, voire, pour les électeurs de gauche, au temps béni de l’État-providence et du plein-emploi. « Juppé, c’est la DS en politique », résume Gil Mihaely. Passons sur le fait que ce temps béni avait cours dans un monde de nations et que même Alain Juppé ne pourra pas réaliser le miracle de ramener nos usines sans protéger nos frontières d’une façon ou d’une autre. Malgré l’arnaque qui parvient à faire passer un dirigeant hors sol standard pour un homme du terroir, Juppé au pouvoir ce pourrait bien être Berlin plus que Bordeaux.

Il y a une entourloupe plus sérieuse. Que Juppé se réclame d’une « droite ouverte », fort bien, même si, comme pour la laïcité, il veut signifier qu’il n’est pas vraiment de droite. En tout cas, clairement pas de la droite Tillinac, façonnée par un passé de clochers et de gloire. Non, Juppé, comme le montre Marc Cohen, c’est plutôt la droite « théorie du genre ». L’ennui, c’est que, dans son souci de complaire à la gauche et d’entretenir la « Juppémania », lancée par les Inrocks en novembre 2014 pour célébrer son ralliement à l’adoption homosexuelle, il copie son pire travers : son refus frénétique de voir le réel et sa manie de le repeindre en rose multi-culti avec l’espoir que les mots « vivre-ensemble » créeront la chose. Quand les questions identitaires taraudent les Français, qui découvrent chaque jour avec effarement l’avancée de l’emprise islamiste sur une partie de leurs concitoyens, le chouchou des sondages nous chante l’air de l’identité heureuse et des méchants réacs.[access capability= »lire_inedits »] Ce qui revient à désappointer les électeurs pour séduire les journalistes. S’il s’agit d’un calcul, il prouve que même un homme longtemps surnommé Amstrad (cher jeune lecteur, dans les sombres temps d’avant Steve Jobs, un Amstrad était un ordinateur dernier cri) peut manquer de sens commun. Un de ceux que Renaud Camus appelait il y a quelques années « les amis du désastre ». Du reste, après l’identité, c’est l’éducation elle-même qui est décrétée heureuse. « Sur le collège, j’entends aussi parler d’abrogation, de pétitions, de manifestations, déclare-t-il au Figaro. Le PS dit une bêtise quand il prétend que nous avons saccagé l’Éducation nationale. Ne faisons pas la même chose. » Bref, on le prend pour un père tranquille, c’est un nouveau docteur tant-mieux.

Dans son obsession de se démarquer des « déclinistes » et autres « Cassandre qui annoncent l’effondrement de la civilisation occidentale » (dont chacun sait qu’elle se porte très bien, ah ! non, j’oubliais qu’elle n’existe pas), Alain Juppé ignore que loin des sommets de sa pensée et de sa certitude de fer d’avoir raison, le populo continue à voir ce qu’il voit et à vivre ce qu’il vit. Et, en dépit des instances et réprimandes pressantes qui lui sont faites, à vouloir rester un peuple avec ses traditions et ses petites manies.

Bien entendu, quand on congédie le réel par la porte, il trouve le moyen de revenir par la fenêtre électorale. Les militants du Front national ont senti la bonne odeur des voix à prendre. Homme de droite aimé par la gauche, Juppé correspond parfaitement au portrait-robot du candidat UMPS, autrement dit de l’adversaire idéal de Marine Le Pen. Qui, durant cinq ans, face à lui, pourra apparaître non seulement comme la seule alternative, mais aussi comme le parti de la lucidité. Ainsi, une fois de plus et conformément au théorème de Finkielkraut, aura-t-on fait cadeau du réel au Front national.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Le triomphe du doute

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L'aéroport de Zaventem, en Belgique, après les attentats du 22 mars (Photo : SIPA/00748199_000073)

Pour trouver la porte d’entrée de la Théorie du kamikaze, le dernier essai publié par Laurent de Sutter, il faut intégrer le paradoxe suivant : il n’y a de réel que de la destruction.

Poursuivant la figure du « kamikaze », littéralement, en japonais, le « vent de dieu », revenu en vogue ces derniers mois lors des attentats terroristes de novembre, Laurent de Sutter attire notre attention sur l’hypothèse suivante : l’attentat-suicide relève – quasi exclusivement – du registre esthétique. L’acte terroriste, et surtout l’explosion sonore et visuelle qui s’ensuivent, sont en effet une représentation excitante (au sens physique des particules) et sidérante (au sens étymologique de « l’aveuglement par les étoiles ») de la destruction du monde matériel construit par les hommes.

Les événements du 11 septembre 2001, par conséquent, constituent une victoire de l’in-humain, conçu doublement comme un stade d’horreur difficilement soutenable et comme une forme de transcendance, celle du « feu » venu du ciel et envoyé par les dieux, sur l’humain.

Dès lors, plus question de qualifier les terroristes de « nihilistes », nous l’avons compris : ce terme galvaudé par les médias dit le contraire de ce qu’ils sont. En allant chercher, provoquer Dieu sur son terrain, les terroristes le font advenir en même temps qu’ils se placent en concurrence avec lui dans le maniement du feu destructeur. Ils signeraient ainsi le triomphe du sceptique (qui ne croit que ce qu’il voit, et a besoin de voir le dieu qu’il prie) sur le croyant, qui croit parce qu’il ne voit pas.

Cela conduit à une distorsion du réel. En voulant atteindre le statut divin – et s’assurer du même coup de son existence – le terroriste inspiré par l’idéologique islamiste en l’occurrence creuse un trou irréparable dans le réel qui le sépare du reste de l’humanité. Ni dieu, ni homme, il se fait pur vecteur de représentation, il n’est plus qu’un être esthétique au service d’une mise en scène dont il n’aura pas le loisir de profiter.

Théorie du kamikaze, de Laurent de Sutter, PUF, 2016.

Théorie du kamikaze

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Divorce à la balzacienne

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"La séparation, le divorce", gravure du XIXe siècle (SIPA/00613276_000027)

« Les époux peuvent consentir mutuellement à leur divorce par acte sous signature privée contresigné par avocats, déposé au rang des minutes d’un notaire. » C’est en ces termes que les députés viennent de voter un amendement déposé par le garde des Sceaux, qui permet désormais de se séparer en quinze jours, sans qu’un juge intervienne. S’il y en a un que cette disposition aurait vivement mécontenté, c’est Balzac. Une des grandes inquiétudes de La Comédie humaine concerne la famille : « La base des sociétés humaines sera toujours la famille. Là commence l’action du pouvoir et de la loi », fait-il dire à son Médecin de Campagne (1833).

Balzac pourrait ainsi venir au secours de l’UNAF[1. Union nationale des associations familiales.], pour qui le juge, dans le divorce, « assure, par son indépendance et son impartialité, la protection du conjoint le plus vulnérable ». On trouve une parfaite illustration de ce rôle dans L’Interdiction (1839), quand la cupide marquise d’Espard s’empare de la fortune de son mari, bon bougre lunatique, en le faisant enfermer.[access capability= »lire_inedits »] Elle ne voit, pour s’opposer à ses desseins, que l’intègre juge Popinot : « Les juges, madame, reprit le bonhomme, sont assez incrédules, ils sont même payés pour l’être, et je le suis. »

Même remarque pour la Conférence des évêques de France qui affirme : « Le mariage est une institution au croisement de l’intime et du public. Le divorce sans juge occulterait ce caractère institutionnel du mariage au profit d’un caractère contractuel. » Cette fois-ci, c’est le Balzac de la Physiologie du mariage qui est à la manœuvre. Tout en souhaitant des réformes dans ce texte drôle et rabelaisien, il note cependant : « Le mariage peut être considéré politiquement, civilement et moralement, comme une loi, comme un contrat, comme une institution : loi, c’est la reproduction de l’espèce ; contrat, c’est la transmission des propriétés ; institution, c’est une garantie dont les obligations intéressent tous les hommes. »

Combat d’arrière-garde de quelques réacs, Balzac le premier ? Il faut croire que non. Le mariage hédoniste et le divorce comme produit de consommation ne plaisaient pas non plus au philosophe communiste Michel Clouscard dans Le Capitalisme de la séduction (1981), qui voyait une vraie hypocrisie « phallocrate » dans le désir « que la femme “réussisse” son divorce » pour mieux la lancer sur le marché du travail, « où on réussira à en faire une chômeuse ».

Urvoas est donc bien un vrai ministre socialiste d’aujourd’hui : la preuve, il est attaqué et sur sa droite et… sur sa gauche.

L’interdiction, Balzac, Folio.
Physiologie du mariage, Balzac, Folio.
Le Capitalisme de la séduction, Michel Clouscard, Éditions sociales.[/access]


Physiologie du mariage

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La géographie, parent pauvre de l’enseignement

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La rivière Yellowstone, aux Etats-Unis. (Josué Llull/Flickr)

L’Histoire est nécessairement constituée de mythes. Si une communauté humaine a pour ambition de justifier le monde qu’elle propose à ses membres, il est de son devoir d’enseigner l’Histoire pour montrer comment et pourquoi on en est arrivé là. Cela n’a rien à voir avec l’Histoire proprement dite, on devrait plutôt appeler cela de l’éducation civique. C’est utile et même indispensable. Les grandes dates, les grands hommes, le rituel, toute la liturgie. Mais tout cela relève d’un savoir de nature ésotérique. Ce n’est pas une science. Et si l’on insiste pour lui donner le nom d’Histoire, pourquoi demander à l’Histoire d’être une science ?

On peut, au contraire, penser sans tomber dans l’effroi, que (presque) tout est faux dans un programme d’Histoire scolaire. Par exemple : que la Renaissance n’est pas un moment de renouveau, mais l’enfoncement dans une impasse matérialiste (ou le contraire). Que la Commune de Paris n’est pas le soulèvement d’un peuple jaloux et sanguinaire, mais un mouvement patriotique et culturellement ambitieux (ou le contraire). Que la Première Guerre mondiale est un soubresaut de telle ou telle nature et pas de telle ou telle nature. Etc.

Peu importe. Le résultat final relève de l’instruction civique. Ou du roman national, si l’on préfère. Et si l’on n’est pas d’accord, on s’en remet à son quant-à-soi et, éventuellement, on fait la révolution. En tout cas, le roman est là, jusqu’à ce qu’on le change. Et s’il n’était pas là, rien ne dit que l’on s’en porterait mieux.

