Accueil Site Page 2040

La morgue tranquille

Alain Juppé quitte la cour d'appel de Versailles, lors de son procès en appel dans l'affaire des emplois fictifs du RPR, 13 octobre 2004 (Photo : DENIS ALLARD/REA)

Alain Juppé a de la chance. Les Français viennent de faire en grand l’expérience d’Ulysse dans son voyage de retour en tombant de Charybde-Sarkozy en Scylla-Hollande. Passés d’un parvenu détesté à un incapable humiliant, ils voient venir avec angoisse la prochaine échéance car il n’y a pas grand monde de crédible ou de disponible sur le marché. Qu’à cela ne tienne, on va leur proposer une construction parfaitement artificielle prétendant qu’on va tout changer, pour que surtout rien ne change. C’est un classique, Raymond Barre, Édouard Balladur, et DSK en savent quelque chose. Alain Juppé a vu la fenêtre de tir, et s’y est engouffré, soutenu par une opération de communication d’envergure. Effacés ses multiples échecs politiques, dès lors qu’il quitta l’ombre protectrice de Jacques Chirac, oubliés les traits de caractère tout de suffisance cassante, gommées les convictions politiques d’européiste austéritaire des plus classiques. « Il a changé », nous serinent les médias, et même son âge, quand même avancé, est présenté comme un avantage. « Dans ces conditions, il ne fera qu’un mandat », dit-on pour nous rassurer. Reste tout de même un petit problème, Alain Juppé arbore un casier judiciaire, ce qui est un peu ennuyeux. Les journalistes excités par la chasse au Sarkozy s’interrogeaient doctement sur la possibilité pour celui-ci, mis en examen et présumé innocent, de se présenter à la primaire de la droite, en oubliant que leur champion est, lui, condamné définitif.

Il est vrai que les pratiques républicaines du Parti socialiste ont ouvert la voie avec un Premier ministre, aujourd’hui ministre des Affaires étrangères, un secrétaire d’État aux Affaires européennes et un secrétaire national du Parti, tous dotés de casiers judiciaires chargés. Alors, pour traiter le problème, les spin doctors vont réactiver le récit du pauvre Alain Juppé ayant payé pour Jacques Chirac. Malheureusement, c’est une fable.[access capability= »lire_inedits »]

Petit retour en arrière, les années 1980 furent celles de l’argent fou en politique, où la corruption de la décision publique fut le moteur essentiel du financement des partis. La fameuse loi de 1990 sur le financement public était destinée à mettre fin aux délires. C’était une révolution et il a fallu un certain temps pour compléter le dispositif légal, permettre à la jurisprudence de préciser ce qui devait l’être, et aux acteurs de s’adapter. Les Italiens, confrontés à un phénomène identique avaient traité le problème en se débarrassant de toute une classe politique. La fameuse opération Mains propres qui eut entre autres conséquences celle de permettre l’arrivée au pouvoir de Silvio Berlusconi… En France, ce fut l’opération Mains moites. La justice et les médias mirent la classe politique sous surveillance en utilisant la décimation, la violence de ce qui arrivait à quelques-uns devant faire réfléchir les autres.

Alain Juppé fut un gibier facile, ses traits de caractère et ses comportements ne firent qu’aggraver les choses, et Jacques Chirac n’y est pour rien si ce n’est pour avoir adoubé celui qu’il appelait « le meilleur d’entre nous ». Parce qu’Alain Juppé doit tout à Jacques Chirac qui lui a mis le pied à l’étrier, l’a protégé, lui a trouvé une circonscription sur mesure, et l’a ensuite nommé Premier ministre. Il faut rappeler que, pendant les années folles, la gauche était au pouvoir d’État et bénéficiait entre autres de la manne des rétrocommissions de contrats à l’export et de l’appui bienveillant des grandes sociétés nationales. En contrepartie, la Ville de Paris était une forteresse fournissant au RPR les commissions sur les marchés publics et les emplois fictifs de permanents. Alain Juppé occupait le poste stratégique d’adjoint aux finances de la Ville depuis 1983, et depuis 1988 celui de secrétaire général du RPR.