L’historien Paul Veyne a affirmé que l’Histoire était un « roman vrai ». On peut ajouter que contrairement à la littérature, qui est toujours vraie, à sa manière, l’Histoire est un roman faux. Le roman de l’histoire est toujours faux, à sa manière. Il faut le prendre tel qu’il est. De fait, il est aussi impossible à prouver que n’importe quel autre catéchisme. Et aussi utile, voire indispensable pour la vie en société.  Et si les polémiques sur le programme scolaire d’Histoire se succèdent, on ne sait jamais, hélas, de quoi on parle exactement ; de science ou d’idéologie ? D’ailleurs, il y a de fortes chances que les fronts soient renversés sans même que l’on s’en rende compte.

La géographie ? Personne ne s’y intéresse, pas même ceux qui l’enseignent !

En revanche, la géographie échappe généralement au débat. Elle se trouve, de manière inexplicable, hors du périmètre de la pensée critique. Pourtant, ce sont les mêmes élèves et aussi les mêmes professeurs qui sont concernés.

Dans certains pays, la géographie relève du domaine scientifique et non du littéraire. Son enseignement est confié à des professeurs dédiés, non aux professeurs d’Histoire : on sait bien qu’en France, l’immense majorité des professeurs d’histoire-géo sont des historiens. Peut-être est-ce justement une raison de l’angle mort dans lequel se trouve la géographie : personne ne s’y intéresse, pas même ceux qui l’enseignent. Dans ces pays – du moins dans ceux que j’ai pu observer, qui se trouvent au centre-est de l’Europe – on enseigne les fleuves et les mers du monde entier ; le désert d’Atacama, les monts Uluru et Kosciuszko, ainsi que tous les recoins du territoire national. De la géographie lourde, factuelle. Sans que l’on se sente obligé d’y ajouter toutes sortes de supercheries socio-économiques. La géographie est un réservoir inépuisable de connaissances objectives. Il est véritablement désolant de s’en priver, au moment où vacillent justement toutes les certitudes.

En France, en effet, la confusion scientifico-littéraire de l’Histoire s’est étendue à la géographie au point que le programme scolaire dans cette matière est devenu, si c’est possible, encore plus distant des réalités que celui d’Histoire. Et cela, bien entendu, au nom de la proximité avec la réalité.

Voyons la classe de quatrième : une « séquence » sur la mondialisation (sans savoir ce qu’est le monde), une « séquence » sur la gestion des déchets (sans commentaire), une « séquence » sur les catastrophes naturelles (mais on ne sait que peu de choses sur la nature et absolument rien sur les populations que lesdites catastrophes touchent), etc.

Est-ce une caricature ? Est-ce vraiment ainsi ? Plus on s’intéresse à la question, plus on sent le sol se dérober. Et l’on risque de tomber dans les vieux travers. Par exemple : autrefois, c’était mieux. Bientôt, on ressent une grande lassitude à devoir entrer dans le détail de ces programmes absurdes et illisibles.

Gardons notre calme. Prenons, au hasard, une évaluation de troisième. Dans une première partie, les élèves sont invités à placer deux fleuves et deux massifs montagneux de leur choix sur une carte de France. Pas trois, ni quatre. Deux. De plus, le fond de carte indique en pointillés l’emplacement des fleuves et des montagnes.

Deuxième partie : étude de documents. On demande aux élèves d’analyser deux campagnes publicitaires réalisées pour le compte de collectivités territoriales (en l’occurrence une ville et une région), destinées à montrer l’attractivité des territoires provinciaux. L’objectif, entre autres, est de faire dire aux élèves que l’une des deux campagnes est destinée aux investisseurs, l’autre aux ménages.

De la base au sommet, de simples observateurs des événements économiques et sociaux

Est-ce cela, la géographie ? On évoque volontiers la nécessité de rendre l’enseignement attractif. Faut-il vraiment penser que les enfants de 14 ans sont plus intéressés par la distinction entre deux campagnes de publicité, que par l’apprentissage de tous les fleuves du monde, avec ce que cela peut suggérer de pittoresque et d’évasion ?

Je suppose que la question de l’intérêt ou du désintérêt des élèves est une fausse voie. Observons plutôt deux phénomènes concomitants. D’un côté, en enseignant la géographie de cette manière, on encourage les enfants à observer, à raisonner comme s’ils avaient du pouvoir. On les responsabilise, en quelque sorte, dès leur plus jeune âge ; mais sans leur donner les connaissances qui leur permettraient d’exercer ces responsabilités. Dès lors, tout devient égal ou superficiel, en particulier les choix politiques. D’un autre côté, il semble qu’à l’heure actuelle, ceux qui détiennent le pouvoir agissent de plus en plus comme s’ils étaient eux-mêmes de simples observateurs des événements économiques et sociaux ; à tout moment, ils tiennent à communiquer les sentiments puissants qui les habitent, comme le dépit ou l’indignation.

L’enseignement scolaire de la géographie, à l’écart des grands débats, dans ses relations paradoxales avec le monde et avec les événements, est l’antichambre de la double peine socio-économique, de l’injonction politique contradictoire.

Sadiq Cannes

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Ken Loach reçoit la Palme d'or pour son film "Moi, Daniel Blake" (Photo : SIPA.00756771_000001)

DEGRÉ ZÉRO – Mercredi 27 avril

Qu’est-ce que j’apprends, par un communiqué de presse du CNRS ? Sur Mars, l’eau bout à 0 °C ! Je ne vous explique pas tout, mais en gros, c’est dû à la différence de pression atmosphérique : 6 millibars là-bas contre 1 013 chez nous ; on ne se rend pas compte comme ça, mais ça vous change une planète. Cette découverte explique beaucoup de choses, m’explique-t-on d’ailleurs, et notamment le relief accidenté de Mars, sculpté par l’eau bouillante. Sans compter que pour le thé, ça simplifie considérablement le boulot de Matt Damon, déjà bien occupé avec ses tomates.

 

LAST BREXIT… – Dimanche 1er mai

France Culture, 11 heures, L’Esprit public – Jean-Louis Bourlanges nous explique comment, dans son discours de Londres, Obama a pris à contre-pied les partisans du Brexit : « À la base de leur argumentation, on trouve surtout le vieux choix churchillien : “Entre l’Europe et le grand large, nous choisirons toujours le grand large.” Mais que faire quand c’est le grand large qui leur dit : “Choisissez l’Europe” ? » 

Ils peuvent d’autant moins refuser, poursuit l’impitoyable Bourlanges, qu’Obama en appelle tout haut à la fameuse « special relationship » entre les deux pays, si chère aux Britanniques ; elle sera encore plus forte si le Royaume-Uni reste dans l’Europe, « parce que c’est dans l’intérêt des États-Unis », balance Barack. Et Jean-Louis de décrypter drôlement : « En tant que cheval de Troie des intérêts américains en Europe, la Grande-Bretagne est nettement plus utile à l’intérieur de l’Union qu’à l’extérieur ! »

Le Bourlanges, pour sa part, est nettement meilleur maintenant, en spectateur dégagé, que dans le rôle de prof. de centrisme radoteur où il s’était enfermé pendant trente ans.

 

GOD SAVE THE KHAN – Lundi 9 mai

Lu quelque part (sans doute dans le 42, que je prends volontiers quand il pleut) : en accédant au poste de maire de Londres, Sadiq Khan est loin d’avoir épuisé ses ambitions, à en croire cette vraie-fausse confidence lâchée en réponse à un journaliste :

« Qu’est-ce que vous comptez faire après ?

— Tout, sauf reine d’Angleterre ! »

Comme quoi les Londoniens ont de la suite dans les idées : ils votent pour le candidat le plus drôle. Ainsi Sadiq succède-t-il à Boris, aussi marrant dans un genre moins Rastignac. À un journaliste qui lui demandait s’il envisageait d’entrer un jour à Downing Street, « BoJo » avait répondu : « J’ai autant de chances de devenir Premier ministre que de me réincarner en olive, ou d’être décapité par un frisbee. »

 

BACK IN USSR – Vendredi 13 mai

Décidément, rien ne va plus pour les communistes dans l’ex-patrie du socialisme. Non seulement ils ont scissionné comme de vulgaires trotskistes, mais pour récupérer la marque « Parti communiste » les deux PC en sont maintenant réduits à prendre à témoin la justice bourgeoise. Accessoirement, selon Le Figaro, chacun de ces deux partis (faux) frères accuse l’autre d’être manipulé en sous-main par Poutine. Et sur ce dernier point au moins, je ne serais pas surpris qu’ils aient raison tous les deux.

 

RAIDE CARPETTE – Dimanche 22 mai

Treize fois sélectionné, six fois primé, déjà palmé en 2006, Ken Loach triomphe une fois de plus cette année à Cannes, avec un énième drame misérabiliste sur les laissés-pour-compte du thatchero-blairo-cameronisme. Notez que je n’ai rien contre le cinéma engagé en général, sauf qu’il est généralement chiant.

Tel n’a pas été l’avis du jury cannois, qui s’est enthousiasmé pour ce trente-quatrième coup de piolet vengeur contre l’« extrême droite néolibérale ». Il fallait voir Ken, tous poings levés, remercier le festival d’avoir, à travers lui, distingué « un cinéma qui met en avant le peuple contre les puissants ». Sur ces fortes paroles, un tonnerre d’applaudissements est monté du parterre de pingouins triés sur la banquise… Vivement le réchauffement climatique ![access capability= »lire_inedits »]

 

LA GUERRE DU TYROL N’AURA PAS LIEU – Lundi 23 mai

Au premier tour de l’élection présidentielle autrichienne, le score du candidat d’extrême droite avait été jugé assez unanimement excessif. Depuis lors, Le Monde n’a cessé de faire monter la pression, le suspense, voire l’angoisse, chez ses lecteurs (dont moi, mais moins).

« L’extrême droite aux marches du pouvoir en Autriche », titrait-il ainsi le 18 mai, sur quatre colonnes et un ton solennel. Et de suggérer en sous-titre l’enjeu dramatique de ce scrutin : la guerre, tout simplement ! Une menace explicitée en trois points : non seulement le FPÖ est « hostile à l’Europe », mais il « veut augmenter le budget militaire » et pour cause… : il « a des visées sur une partie du Tyrol italien ».