Concernant sa mise en cause, les choses se sont passées en trois temps. Tout d’abord il avait bénéficié en pleine campagne électorale de l’appui de l’afficheur Decaux inondant Paris d’affiches dans les fameuses « sucettes », vantant un de ses livres. Cela fit beaucoup grincer, et pourtant n’eut aucune suite, ce qui suscita quelques aigreurs. La revanche intervint rapidement avec le Canard enchaîné, qui souleva le problème de la gestion du domaine privé de la Ville de Paris, quelques jours après sa nomination comme Premier ministre par Jacques Chirac au printemps 1995. Comme adjoint aux finances de la capitale, Alain Juppé avait la surveillance et l’administration de cette gestion, et les fonctionnaires lui en rendaient compte, afin qu’il puisse prendre les décisions d’affectation des logements. Et c’est là qu’on constata qu’il avait une conception particulière de son mandat public, puisqu’il l’utilisait, pour loger des membres de sa famille et lui-même au passage, dans des logements parisiens de qualité à des loyers défiant toute concurrence. Tout juste si certains des baux ne portaient pas deux fois la signature de l’adjoint aux finances, une fois comme bailleur une autre fois comme locataire…

Ce mélange des genres entre la décision publique et l’intérêt personnel est depuis longtemps prohibé. Auparavant cela s’appelait l’ingérence, aujourd’hui la « prise illégale d’intérêts ». L’infraction était constituée, la polémique fit rage, et le procureur de Paris qui subit de fortes pressions trouva une solution élégante. Probablement soucieux de ne pas perturber le début de mandat de Jacques Chirac, il constata la réalité de l’infraction mais proposa un classement sans suite sous condition. Qu’Alain Juppé déménage de son duplex de 170 m² avec parking de la rue Jacob – dans le 6e arrondissement. Obligé d’obtempérer, celui-ci, se considéra comme victime d’une horrible injustice, et « droit dans ses bottes », ne voyant pas où était le problème, puisqu’il aurait pu bénéficier d’un logement de fonction, et qu’il était bien gentil d’avoir payé un loyer, même faible, à la Ville de Paris. On appréciera la qualité de l’argument et l’imperméabilité à tout raisonnement juridique de base. Cette rigidité arrogante laissera des traces dans la tête de beaucoup de magistrats.

La troisième étape de ce chemin de croix bifurqua de la polémique politico-juridique vers l’épreuve judiciaire elle-même, qu’Alain Juppé aborda avec, malheureusement pour lui, la même inconscience. Affaibli par son humiliation des élections législatives après la dissolution de 1997 où il fut brutalement débarqué entre les deux tours au profit de Philippe Séguin pour essayer de sauver les meubles, il devint une cible tentante.

La gauche au pouvoir, le moment était venu de se faire le RPR. Les magistrats du tribunal correctionnel de Nanterre ne se firent pas prier pour mener une instruction tambour battant et en 1999, Alain Juppé fut mis en examen pour « abus de confiance, recel d’abus de biens sociaux, et prise illégale d’intérêt ». Il sera renvoyé début 2004, et avec lui dans la charrette une fournée de dirigeants, secrétaires et autres trésoriers, occultes ou pas, du RPR de l’époque où Alain Juppé était secrétaire général puis président du parti, mais aussi et c’était l’essentiel du problème, adjoint aux finances de la Ville de Paris pendant la même période. Au centre des incriminations il y avait la question des « emplois fictifs » de la Ville de Paris, c’est-à-dire des fonctionnaires payés sur fonds publics mais qui travaillaient exclusivement pour le Parti. La connaissance que j’avais du dossier et ma pratique professionnelle de l’époque m’incitaient à penser qu’il était possible de limiter les dégâts. Malheureusement, toujours verrouillé dans la conscience de sa supériorité et son inculture juridique, Alain Juppé considérait la procédure comme une injure personnelle infondée, ce qui l’amena à développer une stratégie d’audience suicidaire.

Il commença, mauvaise pioche, par prendre de haut les magistrats du siège en invoquant sa légitimité politique opposée à leur légitimité judiciaire. Il nia ensuite les évidences, choix particulièrement malheureux, et ce d’autant que dans ce genre d’affaires, les amitiés politiques ne comptent plus pour les coprévenus. Chacun pour soi et « c’est pas moi, c’est l’autre » sont les seuls mots d’ordre, d’autant plus quand le chef vous lâche. Alain Juppé ayant trouvé indigne de son rang de paraître régulièrement aux audiences, ne s’y présenta que trois fois en trois semaines… Les absents ayant toujours tort, il vaut mieux faire attention quand vos oreilles sifflent, et lorsqu’on est face à des magistrats qui tiennent le manche avec votre avenir entre leurs mains, la prudence élémentaire invite à être au moins courtois.

Résultat, ce fut un massacre ; 18 mois de prison avec sursis et une inéligibilité fixée à dix ans ! Grâce à une astuce dont je ne sais pas lequel des trois magistrats eut l’idée, mais qui permit de proclamer cette énorme durée non pas en prononçant la sanction, mais en constatant qu’elle l’était de fait par l’application de l’article L-7 du Code électoral. Cet article inconstitutionnel, et depuis abrogé, prévoyait une peine automatique de cinq ans d’inéligibilité portés à dix ans pour les parlementaires, en cas de condamnation pour une infraction du chapitre « des atteintes à la probité » du Code pénal. J’avais écrit alors un article pour affirmer qu’Alain Juppé n’était pas inéligible à la suite de ce jugement. Je maintiens ma position aujourd’hui, mais à l’époque cela avait fait rigoler tout le monde. Ce cataclysme provoqua la sidération au sein de la droite politique, témoignant une fois de plus sa difficulté à appréhender le rôle et le fonctionnement de l’institution judiciaire. Je me rappellerai toujours la réflexion d’un membre de l’entourage me disant : « cette condamnation est incompréhensible, la présidente du tribunal est dame catéchiste».

Partant de si haut, la cour d’appel de Versailles, même si elle avait été portée à l’indulgence, ne pouvait guère que colmater. La décision rendue à la fin de l’année 2004 ramena les choses à de plus justes proportions, la peine de prison fixée à 14 mois avec sursis et l’inéligibilité à un an. Cela étant, les attendus en disent long et méritent une petite citation : « Il est particulièrement regrettable qu’au moment où le législateur prenait conscience de la nécessité de mettre fin à des pratiques délictueuses qui existaient à l’occasion du financement des partis politiques, M. Juppé n’ait pas appliqué à son propre parti, dont il était le secrétaire général à l’autorité incontestée, les règles qu’il avait votées au Parlement… Il est également regrettable que M. Juppé, dont les qualités intellectuelles sont unanimement reconnues, n’ait pas cru devoir assumer devant la justice, l’ensemble de ses responsabilités pénales et ait maintenu la négation de faits avérés. »

La possibilité pour un condamné définitif ayant accompli sa peine de se présenter aux élections, fussent-elles présidentielles, ne pose pas de problèmes juridiques. C’est un problème moral qu’il appartient, en démocratie, aux électeurs de trancher. Encore faut-il que ce soit sur la base d’une information sincère, ce que la légende du fusible pour Jacques Chirac n’est pas. Alain Juppé n’a été victime que de ses propres agissements et de son comportement. On dit qu’il a changé. Beaucoup pensent que c’est en pire. Son attitude vis-à-vis d’Éric Woerth au moment du procès Bettencourt à Bordeaux et cette façon qu’il a d’appeler Nicolas Sarkozy Paul Bismuth dans ses meetings démontrent que c’est effectivement à craindre.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Hollande, l’inversion au pouvoir

(Photo : SIPA.00714852_000013)

« Ce sera une tendance, ce sera une ambiance. Plus une ambiance qu’une tendance d’ailleurs. Il y aura toujours des gens au chômage, mais il faut qu’ils aient le sentiment qu’ils ne le seront plus longtemps ». C’est la réponse formulée par François Hollande à deux journalistes[1. Le pari, Bastien Bonnefous, Charlotte Chaffanjon, Ed. Plon.] venus l’interroger sur le niveau de baisse du chômage qui rendrait possible une nouvelle candidature de l’actuel titulaire du poste en 2017. Comme souvent, à gauche, on se berce d’illusions. Déjà en 2007, certains sociologues « spécialisés » dans la délinquance  expliquaient que l’insécurité n’était qu’un sentiment sans rapport avec l’insécurité « réelle » et que la priorité était de combattre cette impression. Hollande, charmant agent d’ambiance de la République française, se fout ainsi royalement de faire baisser massivement ou non le chômage pour se représenter à la prochaine présidentielle. Tout n’est, une fois encore, qu’une question de sentiment : « Tu le sens comment ton chômage, toi, en ce moment ? »

C’est justement la recherche de cette fameuse « ambiance » qui a justifié la mise en place de la loi El Khomri, selon le dogme néolibéral qui veut que moins de protection des salariés entraînerait quasi mécaniquement une baisse du chômage et que l’économie, voire la santé de nos entreprises, procèderaient presque entièrement du droit du travail.