Bref, au train où va Le Monde, les conditions semblent être réunies, en cas de victoire du redoutable Norbert Hofer, pour un Anschluss à l’envers de l’Autriche sur le Sud Tyrol et, partant, pourquoi pas, une nouvelle conflagration européenne. Elle pourrait opposer, par exemple, les gentilles démocraties bruxello-compatibles à l’Autriche et ses nouveaux amis populo-autoritaires du groupe de Visegrád (Pologne, Hongrie, Slovaquie, Tchéquie)…

Comment ça, j’en rajoute ? Mais ce n’est pas moi, c’est mon quotidien du soir préféré ! La veille du second tour encore, donnant « le candidat d’extrême droite favori », il annonçait sur une pleine page le « crépuscule viennois » (sic), non sans préciser en sous-titre : « Ce second tour sonne le glas pour les partis au pouvoir depuis 1945 » (suivez mon regard).

Patatras ! Ce lundi, le cauchemar mondain s’est évanoui. En fin de compte, ça s’est passé comme chez nous aux régionales : par un prompt renfort, les 20 % du Vert se virent 50,3 en arrivant au port. Eh bien ! au lieu de se réjouir de cette victoire apparemment inattendue, Le Monde et ses clones redoublent d’inquiétude, sur le thème : combien de temps durera ce « répit » ?

Un défaitisme qui en dit long sur la confiance qu’ils accordent à leurs « champions ». C’est pourtant simple : tout dépendra du comportement du nouveau président, de son chancelier, de sa coalition et de son gouvernement ; bref, de tout sauf du FPÖ.

Comment ça, c’est pas rassurant ?

 

LAISSEZ VENIR À MOI LES PETITS ENFANTS… – Mercredi 25 mai

En tant que catholique, une question me taraude, depuis le temps que les curés pédophiles sont à la mode : pourquoi diable préfèrent-ils aussi massivement les Giton aux Lolita ? Sont-ils gays en plus, ou juste paresseux ­­– les petits garçons étant plus abordables, si j’ose dire, entre scouts, enfants de chœur et autres allumeurs de cierges ?[/access]

Loustal Confidential

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Jacques de Loustal dans son atelier parisien, en 2007. (Photo: SIPAUSA30068501_000017)

A 60 ans, son trait est toujours aussi architectural, sa lumière brûle la rétine et ses couleurs font monter la température d’un cran. Le lecteur sue à grosses gouttes en tournant fébrilement les pages de son album Black Dog, paru chez Casterman, d’après un scénario de Jean-Claude Götting. Jacques de Loustal ne pratique pas la câlinothérapie comme certains de ses confrères bédéistes. Ne comptez pas sur lui pour truffer son récit de mots doux et clôturer par un « happy ending » à la gloire des peuples réunis. Il laisse la fraternité et autres fadaises humanistes aux amuseurs de patronage. Son cadre de travail, depuis sa collaboration à Métal Hurlant, a le parfum du désenchantement.

L’homme misérable y est dépeint sous toutes les coutures. Le soleil assommant plombe la vue de ses héros de papier. Les films de gangsters des années 50-60, qui ont nourri son imaginaire, aiguisent la violence de son pinceau. Cet homme-là a la nostalgie d’une Amérique désolée qu’il traversa durant sa jeunesse. L’ironie des destins fracassés constitue sa matière première. Les espaces désertiques cimentent la pensée. Alors, est-ce encore de la bande-dessinée ? Oui, si l’on compte les cases et les bulles. Non, si l’on considère Loustal comme un illustrateur de premier ordre. Un paysagiste de la mouise. Un peintre de la noirceur en Technicolor. C’est pourquoi son univers graphique correspond à l’âpreté de Simenon, Denis Lehane, Jerome Charyn ou encore Jean-Luc Coatalem.

Dans Black Dog, remake de Noir (éditions Barbier & Mathon), il a convaincu Götting de transposer son histoire originale aux années 70-80. Le résultat est somptueux, d’une cruauté sans rédemption possible. Chaque planche pourrait être exposée dans un musée et rendre fou de rage les artistes officiels. Les collectionneurs ne s’y trompent pas et reconnaissent depuis longtemps la haute valeur picturale de ses œuvres. Dans cette aventure qui ressemble à une farce morbide, tous les ingrédients du désastre sont en marche : une blonde nympho à lunettes, un grand chien noir, une piscine bleu électrique, un inspecteur de police et des mauvais garçons prêts à tout pour une poignée de dollars. Le tout, dans un décor hollywoodien stylisé jusqu’à l’épure. Stefan Slovik, mécano fraîchement viré par son patron et ne maîtrisant que quelques mots d’anglais, va croiser la route de Monsieur Deville, un mafieux enragé qui ne lui laissera aucune porte de sortie. L’argent et le sexe ne sont que des prétextes au déchaînement des hommes. C’est de la tragédie antique avec de longues voitures américaines et une fille en bikini rouge sang.

Black Dog, Loustal et Götting, Casterman.

« Lendemain » heureux…

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Ulrik Munther (Photo : Zentropa)

C’est une tête d’ange, perdue entre enfance et maturité. Il enfile une chemise à carreaux avec l’aide d’une femme qui pourrait être sa mère. « Ça va aller, » le rassure-t-elle. Après deux ans de détention dans un centre fermé pour mineurs en Suède, John, assassin de sa petite amie, va sortir – nous n’emploierons pas ici le mot « libéré ». Le tout jeune homme retrouve alors son père, Martin, et son petit frère Filip dans leur exploitation agricole.

John entend reprendre ses études dans son lycée – celui où, deux ans plus tôt et dans un accès de fureur incontrôlée, il avait tué une des élèves. La proviseure (une actrice épatante, Inger Nilsson) tente, avec bienveillance et bon sens, de l’en dissuader. Pareil retour du jeune criminel déchaîne effectivement les passions : celle de la mère de la victime qui le croise dans un supermarché et l’agresse, celles d’autres condisciples qui s’inventent une mission de justiciers. La violence va crescendo, jusqu’à la scène finale où la mère de la victime hurle au jeune-homme de s’en aller, ce que tout le monde ou presque lui suggérait déjà.

Il est toujours difficile d’aborder le crime sous l’angle de l’humanité de son auteur. On se souvient ainsi de la levée de boucliers qu’avait entraînée la sortie du film de Cédric Kahn, Roberto Succo en 2001 : bien que ce dernier mît en scène la folie du jeune italien qui sema la mort en France dans les années 80, nombreux furent ceux qui condamnèrent le film sans l’avoir jamais vu. Ni le propos du film (pourtant tout à la gloire de la gendarmerie), ni la bonne volonté explicative de Cédric Kahn ne vinrent à bout d’un refus viscéral qu’on évoquât Succo en termes humains, dangereusement humains.

Le tout jeune criminel, le mineur, l’enfant meurtrier échappe en partie à ce tabou : il pourrait être notre petit frère, notre neveu ; sa dimension meurtrière n’épuise ni sa vulnérabilité, ni son potentiel de bonté. Dans Le lendemain, le réalisateur, Gustav von Hort, en rajoute : il donne à son personnage les traits d’Ulrik Munther, blondinet à la virilité incertaine, enfant à peine monté en graine, doux et gracieux. L’environnement familial est également rassurant : un père paysan (incarné par un Mats Blomgren au visage plus que jamais fermé), volontiers normatif et cadrant. On dîne à l’heure, on boit du lait à table. À peine sorti du centre fermé, John aide son père aux travaux des champs. Les adultes qui entourent les jeunes se réfèrent à la loi. La mère est absente du foyer familial, suggérant une blessure affective chez le jeune homme. Enfin, le crime lui-même, jamais représenté, est évoqué lors d’un dialogue comme un acte quasi-inconscient, dont l’adolescent n’a aucun souvenir, réalisé dans un état proche du somnambulisme. Pour le spectateur, la charge répulsive du crime est ainsi totalement désamorcée, faisant place nette à une autre émotion : celle que suscite la violence vengeresse du groupe dont est victime ce garçon, pourtant depuis longtemps inoffensif.

Ici se trouve le premier propos du film : la loi ne réprime pas seulement le crime, elle a en charge de contenir la violence du groupe afin qu’il ne se transforme pas en horde primitive. Ceux que la justice a punis, la loi les protège. À l’heure où un certain goût du lynchage public pointe à nouveau son nez dans l’espace social – on pense notamment aux dénonciations de voisinage, sur Internet ou dans la presse, notamment lors de libérations anticipées et qui se traduisent ici ou là par des intimidations physiques – pareil rappel au devoir de civilisation n’est pas antipathique. A fortiori dans un film bien réalisé (belle photographie, acteurs justes, intrigue bien menée). On peut entendre, selon l’expression courante, que c’est probablement là « ce que l’auteur a voulu dire ».

Mais est-ce tout à fait ce qu’il a montré ?

Si l’on veut bien admettre que toute œuvre n’existe qu’en relation, plus ou moins conscientes, avec celles qui l’ont précédée, on sera frappé par la symétrie quasi parfaite que ce scénario entretient avec un autre film : Le fils, des frères Dardenne (2002).

Dans ce dernier film, comme dans Le lendemain, on assiste à la confrontation d’un jeune criminel récemment libéré et de l’un des parents de sa victime. Dans les deux films, la fin est claire, non ambiguë, mais elliptique et brutale. En revanche, le chemin parcouru par les personnages, tout comme la position du spectateur sont inverses. Dans Le fils, nous sommes du côté du père, de sa souffrance ; le jeune criminel se fait d’abord discret, taciturne, « tout petit » avant de réclamer, dans une scène finale bouleversante, sa réintégration (« J’ai payé… », hurle-t-il, dans un accès de désespoir). Dans Le lendemain, John commence au contraire par vouloir reprendre une vie normale (que le spectateur espère avec lui, même s’il en pressent l’absurdité et l’ambiguïté masochiste) avant de réaliser que cette attitude n’est pas soutenable – voire suicidaire. Dans Le fils, l’adolescent apprend à réclamer un droit au pardon et se défait pour partie de sa culpabilité. Dans Le lendemain, John perçoit au contraire toute la portée réelle de ses actes et leurs conséquences incontournables. Dans Le fils, on assiste à une étrange rédemption : celle du père de la victime qui sort de l’enfermement où l’a placé son chagrin, par le pardon chrétien « à ceux qui l’ont offensé ». Dans Le lendemain, c’est le jeune criminel qui va d’une forme d’inconscience (mêlée de culpabilité diffuse) à ce premier pardon que l’on se fait à soi-même en assumant les conséquences irréparables de ses actes, et donc le non-pardon, probable, de l’autre. Miracle d’un côté, réel têtu de l’autre.

La morale de Le lendemain est évidemment plus cruelle que celle de Le fils. Le film des frères Dardenne est tout entier illuminé par le pardon chrétien. Le lendemain est-il pour autant sans espoir ? Pas sûr. C’est en assumant sa jeunesse, voire son enfance, le caractère indépassable des faits commis et leurs conséquences concrètes – il devra partir – que le jeune John accède à la conscience de sa propre responsabilité. Cette fois, on le pressent, il sera bel et bien libéré.

Le lendemain, de Magnus von Horn. En salle.

Migrants: Hidalgo, la pasionaria du vrai socialisme

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Anne Hidalgo, début mai 2016 (Photo : SIPA.00754728_000033)
Anne Hidalgo, début mai 2016 (Photo : SIPA.00754728_000033)

Ils se croient humains, mais orchestrent en réalité la négation des individus, en les entassant dans des HLM ou dans des baraquements modulables. Ils leur distribuent de la dignité en kit et du rêve préfabriqué, dans un pays qui n’a ni logement ni travail à leur proposer. Anne Hidalgo et ses comparses d’extrême gauche vont donc enfin ouvrir le premier camp de migrants de la capitale, pompeusement et honteusement baptisé « humanitaire », répondant « aux normes de l’ONU ». Une clinquante opération d’esbroufe pour peaufiner la stature de la maire de Paris auprès de son aile la plus radicale et des médias internationaux.

Ainsi, explique-t-elle lors d’une conférence de presse, « Paris ne restera pas sans agir en responsabilité alors que la Méditerranée devient un cimetière pour les réfugiés ». Tous les poncifs sont bons pour faire pleurer dans la bobosphère. La sublimation de la sensiblerie est la fantaisie du narcissisme désœuvré. Le misérabilisme d’aujourd’hui doit sentir le sable chaud, arborer les stigmates de la guerre et de la culpabilité occidentale.

Comme le rapporte The Telegraph, l’édile ne croit pas que sa généreuse initiative provoquera un appel d’air. Et prend l’exemple de… l’Allemagne, qui a créé, selon elle, les conditions d’accueil adéquates pour des centaines de milliers d’arrivants. On admire en effet le résultat : quelques mois après les événements de Cologne, on apprend qu’au moins 26 femmes ont été agressées par des demandeurs d’asile lors du festival de musique Open Day Fest, à Darmstadt en mai. Rappelons aussi, parce que ça ne fait jamais de mal, qu’un document confidentiel germanique divulgué en septembre 2015 révélait de nombreux crimes sexuels dans le centre de Giessen, tandis qu’un rapport d’Amnesty International confirmait que de telles situations étaient monnaie courante dans les camps de réfugiés. Viols, prostitution forcée, bagarres, émeutes, vandalisme, recel, trafics s’y répandent, protégés du regard de ceux qui ne veulent surtout pas voir, trop heureux d’assouvir leur boulimie sentimentalisme. « Ils se plaignent parce que les foyers d’accueil ne leurs plaisent pas. Ils créent des problèmes parce que la nourriture ne leur plaît pas. Ils se battent dans les foyers », s’était même agacé le ministre fédéral de l’Intérieur, Thomas de Maizière.

En Grèce, en Hongrie, en Macédoine ou en Australie, les heurts se succèdent et se ressemblent. À Calais, théâtre d’affrontements quotidiens, les clandestins n’hésitent plus à attaquer la police à coups de barres de fer ou de cailloux. À Paris, le lycée Jean-Quarré, occupé un temps illégalement, fut la scène de rixes récurrentes ; les dons des riverains y étaient volés et revendus. La capitale est scarifiée de bidonvilles, de campements sauvages, régulièrement démantelés pour ressurgir aussitôt à quelques encablures. Dernier en date, le jardin d’Eole, dans le 19e, où s’agglutinaient plus d’un millier d’exilés et qui a fini par être évacué ce lundi matin en raison de plusieurs cas de tuberculose.

« S’il faut plusieurs sites, nous en ouvrirons plusieurs », assure Anne Hidalgo, qui espère ainsi accueillir puis dispatcher les 20 à 60 nouveaux arrivants quotidiens « vers la structure la plus adaptée à leurs besoins ». Dans cette logique, elle exhorte l’État à débloquer des places pour demandeurs d’asile, en vue de fluidifier toute une chaîne d’hébergement passablement encombrée. L’adjointe à la Solidarité Dominique Versini – cofondatrice du SAMU Social – va encore plus loin, prônant la régularisation des sans-papiers casés dans les hôtels d’urgence, au prétexte que, de toute façon, ils ne quitteront jamais le territoire. Dès lors, ils pourraient s’intégrer et libérer des lits. Voire prétendre à un HLM ?

Certes, les faits ne lui donnent pas tort : seuls 1 à 5% des déboutés sont reconduits dans leur pays d’origine. À l’échelle européenne, 34% des exilés en situation irrégulière ont été expulsés en 2014, pour un coût de 4 000 euros par personne. Mais faut-il pour autant s’en accommoder ? Que penser du désastreux signal véhiculé par des régularisations massives, qui produiraient l’effet d’une pompe aspirante ? Comment ne pas y voir un cinglant aveu d’échec à maîtriser une immigration en roue libre et à faire respecter la loi ? Comment empêcher les clandestins d’y percevoir un formidable encouragement, s’ils sont tôt ou tard absous par l’administration ? Place Bauveau, on n’est pas spécialement enchanté par l’initiative de l’Hôtel de Ville : « L’État est engagé depuis des mois dans la résorption des campements de migrants à Paris. Cette action résolue a permis la mise à l’abri plus de 8 500 personnes ces derniers mois, afin de leur offrir un accueil digne et de les accompagner dans leur démarche vers l’asile. 16 000 places de CADA auront été créées sur le quinquennat, c’est un effort inédit. » Où s’arrêtera-t-on ?

Les CADA (centre d’accueil pour demandeurs d’asile), parlons-en. Leur nombre de places, qui a quadruplé en dix ans dans l’Hexagone, devrait s’approcher des 35 000 en 2016. Ils sont gérés par des sociétés d’économie mixte ou des associations subventionnées, qui ne tireraient aucun avantage d’un tarissement migratoire. Telle l’inamovible France Terre d’Asile, également en charge du futur camp « humanitaire » parisien, avec Emmaüs Solidarité et Aurore. Pour mémoire, la Cour des comptes estime à 13 724 euros le coût d’un demandeur d’asile, compte tenu de l’accompagnement, l’hébergement, l’aide juridictionnelle, les allocations, la CMU et l’AME. Ceux qui sont admis en CADA bénéficient d’une allocation mensuelle de subsistance (AMS) de 91 à 718 euros par mois. Les autres échouent dans les 47 000 places d’hébergement d’urgence, dont 22 000 nuits d’hôtel, et touchent l’allocation temporaire d’attente (ATA) de 340,50 euros par mois (qui a augmenté de 179 % en quatre ans). Le coût moyen d’un centre provisoire d’hébergement est évalué à 35 euros par personne et par jour. Les premières évacuations de campements parisiens, en juin 2015, avaient obligé l’État à débourser en quelques semaines la coquette somme de 10 millions d’euros pour héberger 1 020 migrants, confiait à l’époque Jean-François Carenco, préfet de Paris et de l’Ile-de-France. « Il y a certains endroits, c’est plus des réfugiés, c’est des bandits. », déclarait-il dans la foulée.

Trop, c’est trop. Même le Dalaï Lama le dit : « L’Europe ne peut pas devenir un pays arabe. » Au fil des années, l’image de la capitale ne cesse de se dégrader. La délinquance fait fuir les touristes, notamment chinois, au point que 26 000 policiers et agents de la Ville avaient dû être déployés l’été dernier pour surveiller les zones les plus exposées. Il y a quelques jours, la justice a donné raison à l’association de riverains de la rue Dejean, dans le 18e arrondissement, qui avait déposé plainte contre la mairie de Paris pour rupture d’égalité avec ses concitoyens parisiens en matière de sécurité. Leur quartier, gangréné par les vendeurs à la sauvette, les dealers, les prostituées et autres spécimens, était devenu un lieu de pugilats et d’agressions jonché de détritus, dans l’indifférence totale de la municipalité. « Paris commence à ressembler au Bronx », déplorait en 2013 Frédéric Péchenard, l’ex-chef de la Police nationale. Visionnaire.

Mais Madame Hidalgo ne semble pas s’en émouvoir, trop affairée à parachever ses manœuvres clientélistes. L’enjeu est multiple : satisfaire et gonfler son électorat bobo et immigré, faire fuir les classes moyennes qui ne votent pas pour elle, caresser dans le sens du poil ses adjoints écolos et communistes, alors que ceux-ci ne représentent plus rien au plan national, attiser avec un opportunisme cynique la lutte des classes en diabolisant les bourges et en cassant « les ghettos de riches », comme s’en gargarise son adjoint au logement Ian Brossat. Dans un climat électrisé par les tensions sociale, les grèves, les groupuscules d’extrême gauche, son coup d’éclat « humanitaire » ne pouvait mieux tomber. La voilà résolue à devenir la pasionaria du vrai socialisme, l’antithèse d’Emmanuel Macron, la bienfaitrice des opprimés, quitte à transformer Paris en cloaque et en usine à HLM, de préférence dans les beaux quartiers, où les nuisances prolifèrent au rythme des constructions d’ensembles sociaux. Mais derrière ce bel altruisme de façade et cet étalage de démagogie à la truelle, se cachent des objectifs plus mercantiles, comme s’en inquiète la Cour régionale des comptes dans son récent rapport. La mairie de Paris a en effet réussi à boucler son budget 2016 grâce aux avances des loyers payés par ses bailleurs sociaux – encaissables sans être échus, pour un montant de 354,4 millions d’euros –, afin de continuer à investir massivement malgré la baisse de ses recettes, et soutenir son programme de 10 milliards d’euros prévu jusqu’à 2020. On comprend mieux l’empressement de la mairie à reconventionner en HLM une partie du parc privé de ces bailleurs. Il faut dire qu’Anne Hidalgo a littéralement fait exploser la dette parisienne, qui a franchi avec allégresse la barre des cinq milliards, soit cinq fois plus qu’à la fin de l’ère Tibéri en 2001. Depuis le règne socialiste, les charges de personnel et les dépenses sociales ont réalisé des envolées supersoniques. Sans oublier les petits arrangements entre amis : lors du débat sur l’orientation budgétaire en octobre 2015, elle a subrepticement glissé une mesure augmentant de manière considérable le quota de logements sociaux municipaux attribués aux fonctionnaires de la ville, fixé désormais à 25% !