Ces idées reprises par une gauche en panne d’inspiration ont été démontées par le juriste, spécialiste du droit du travail Alain Supiot dans son livre La gouvernance par les nombres[2. La gouvernance par les nombres, Alain Supiot, Ed. Fayard]. Une évolution caractéristique de la loi El Khomri qui érige la loi en instrument économique dans une course au moins-disant social : « Se dessine ainsi un nouveau type de lien de droit qui, à la différence du contrat, n’a pas pour objet une quantité de travail mesurée en temps et en argent mais la personne même du travailleur. Sa réactivité et sa flexibilité étant incompatibles avec la force obligatoire du contrat : il est inévitable de le priver d’une partie de ses attributs de contractants. »

Ayant cédés tous les leviers, les politiques se raccrochent au droit du travail

Dans une interview récente à l’Humanité, il analysait cet entêtement à détricoter le droit du travail malgré l’absence de résultats produits par les multiples réformes déjà engagées telle que par exemple la suppression, en 1986, de l’autorisation administrative de licenciement, qui avait été présentée à l’époque comme le principal frein à l’embauche et qui n’a jamais entraîné les créations d’emplois promises. Une obstination qui s’explique par le fait que le droit du travail est un des rares leviers sur lequel les dirigeants politiques ont encore une possibilité d’action : « Les États, comme du reste bon nombre d’entreprises, ont perdu toute capacité d’action stratégique à long terme. Les États de la zone euro en particulier ne contrôlent plus ni leur politique des changes, ni la politique douanière, ni même leur politique budgétaire. La classe politique s’étant dépouillée des instruments d’une politique économique, la seule chose qui lui reste entre les mains, c’est le droit du travail ».

Comme la plupart des énarques des années 1980, déformé en plus par un passage par HEC, François Hollande, est atteint d’une fâcheuse tendance à réduire la politique à sa fonction économétrique, attribuant à l’économie des capacités de mobilisation du collectif qui ne relèvent en fait que de la politique. En hollandie, l’indice, la courbe et le pourcentage sont ainsi des données du réel. Dérive absurde du système politico-médiatique que d’avoir réduit l’idéal de justice sociale à un baromètre de l’emploi. François Rebsamen ne s’en est toujours pas remis…

Une confusion des genres qui masque mal une insuffisance politique et un véritable aveuglement de l’homme de pouvoir face au malaise social tel que décrit par Alain Supiot : « Par exemple, des courbes du chômage dont on attend l’inversion, confondant ainsi une évolution des faits avec sa représentation géométrique. Des confusions de ce genre illustrent la tendance plus générale de la gouvernance par les nombres à substituer la carte au territoire dans l’organisation et la conduite des affaires publiques et à perdre ainsi pied avec la réalité. »

Des économistes aidés de chercheurs en informatique ont souhaité mesurer les effets des nouveaux critères de licenciement introduits par la loi El Khomri. Utilisant un modèle informatique qui reproduit le marché du travail français à partir d’un échantillon, ils sont arrivés à la conclusion que celui-ci serait bouleversé en quatre ans !

« Si la loi El Khomri est votée, une PME de moins de 11 salariés pourra y recourir dès lors qu’elle aura subi une baisse de son chiffre d’affaires pendant un trimestre, une entreprise de 11 à 50 salariés pendant deux trimestres, celle de 50 à 300 salariés pendant trois trimestres et celle de plus de 300 salariés pendant quatre trimestres » explique ainsi l’économiste Gérard Ballot au magazine Challenges. Et les effets sur les embauches seront massifs : « La part des embauches en CDD va chuter en quatre ans de 78 % à 33 % et celle des CDI bondir de 22 % à 67 % ! Les conversions de CDD en CDI chez le même employeur grimperont de 17 % à 40 %. Au total, les CDD ne représenteront plus que 2,6 % de l’emploi total, contre 8,5 % actuellement. A l’inverse, les licenciements économiques seront beaucoup plus fréquents : leur part dans les fins de contrats explosera de 0,5 % à 20 %. La durée médiane d’un CDI tombera de cinq ans à moins de trois ans ». Soit le remplacement des CDD par des CDI en fait plus précaires.