On a la maire qu’on mérite, serait-on tenté de conclure. Une maire qui vire à gauche toute mais qui n’est pas capable de tenir elle-même son parapluie, qui interdit de cité les automobilistes modestes ayant une voiture trop vétuste, qui dilapide l’argent du contribuable. Qui balance des hashtags #WelcomeRefugees sur Twitter in english mais qui baragouine trois phrases d’anglais incompréhensibles à son homologue londonien Sadiq Khan. Qui réaménage la voirie parisienne en dépit du bon sens, qui réhabilite des immeubles haussmanniens en HLM, au mépris de notre patrimoine culturel. Qui fait bâtir son camp de migrants, sans se soucier d’alimenter un système pervers, de favoriser indirectement des trafics d’êtres humains qui engraissent des réseaux. Un camp de quelques centaines d’individus, un trompe-l’œil qui ne règlera rien et ne fera que métastaser le problème. Mais pourquoi s’en priverait-elle puisque l’opposition ne manifeste que de molles protestations, voire une complaisance toxique, face à une politique médiocre régie par des impératifs électoralistes, qui dépèce peu à peu la ville de son âme.

Bataille de la Somme: Hollande sèche la cérémonie

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bataille somme hollande
Tombes britanniques dans la Somme. Sipa. Numéro de reportage : 00753708_000014.
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Tombes britanniques dans la Somme. Sipa. Numéro de reportage : 00753708_000014.

On était encore bouche bée de la manière dont le centenaire de la bataille de Verdun avait été commémoré le dimanche 29 mai qu’une information relayée par France 3 Picardie est passée quasi inaperçue : François Hollande ne participera pas aux commémorations de la bataille de la Somme qui auront lieu le 1er juillet prochain. La raison de cette absence serait, toujours selon France 3 Picardie, l’absence de la reine d’Angleterre qui, faut-il le rappeler, vient de fêter ses 90 ans.

Pourtant, de nombreux chefs d’Etat sont attendus pour cette cérémonie car, si pour les Français la plus grande bataille de la première guerre mondiale est Verdun, pour les pays du Commonwealth, c’est la Somme.

Dans cette terrible bataille plus d’hommes sont tombés qu’à Verdun, ce qui veut tout dire. Les troupes du Commonwealth y ont perdu en cinq mois de combats 203 000 hommes, les Français 66 000 (163 000 à Verdun) et les Allemands 170 000 (143 000 à Verdun). On comprend mieux en lisant ces chiffres l’importance de cette bataille pour les Britanniques, Canadiens, Néo-Zélandais, Australiens ou Sud-Africains.

Le 1er juillet 1916, jour de l’offensive alliée, est le jour le plus meurtrier de toute l’histoire militaire britannique puisque ce jour là, plus de 19 000 « Tommies » ont laissé leur vie sur le champ de bataille. Le régiment royal de Terre Neuve, composé de Canadiens, perdit le même jour 801 de ses hommes sur 865, ce qui fait un taux de perte de 92%…

La moindre des choses serait, puisqu’il n’est pas encore trop tard, que le président de la République se rende à Thiepval, lieu des commémorations comme il s’est rendu à Verdun pour rendre hommage à nos alliés qui ont perdu plus d’un million d’hommes à nos côtés dans cette terrible guerre. Finalement, qu’importaient l’Alsace et la Lorraine à l’Australien de Sydney, au Néo-zélandais d’Auckland, au Sud-Africain de Durban, au Canadien de Montréal ou à l’Ecossais de Glasgow ?

Après les attentats du 13 novembre, alors que l’équipe de France de football devait aller jouer à Wembley contre l’Angleterre, le stade britannique fut pavoisé aux couleurs de la France et de la devise « liberté, égalité, fraternité ». Le Premier ministre David Cameron et le prince William étaient même venus déposer des gerbes de fleurs au bord de la pelouse avant de chanter avec le public pour qui les paroles défilaient sur le tableau d’affichage La Marseillaise.

On a senti ce soir-là une empathie et un soutien magnifiques de l’autre côté de la Manche qui fit chaud au cœur en ces jours de deuil. Aussi, on aimerait que la France ne brille pas par son ingratitude le 1er juillet prochain en mémoire de ces hommes venus du bout du monde mourir pour nous.

On nous parle toujours du fameux « devoir de mémoire », il serait bon cette fois-ci d’y ajouter un devoir de présence…

L’homme qui ne faisait pas rêver

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(Photo : Denis ALLARD/REA)
(Photo : Denis ALLARD/REA)

Il n’y a aucune raison de détester Alain Juppé. Je le sais, j’en ai cherché. Certes, le maire de Bordeaux ne suscite guère de sentiments très passionnés (sauf, peut-être, chez Jérôme Leroy, le communiste de notre bande…). Après tout, la passion, en politique, ça ne dure pas très longtemps et ça a tendance à finir dans les abysses des sondages. Mais soit Alain Juppé est un sacré comédien, soit il ressemble beaucoup à ce qu’il a l’air d’être : un type bien sous tous rapports, catégorie premier de la classe. On se dit qu’avec lui, ce sera sans surprises – ni trompettes. Alain Juppé ne nous promettra pas de terrasser la finance, de réduire la fracture sociale ou de faire plier Angela Merkel. Sa campagne sera raisonnable sur toute la ligne, genre « on ne peut pas dépenser ce qu’on n’a pas » et « sans l’Europe, la France n’est rien ».

Et puis, il paraît que Super-Alain va réhabiliter la fonction présidentielle. Avec lui, pas de « Avec Carla, c’est du sérieux ! » ni de vaudeville à l’Élysée. Ne serait-ce que l’imaginer se rendant en « loucedé » et en scooter chez son amante, ou disant « pauvre con ! » pour éconduire un importun, c’est sacrilège, un peu comme quand on se figurait la maîtresse à poil à l’école (pas moi, bien sûr). Attention, j’ignore tout de la vie privée d’Alain Juppé et de son langage dans l’intimité – il jure peut-être comme un charretier –, mais, comment dire, ce gars-là semble avoir eu deux corps bien avant d’être roi[1. Dans Les Deux Corps du roi (1957, traduction en français 1989 chez Gallimard), le philosophe allemand Ernst Kantorowicz expose la double nature, humaine et souveraine, du monarque, qui possède un corps terrestre et mortel, tout en incarnant le corps politique et immortel.]. On se dit donc, qu’au moins, il fera un monarque républicain tout à fait acceptable, et voici qu’il joue le président-copain. On le voit boire de la bière (un crime pour un maire de Bordeaux) ou faire du vélo – on ne lui a pas dit que, le vélo, c’était moderne au siècle dernier ? Certes, il n’a pas de tee-shirt « NYPD », mais après avoir laissé la journaliste Gaël Tchakaloff[2. Gaël Tchakaloff, Lapins et Merveilles, Flammarion, 2016.] pénétrer dans son intimité, ce « pudique hypersensible » nous apprend, par l’intermédiaire de Camille Vigogne Le Coat[3. Camille Vigogne Le Coat, Je serai président ! L’histoire du jeune et ambitieux Alain Juppé, La Tengo, 2016.], qu’il a été jeune et a collectionné les aventures (tout de même moins que son patron Chirac confie-t-il, finaud). Bref, on a l’impression qu’il est prêt à sacrifier le mystère de sa royale carcasse pour accéder au trône.

Quant à sa politique, on peut gager qu’elle se distinguera brutalement dans le verbe et marginalement dans les faits de celle que François Hollande peine à mettre en œuvre : beaucoup d’Europe, une bonne dose de libéralisme (dont, à tort ou à raison, les Français ne veulent pas, comme en témoigne l’étonnant soutien aux grévistes et bloqueurs) et un discours intraitable sur le déficit budgétaire. Au moins Juppé devrait-il bénéficier d’une légitimité retrempée dans les urnes, pour faire mieux tourner la machine sans toucher aux cadres dogmatiques de la seule politique possible.

Dans ces conditions, pourquoi se désoler de son élection annoncée ? D’abord, précisément parce qu’elle est annoncée et qu’on aime bien les surprises. Comme Balladur, Juppé, candidat du parti des médias et des sondeurs, a été sacré avant l’heure. Ce qui donne bien sûr très envie de voir le peuple faire échouer malicieusement le scénario écrit à l’avance pour lui (celui de droite en l’occurrence puisqu’il paraît que tout se jouera lors de la primaire).

D’accord, mais la France a besoin de souffler, entend-on de toutes parts, et, comme l’observe finement Hervé Algalarrondo, avec Juppé, ce serait Bordeaux au pouvoir. C’est-à-dire, espère-t-on de façon subliminale dans nos belles provinces, un peu de la France d’avant qui reviendrait par magie. Juppé, c’est du neuf-vieux, autrement dit du vintage. À travers lui, on imagine le retour au chiraquisme, voire, pour les électeurs de gauche, au temps béni de l’État-providence et du plein-emploi. « Juppé, c’est la DS en politique », résume Gil Mihaely. Passons sur le fait que ce temps béni avait cours dans un monde de nations et que même Alain Juppé ne pourra pas réaliser le miracle de ramener nos usines sans protéger nos frontières d’une façon ou d’une autre. Malgré l’arnaque qui parvient à faire passer un dirigeant hors sol standard pour un homme du terroir, Juppé au pouvoir ce pourrait bien être Berlin plus que Bordeaux.

Il y a une entourloupe plus sérieuse. Que Juppé se réclame d’une « droite ouverte », fort bien, même si, comme pour la laïcité, il veut signifier qu’il n’est pas vraiment de droite. En tout cas, clairement pas de la droite Tillinac, façonnée par un passé de clochers et de gloire. Non, Juppé, comme le montre Marc Cohen, c’est plutôt la droite « théorie du genre ». L’ennui, c’est que, dans son souci de complaire à la gauche et d’entretenir la « Juppémania », lancée par les Inrocks en novembre 2014 pour célébrer son ralliement à l’adoption homosexuelle, il copie son pire travers : son refus frénétique de voir le réel et sa manie de le repeindre en rose multi-culti avec l’espoir que les mots « vivre-ensemble » créeront la chose. Quand les questions identitaires taraudent les Français, qui découvrent chaque jour avec effarement l’avancée de l’emprise islamiste sur une partie de leurs concitoyens, le chouchou des sondages nous chante l’air de l’identité heureuse et des méchants réacs.[access capability= »lire_inedits »] Ce qui revient à désappointer les électeurs pour séduire les journalistes. S’il s’agit d’un calcul, il prouve que même un homme longtemps surnommé Amstrad (cher jeune lecteur, dans les sombres temps d’avant Steve Jobs, un Amstrad était un ordinateur dernier cri) peut manquer de sens commun. Un de ceux que Renaud Camus appelait il y a quelques années « les amis du désastre ». Du reste, après l’identité, c’est l’éducation elle-même qui est décrétée heureuse. « Sur le collège, j’entends aussi parler d’abrogation, de pétitions, de manifestations, déclare-t-il au Figaro. Le PS dit une bêtise quand il prétend que nous avons saccagé l’Éducation nationale. Ne faisons pas la même chose. » Bref, on le prend pour un père tranquille, c’est un nouveau docteur tant-mieux.

Dans son obsession de se démarquer des « déclinistes » et autres « Cassandre qui annoncent l’effondrement de la civilisation occidentale » (dont chacun sait qu’elle se porte très bien, ah ! non, j’oubliais qu’elle n’existe pas), Alain Juppé ignore que loin des sommets de sa pensée et de sa certitude de fer d’avoir raison, le populo continue à voir ce qu’il voit et à vivre ce qu’il vit. Et, en dépit des instances et réprimandes pressantes qui lui sont faites, à vouloir rester un peuple avec ses traditions et ses petites manies.

Bien entendu, quand on congédie le réel par la porte, il trouve le moyen de revenir par la fenêtre électorale. Les militants du Front national ont senti la bonne odeur des voix à prendre. Homme de droite aimé par la gauche, Juppé correspond parfaitement au portrait-robot du candidat UMPS, autrement dit de l’adversaire idéal de Marine Le Pen. Qui, durant cinq ans, face à lui, pourra apparaître non seulement comme la seule alternative, mais aussi comme le parti de la lucidité. Ainsi, une fois de plus et conformément au théorème de Finkielkraut, aura-t-on fait cadeau du réel au Front national.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Le triomphe du doute

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L'aéroport de Zaventem, en Belgique, après les attentats du 22 mars (Photo : SIPA/00748199_000073)
L'aéroport de Zaventem, en Belgique, après les attentats du 22 mars (Photo : SIPA/00748199_000073)

Pour trouver la porte d’entrée de la Théorie du kamikaze, le dernier essai publié par Laurent de Sutter, il faut intégrer le paradoxe suivant : il n’y a de réel que de la destruction.

Poursuivant la figure du « kamikaze », littéralement, en japonais, le « vent de dieu », revenu en vogue ces derniers mois lors des attentats terroristes de novembre, Laurent de Sutter attire notre attention sur l’hypothèse suivante : l’attentat-suicide relève – quasi exclusivement – du registre esthétique. L’acte terroriste, et surtout l’explosion sonore et visuelle qui s’ensuivent, sont en effet une représentation excitante (au sens physique des particules) et sidérante (au sens étymologique de « l’aveuglement par les étoiles ») de la destruction du monde matériel construit par les hommes.

Les événements du 11 septembre 2001, par conséquent, constituent une victoire de l’in-humain, conçu doublement comme un stade d’horreur difficilement soutenable et comme une forme de transcendance, celle du « feu » venu du ciel et envoyé par les dieux, sur l’humain.

Dès lors, plus question de qualifier les terroristes de « nihilistes », nous l’avons compris : ce terme galvaudé par les médias dit le contraire de ce qu’ils sont. En allant chercher, provoquer Dieu sur son terrain, les terroristes le font advenir en même temps qu’ils se placent en concurrence avec lui dans le maniement du feu destructeur. Ils signeraient ainsi le triomphe du sceptique (qui ne croit que ce qu’il voit, et a besoin de voir le dieu qu’il prie) sur le croyant, qui croit parce qu’il ne voit pas.

Cela conduit à une distorsion du réel. En voulant atteindre le statut divin – et s’assurer du même coup de son existence – le terroriste inspiré par l’idéologique islamiste en l’occurrence creuse un trou irréparable dans le réel qui le sépare du reste de l’humanité. Ni dieu, ni homme, il se fait pur vecteur de représentation, il n’est plus qu’un être esthétique au service d’une mise en scène dont il n’aura pas le loisir de profiter.

Théorie du kamikaze, de Laurent de Sutter, PUF, 2016.

Théorie du kamikaze

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Divorce à la balzacienne

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"La séparation, le divorce", gravure du XIXe siècle (SIPA/00613276_000027)

« Les époux peuvent consentir mutuellement à leur divorce par acte sous signature privée contresigné par avocats, déposé au rang des minutes d’un notaire. » C’est en ces termes que les députés viennent de voter un amendement déposé par le garde des Sceaux, qui permet désormais de se séparer en quinze jours, sans qu’un juge intervienne. S’il y en a un que cette disposition aurait vivement mécontenté, c’est Balzac. Une des grandes inquiétudes de La Comédie humaine concerne la famille : « La base des sociétés humaines sera toujours la famille. Là commence l’action du pouvoir et de la loi », fait-il dire à son Médecin de Campagne (1833).

Balzac pourrait ainsi venir au secours de l’UNAF[1. Union nationale des associations familiales.], pour qui le juge, dans le divorce, « assure, par son indépendance et son impartialité, la protection du conjoint le plus vulnérable ». On trouve une parfaite illustration de ce rôle dans L’Interdiction (1839), quand la cupide marquise d’Espard s’empare de la fortune de son mari, bon bougre lunatique, en le faisant enfermer.[access capability= »lire_inedits »] Elle ne voit, pour s’opposer à ses desseins, que l’intègre juge Popinot : « Les juges, madame, reprit le bonhomme, sont assez incrédules, ils sont même payés pour l’être, et je le suis. »

Même remarque pour la Conférence des évêques de France qui affirme : « Le mariage est une institution au croisement de l’intime et du public. Le divorce sans juge occulterait ce caractère institutionnel du mariage au profit d’un caractère contractuel. » Cette fois-ci, c’est le Balzac de la Physiologie du mariage qui est à la manœuvre. Tout en souhaitant des réformes dans ce texte drôle et rabelaisien, il note cependant : « Le mariage peut être considéré politiquement, civilement et moralement, comme une loi, comme un contrat, comme une institution : loi, c’est la reproduction de l’espèce ; contrat, c’est la transmission des propriétés ; institution, c’est une garantie dont les obligations intéressent tous les hommes. »

Combat d’arrière-garde de quelques réacs, Balzac le premier ? Il faut croire que non. Le mariage hédoniste et le divorce comme produit de consommation ne plaisaient pas non plus au philosophe communiste Michel Clouscard dans Le Capitalisme de la séduction (1981), qui voyait une vraie hypocrisie « phallocrate » dans le désir « que la femme “réussisse” son divorce » pour mieux la lancer sur le marché du travail, « où on réussira à en faire une chômeuse ».

Urvoas est donc bien un vrai ministre socialiste d’aujourd’hui : la preuve, il est attaqué et sur sa droite et… sur sa gauche.

L’interdiction, Balzac, Folio.
Physiologie du mariage, Balzac, Folio.
Le Capitalisme de la séduction, Michel Clouscard, Éditions sociales.[/access]


Physiologie du mariage

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La géographie, parent pauvre de l’enseignement

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La rivière Yellowstone, aux Etats-Unis. (Josué Llull/Flickr)
La rivière Yellowstone, aux Etats-Unis. (Josué Llull/Flickr)

L’Histoire est nécessairement constituée de mythes. Si une communauté humaine a pour ambition de justifier le monde qu’elle propose à ses membres, il est de son devoir d’enseigner l’Histoire pour montrer comment et pourquoi on en est arrivé là. Cela n’a rien à voir avec l’Histoire proprement dite, on devrait plutôt appeler cela de l’éducation civique. C’est utile et même indispensable. Les grandes dates, les grands hommes, le rituel, toute la liturgie. Mais tout cela relève d’un savoir de nature ésotérique. Ce n’est pas une science. Et si l’on insiste pour lui donner le nom d’Histoire, pourquoi demander à l’Histoire d’être une science ?

On peut, au contraire, penser sans tomber dans l’effroi, que (presque) tout est faux dans un programme d’Histoire scolaire. Par exemple : que la Renaissance n’est pas un moment de renouveau, mais l’enfoncement dans une impasse matérialiste (ou le contraire). Que la Commune de Paris n’est pas le soulèvement d’un peuple jaloux et sanguinaire, mais un mouvement patriotique et culturellement ambitieux (ou le contraire). Que la Première Guerre mondiale est un soubresaut de telle ou telle nature et pas de telle ou telle nature. Etc.

Peu importe. Le résultat final relève de l’instruction civique. Ou du roman national, si l’on préfère. Et si l’on n’est pas d’accord, on s’en remet à son quant-à-soi et, éventuellement, on fait la révolution. En tout cas, le roman est là, jusqu’à ce qu’on le change. Et s’il n’était pas là, rien ne dit que l’on s’en porterait mieux.

L’historien Paul Veyne a affirmé que l’Histoire était un « roman vrai ». On peut ajouter que contrairement à la littérature, qui est toujours vraie, à sa manière, l’Histoire est un roman faux. Le roman de l’histoire est toujours faux, à sa manière. Il faut le prendre tel qu’il est. De fait, il est aussi impossible à prouver que n’importe quel autre catéchisme. Et aussi utile, voire indispensable pour la vie en société.  Et si les polémiques sur le programme scolaire d’Histoire se succèdent, on ne sait jamais, hélas, de quoi on parle exactement ; de science ou d’idéologie ? D’ailleurs, il y a de fortes chances que les fronts soient renversés sans même que l’on s’en rende compte.

La géographie ? Personne ne s’y intéresse, pas même ceux qui l’enseignent !

En revanche, la géographie échappe généralement au débat. Elle se trouve, de manière inexplicable, hors du périmètre de la pensée critique. Pourtant, ce sont les mêmes élèves et aussi les mêmes professeurs qui sont concernés.

Dans certains pays, la géographie relève du domaine scientifique et non du littéraire. Son enseignement est confié à des professeurs dédiés, non aux professeurs d’Histoire : on sait bien qu’en France, l’immense majorité des professeurs d’histoire-géo sont des historiens. Peut-être est-ce justement une raison de l’angle mort dans lequel se trouve la géographie : personne ne s’y intéresse, pas même ceux qui l’enseignent. Dans ces pays – du moins dans ceux que j’ai pu observer, qui se trouvent au centre-est de l’Europe – on enseigne les fleuves et les mers du monde entier ; le désert d’Atacama, les monts Uluru et Kosciuszko, ainsi que tous les recoins du territoire national. De la géographie lourde, factuelle. Sans que l’on se sente obligé d’y ajouter toutes sortes de supercheries socio-économiques. La géographie est un réservoir inépuisable de connaissances objectives. Il est véritablement désolant de s’en priver, au moment où vacillent justement toutes les certitudes.

En France, en effet, la confusion scientifico-littéraire de l’Histoire s’est étendue à la géographie au point que le programme scolaire dans cette matière est devenu, si c’est possible, encore plus distant des réalités que celui d’Histoire. Et cela, bien entendu, au nom de la proximité avec la réalité.

Voyons la classe de quatrième : une « séquence » sur la mondialisation (sans savoir ce qu’est le monde), une « séquence » sur la gestion des déchets (sans commentaire), une « séquence » sur les catastrophes naturelles (mais on ne sait que peu de choses sur la nature et absolument rien sur les populations que lesdites catastrophes touchent), etc.

Est-ce une caricature ? Est-ce vraiment ainsi ? Plus on s’intéresse à la question, plus on sent le sol se dérober. Et l’on risque de tomber dans les vieux travers. Par exemple : autrefois, c’était mieux. Bientôt, on ressent une grande lassitude à devoir entrer dans le détail de ces programmes absurdes et illisibles.

Gardons notre calme. Prenons, au hasard, une évaluation de troisième. Dans une première partie, les élèves sont invités à placer deux fleuves et deux massifs montagneux de leur choix sur une carte de France. Pas trois, ni quatre. Deux. De plus, le fond de carte indique en pointillés l’emplacement des fleuves et des montagnes.

Deuxième partie : étude de documents. On demande aux élèves d’analyser deux campagnes publicitaires réalisées pour le compte de collectivités territoriales (en l’occurrence une ville et une région), destinées à montrer l’attractivité des territoires provinciaux. L’objectif, entre autres, est de faire dire aux élèves que l’une des deux campagnes est destinée aux investisseurs, l’autre aux ménages.

De la base au sommet, de simples observateurs des événements économiques et sociaux

Est-ce cela, la géographie ? On évoque volontiers la nécessité de rendre l’enseignement attractif. Faut-il vraiment penser que les enfants de 14 ans sont plus intéressés par la distinction entre deux campagnes de publicité, que par l’apprentissage de tous les fleuves du monde, avec ce que cela peut suggérer de pittoresque et d’évasion ?

Je suppose que la question de l’intérêt ou du désintérêt des élèves est une fausse voie. Observons plutôt deux phénomènes concomitants. D’un côté, en enseignant la géographie de cette manière, on encourage les enfants à observer, à raisonner comme s’ils avaient du pouvoir. On les responsabilise, en quelque sorte, dès leur plus jeune âge ; mais sans leur donner les connaissances qui leur permettraient d’exercer ces responsabilités. Dès lors, tout devient égal ou superficiel, en particulier les choix politiques. D’un autre côté, il semble qu’à l’heure actuelle, ceux qui détiennent le pouvoir agissent de plus en plus comme s’ils étaient eux-mêmes de simples observateurs des événements économiques et sociaux ; à tout moment, ils tiennent à communiquer les sentiments puissants qui les habitent, comme le dépit ou l’indignation.

L’enseignement scolaire de la géographie, à l’écart des grands débats, dans ses relations paradoxales avec le monde et avec les événements, est l’antichambre de la double peine socio-économique, de l’injonction politique contradictoire.

Sadiq Cannes

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Ken Loach reçoit la Palme d'or pour son film "Moi, Daniel Blake" (Photo : SIPA.00756771_000001)
Ken Loach reçoit la Palme d'or pour son film "Moi, Daniel Blake" (Photo : SIPA.00756771_000001)

DEGRÉ ZÉRO – Mercredi 27 avril

Qu’est-ce que j’apprends, par un communiqué de presse du CNRS ? Sur Mars, l’eau bout à 0 °C ! Je ne vous explique pas tout, mais en gros, c’est dû à la différence de pression atmosphérique : 6 millibars là-bas contre 1 013 chez nous ; on ne se rend pas compte comme ça, mais ça vous change une planète. Cette découverte explique beaucoup de choses, m’explique-t-on d’ailleurs, et notamment le relief accidenté de Mars, sculpté par l’eau bouillante. Sans compter que pour le thé, ça simplifie considérablement le boulot de Matt Damon, déjà bien occupé avec ses tomates.

 

LAST BREXIT… – Dimanche 1er mai

France Culture, 11 heures, L’Esprit public – Jean-Louis Bourlanges nous explique comment, dans son discours de Londres, Obama a pris à contre-pied les partisans du Brexit : « À la base de leur argumentation, on trouve surtout le vieux choix churchillien : “Entre l’Europe et le grand large, nous choisirons toujours le grand large.” Mais que faire quand c’est le grand large qui leur dit : “Choisissez l’Europe” ? » 

Ils peuvent d’autant moins refuser, poursuit l’impitoyable Bourlanges, qu’Obama en appelle tout haut à la fameuse « special relationship » entre les deux pays, si chère aux Britanniques ; elle sera encore plus forte si le Royaume-Uni reste dans l’Europe, « parce que c’est dans l’intérêt des États-Unis », balance Barack. Et Jean-Louis de décrypter drôlement : « En tant que cheval de Troie des intérêts américains en Europe, la Grande-Bretagne est nettement plus utile à l’intérieur de l’Union qu’à l’extérieur ! »

Le Bourlanges, pour sa part, est nettement meilleur maintenant, en spectateur dégagé, que dans le rôle de prof. de centrisme radoteur où il s’était enfermé pendant trente ans.

 

GOD SAVE THE KHAN – Lundi 9 mai

Lu quelque part (sans doute dans le 42, que je prends volontiers quand il pleut) : en accédant au poste de maire de Londres, Sadiq Khan est loin d’avoir épuisé ses ambitions, à en croire cette vraie-fausse confidence lâchée en réponse à un journaliste :

« Qu’est-ce que vous comptez faire après ?

— Tout, sauf reine d’Angleterre ! »

Comme quoi les Londoniens ont de la suite dans les idées : ils votent pour le candidat le plus drôle. Ainsi Sadiq succède-t-il à Boris, aussi marrant dans un genre moins Rastignac. À un journaliste qui lui demandait s’il envisageait d’entrer un jour à Downing Street, « BoJo » avait répondu : « J’ai autant de chances de devenir Premier ministre que de me réincarner en olive, ou d’être décapité par un frisbee. »

 

BACK IN USSR – Vendredi 13 mai

Décidément, rien ne va plus pour les communistes dans l’ex-patrie du socialisme. Non seulement ils ont scissionné comme de vulgaires trotskistes, mais pour récupérer la marque « Parti communiste » les deux PC en sont maintenant réduits à prendre à témoin la justice bourgeoise. Accessoirement, selon Le Figaro, chacun de ces deux partis (faux) frères accuse l’autre d’être manipulé en sous-main par Poutine. Et sur ce dernier point au moins, je ne serais pas surpris qu’ils aient raison tous les deux.

 

RAIDE CARPETTE – Dimanche 22 mai

Treize fois sélectionné, six fois primé, déjà palmé en 2006, Ken Loach triomphe une fois de plus cette année à Cannes, avec un énième drame misérabiliste sur les laissés-pour-compte du thatchero-blairo-cameronisme. Notez que je n’ai rien contre le cinéma engagé en général, sauf qu’il est généralement chiant.

Tel n’a pas été l’avis du jury cannois, qui s’est enthousiasmé pour ce trente-quatrième coup de piolet vengeur contre l’« extrême droite néolibérale ». Il fallait voir Ken, tous poings levés, remercier le festival d’avoir, à travers lui, distingué « un cinéma qui met en avant le peuple contre les puissants ». Sur ces fortes paroles, un tonnerre d’applaudissements est monté du parterre de pingouins triés sur la banquise… Vivement le réchauffement climatique ![access capability= »lire_inedits »]

 

LA GUERRE DU TYROL N’AURA PAS LIEU – Lundi 23 mai

Au premier tour de l’élection présidentielle autrichienne, le score du candidat d’extrême droite avait été jugé assez unanimement excessif. Depuis lors, Le Monde n’a cessé de faire monter la pression, le suspense, voire l’angoisse, chez ses lecteurs (dont moi, mais moins).

« L’extrême droite aux marches du pouvoir en Autriche », titrait-il ainsi le 18 mai, sur quatre colonnes et un ton solennel. Et de suggérer en sous-titre l’enjeu dramatique de ce scrutin : la guerre, tout simplement ! Une menace explicitée en trois points : non seulement le FPÖ est « hostile à l’Europe », mais il « veut augmenter le budget militaire » et pour cause… : il « a des visées sur une partie du Tyrol italien ».

Bref, au train où va Le Monde, les conditions semblent être réunies, en cas de victoire du redoutable Norbert Hofer, pour un Anschluss à l’envers de l’Autriche sur le Sud Tyrol et, partant, pourquoi pas, une nouvelle conflagration européenne. Elle pourrait opposer, par exemple, les gentilles démocraties bruxello-compatibles à l’Autriche et ses nouveaux amis populo-autoritaires du groupe de Visegrád (Pologne, Hongrie, Slovaquie, Tchéquie)…

Comment ça, j’en rajoute ? Mais ce n’est pas moi, c’est mon quotidien du soir préféré ! La veille du second tour encore, donnant « le candidat d’extrême droite favori », il annonçait sur une pleine page le « crépuscule viennois » (sic), non sans préciser en sous-titre : « Ce second tour sonne le glas pour les partis au pouvoir depuis 1945 » (suivez mon regard).

Patatras ! Ce lundi, le cauchemar mondain s’est évanoui. En fin de compte, ça s’est passé comme chez nous aux régionales : par un prompt renfort, les 20 % du Vert se virent 50,3 en arrivant au port. Eh bien ! au lieu de se réjouir de cette victoire apparemment inattendue, Le Monde et ses clones redoublent d’inquiétude, sur le thème : combien de temps durera ce « répit » ?

Un défaitisme qui en dit long sur la confiance qu’ils accordent à leurs « champions ». C’est pourtant simple : tout dépendra du comportement du nouveau président, de son chancelier, de sa coalition et de son gouvernement ; bref, de tout sauf du FPÖ.

Comment ça, c’est pas rassurant ?

 

LAISSEZ VENIR À MOI LES PETITS ENFANTS… – Mercredi 25 mai

En tant que catholique, une question me taraude, depuis le temps que les curés pédophiles sont à la mode : pourquoi diable préfèrent-ils aussi massivement les Giton aux Lolita ? Sont-ils gays en plus, ou juste paresseux ­­– les petits garçons étant plus abordables, si j’ose dire, entre scouts, enfants de chœur et autres allumeurs de cierges ?[/access]

Loustal Confidential

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Jacques de Loustal dans son atelier parisien, en 2007. (Photo: SIPAUSA30068501_000017)
Jacques de Loustal dans son atelier parisien, en 2007. (Photo: SIPAUSA30068501_000017)

A 60 ans, son trait est toujours aussi architectural, sa lumière brûle la rétine et ses couleurs font monter la température d’un cran. Le lecteur sue à grosses gouttes en tournant fébrilement les pages de son album Black Dog, paru chez Casterman, d’après un scénario de Jean-Claude Götting. Jacques de Loustal ne pratique pas la câlinothérapie comme certains de ses confrères bédéistes. Ne comptez pas sur lui pour truffer son récit de mots doux et clôturer par un « happy ending » à la gloire des peuples réunis. Il laisse la fraternité et autres fadaises humanistes aux amuseurs de patronage. Son cadre de travail, depuis sa collaboration à Métal Hurlant, a le parfum du désenchantement.

L’homme misérable y est dépeint sous toutes les coutures. Le soleil assommant plombe la vue de ses héros de papier. Les films de gangsters des années 50-60, qui ont nourri son imaginaire, aiguisent la violence de son pinceau. Cet homme-là a la nostalgie d’une Amérique désolée qu’il traversa durant sa jeunesse. L’ironie des destins fracassés constitue sa matière première. Les espaces désertiques cimentent la pensée. Alors, est-ce encore de la bande-dessinée ? Oui, si l’on compte les cases et les bulles. Non, si l’on considère Loustal comme un illustrateur de premier ordre. Un paysagiste de la mouise. Un peintre de la noirceur en Technicolor. C’est pourquoi son univers graphique correspond à l’âpreté de Simenon, Denis Lehane, Jerome Charyn ou encore Jean-Luc Coatalem.

Dans Black Dog, remake de Noir (éditions Barbier & Mathon), il a convaincu Götting de transposer son histoire originale aux années 70-80. Le résultat est somptueux, d’une cruauté sans rédemption possible. Chaque planche pourrait être exposée dans un musée et rendre fou de rage les artistes officiels. Les collectionneurs ne s’y trompent pas et reconnaissent depuis longtemps la haute valeur picturale de ses œuvres. Dans cette aventure qui ressemble à une farce morbide, tous les ingrédients du désastre sont en marche : une blonde nympho à lunettes, un grand chien noir, une piscine bleu électrique, un inspecteur de police et des mauvais garçons prêts à tout pour une poignée de dollars. Le tout, dans un décor hollywoodien stylisé jusqu’à l’épure. Stefan Slovik, mécano fraîchement viré par son patron et ne maîtrisant que quelques mots d’anglais, va croiser la route de Monsieur Deville, un mafieux enragé qui ne lui laissera aucune porte de sortie. L’argent et le sexe ne sont que des prétextes au déchaînement des hommes. C’est de la tragédie antique avec de longues voitures américaines et une fille en bikini rouge sang.

Black Dog, Loustal et Götting, Casterman.

« Lendemain » heureux…

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Ulrik Munther (Photo : Zentropa)
Ulrik Munther (Photo : Zentropa)

C’est une tête d’ange, perdue entre enfance et maturité. Il enfile une chemise à carreaux avec l’aide d’une femme qui pourrait être sa mère. « Ça va aller, » le rassure-t-elle. Après deux ans de détention dans un centre fermé pour mineurs en Suède, John, assassin de sa petite amie, va sortir – nous n’emploierons pas ici le mot « libéré ». Le tout jeune homme retrouve alors son père, Martin, et son petit frère Filip dans leur exploitation agricole.

John entend reprendre ses études dans son lycée – celui où, deux ans plus tôt et dans un accès de fureur incontrôlée, il avait tué une des élèves. La proviseure (une actrice épatante, Inger Nilsson) tente, avec bienveillance et bon sens, de l’en dissuader. Pareil retour du jeune criminel déchaîne effectivement les passions : celle de la mère de la victime qui le croise dans un supermarché et l’agresse, celles d’autres condisciples qui s’inventent une mission de justiciers. La violence va crescendo, jusqu’à la scène finale où la mère de la victime hurle au jeune-homme de s’en aller, ce que tout le monde ou presque lui suggérait déjà.

Il est toujours difficile d’aborder le crime sous l’angle de l’humanité de son auteur. On se souvient ainsi de la levée de boucliers qu’avait entraînée la sortie du film de Cédric Kahn, Roberto Succo en 2001 : bien que ce dernier mît en scène la folie du jeune italien qui sema la mort en France dans les années 80, nombreux furent ceux qui condamnèrent le film sans l’avoir jamais vu. Ni le propos du film (pourtant tout à la gloire de la gendarmerie), ni la bonne volonté explicative de Cédric Kahn ne vinrent à bout d’un refus viscéral qu’on évoquât Succo en termes humains, dangereusement humains.

Le tout jeune criminel, le mineur, l’enfant meurtrier échappe en partie à ce tabou : il pourrait être notre petit frère, notre neveu ; sa dimension meurtrière n’épuise ni sa vulnérabilité, ni son potentiel de bonté. Dans Le lendemain, le réalisateur, Gustav von Hort, en rajoute : il donne à son personnage les traits d’Ulrik Munther, blondinet à la virilité incertaine, enfant à peine monté en graine, doux et gracieux. L’environnement familial est également rassurant : un père paysan (incarné par un Mats Blomgren au visage plus que jamais fermé), volontiers normatif et cadrant. On dîne à l’heure, on boit du lait à table. À peine sorti du centre fermé, John aide son père aux travaux des champs. Les adultes qui entourent les jeunes se réfèrent à la loi. La mère est absente du foyer familial, suggérant une blessure affective chez le jeune homme. Enfin, le crime lui-même, jamais représenté, est évoqué lors d’un dialogue comme un acte quasi-inconscient, dont l’adolescent n’a aucun souvenir, réalisé dans un état proche du somnambulisme. Pour le spectateur, la charge répulsive du crime est ainsi totalement désamorcée, faisant place nette à une autre émotion : celle que suscite la violence vengeresse du groupe dont est victime ce garçon, pourtant depuis longtemps inoffensif.

Ici se trouve le premier propos du film : la loi ne réprime pas seulement le crime, elle a en charge de contenir la violence du groupe afin qu’il ne se transforme pas en horde primitive. Ceux que la justice a punis, la loi les protège. À l’heure où un certain goût du lynchage public pointe à nouveau son nez dans l’espace social – on pense notamment aux dénonciations de voisinage, sur Internet ou dans la presse, notamment lors de libérations anticipées et qui se traduisent ici ou là par des intimidations physiques – pareil rappel au devoir de civilisation n’est pas antipathique. A fortiori dans un film bien réalisé (belle photographie, acteurs justes, intrigue bien menée). On peut entendre, selon l’expression courante, que c’est probablement là « ce que l’auteur a voulu dire ».

Mais est-ce tout à fait ce qu’il a montré ?

Si l’on veut bien admettre que toute œuvre n’existe qu’en relation, plus ou moins conscientes, avec celles qui l’ont précédée, on sera frappé par la symétrie quasi parfaite que ce scénario entretient avec un autre film : Le fils, des frères Dardenne (2002).

Dans ce dernier film, comme dans Le lendemain, on assiste à la confrontation d’un jeune criminel récemment libéré et de l’un des parents de sa victime. Dans les deux films, la fin est claire, non ambiguë, mais elliptique et brutale. En revanche, le chemin parcouru par les personnages, tout comme la position du spectateur sont inverses. Dans Le fils, nous sommes du côté du père, de sa souffrance ; le jeune criminel se fait d’abord discret, taciturne, « tout petit » avant de réclamer, dans une scène finale bouleversante, sa réintégration (« J’ai payé… », hurle-t-il, dans un accès de désespoir). Dans Le lendemain, John commence au contraire par vouloir reprendre une vie normale (que le spectateur espère avec lui, même s’il en pressent l’absurdité et l’ambiguïté masochiste) avant de réaliser que cette attitude n’est pas soutenable – voire suicidaire. Dans Le fils, l’adolescent apprend à réclamer un droit au pardon et se défait pour partie de sa culpabilité. Dans Le lendemain, John perçoit au contraire toute la portée réelle de ses actes et leurs conséquences incontournables. Dans Le fils, on assiste à une étrange rédemption : celle du père de la victime qui sort de l’enfermement où l’a placé son chagrin, par le pardon chrétien « à ceux qui l’ont offensé ». Dans Le lendemain, c’est le jeune criminel qui va d’une forme d’inconscience (mêlée de culpabilité diffuse) à ce premier pardon que l’on se fait à soi-même en assumant les conséquences irréparables de ses actes, et donc le non-pardon, probable, de l’autre. Miracle d’un côté, réel têtu de l’autre.

La morale de Le lendemain est évidemment plus cruelle que celle de Le fils. Le film des frères Dardenne est tout entier illuminé par le pardon chrétien. Le lendemain est-il pour autant sans espoir ? Pas sûr. C’est en assumant sa jeunesse, voire son enfance, le caractère indépassable des faits commis et leurs conséquences concrètes – il devra partir – que le jeune John accède à la conscience de sa propre responsabilité. Cette fois, on le pressent, il sera bel et bien libéré.

Le lendemain, de Magnus von Horn. En salle.