La loi El Khomri ou l’escroquerie de la « flexisécurité » révélée

Un bouleversement social pour quel résultat concret : une quasi-stagnation, la loi El Khomri elle-même n’ayant que des effets mineurs sur le taux de chômage. Tout dépendra de la croissance économique. Des licenciements plus rapides en périodes difficiles et des embauches plus massives en phases de reprise. Un détail puisque, rappelons-le, tout est une question d’« ambiance ». D’autant que Hollande aura obtenu ce qu’il voulait : la mise en place d’un marché du travail plus flexible mais beaucoup moins sécurisé dans l’hypothèse — de plus en plus improbable — d’un second mandat qui le verrait tenir à partir de 2017 les promesses formulées en 2012. C’est bien là que réside l’escroquerie — on s’en doutait… — dans le concept fumeux de « flexisécurité ».

Un quinquennat pour se chauffer et la mise en œuvre d’une véritable « gouvernance par les nombres », voire plus précisément dans le cas de François Hollande « la gouvernance par les courbes » tant la promesse de l’inversion aura été le fait politique et graphique majeur de son quinquennat.

Mais la politique n’est-elle qu’une affaire de courbes ? C’est le drame et toute la médiocrité de François Hollande d’avoir pu penser que, par un effet de vases communicants, un changement d’ordre géométrique sur une courbe — celle du chômage — en entraînerait mécaniquement un autre, sur sa courbe de popularité, ignorant totalement la dimension proprement sociale du problème et sa traduction « réelle ».

« Le monde dominé par le Nombre est ignoble » avait prophétisé Bernanos dans La France contre les robots, inquiets de l’avènement d’une société ou le sujet n’est que quantité, peuplé d’êtres non plus égaux mais parfaitement identiques. Le rêve du politique au pouvoir qui n’aurait qu’à actionner des leviers économiques pour faire évoluer à sa convenance les nombres et les courbes. Celles qui donnent des résultats…

C’est sans doute là, la démonstration de l’incapacité politique de François Hollande, d’avoir totalement ignoré que derrière les courbes qui s’inversent plus ou moins et fascinent les éditorialistes, le nez collé sur la prochaine échéance électorale, se cachent encore des individus et que comme l’avait diagnostiqué Raymond Aron « ce peuple, apparemment tranquille, est encore dangereux ».

La Gouvernance par les nombres

Price: ---

0 used & new available from


Le pari

Price: ---

0 used & new available from

Un enfumeur nommé Kerviel

jerome kerviel societe generale
Photo: Jérôme Kerviel. Sipa: Numéro de reportage : AP21906044_000001.

L’interminable feuilleton Kerviel vient de donner lieu à un nouvel épisode qui en dit long sur l’état de la société française. On renverra à des écrits précédents pour éviter les redites. On conseillera également la lecture des articles de Pascale Robert Diard sur le sujet dans Le Monde.

Escroquerie et abus de confiance

Simplement, il convient de rappeler que Jérôme Kerviel a été reconnu coupable d’escroquerie et d’abus de confiance à l’égard de son ex-employeur la Société générale. Après une instruction particulièrement minutieuse, une audience de trois semaines devant le tribunal correctionnel aboutissant à une décision de condamnation de 300 pages, une audience d’appel également de trois semaines pour un arrêt tout aussi long aboutissant à la même conclusion. Au regard du droit et de la justice, Jérôme Kerviel est donc définitivement un escroc. La Cour de Cassation a simplement cassé l’arrêt sur la question des dommages et intérêts dus à la société générale. Il a été reproché à la Cour de ne pas avoir recherché si la responsabilité de la banque partie civile, dans la surveillance de son agent, ne pouvait pas être étudiée, et aboutir ainsi à une diminution des sommes mises à la charge de celui-ci. C’est ce que la Cour d’appel de Versailles devra examiner. En aucun cas la condamnation pénale n’est remise en cause.

Désinvolture prud’hommale

Coup de tonnerre dans un ciel serein, le conseil des prud’hommes de Paris, faisant preuve d’une désinvolture juridique stratosphérique, vient de nous dire que le licenciement de l’agent escroc était dépourvu de « cause réelle et sérieuse » et que par conséquent il fallait indemniser le malheureux à hauteur de 450 000 euros ! Alors comme ça, il n’est pas possible de foutre à la porte un employé, qui en trafiquant les procédures, vous a fait perdre plusieurs milliards d’euros ? Pour la juridiction paritaire, il faut croire que non. Nous n’avons pas disposé du détail de la décision mais n’importe quel juriste la trouvera ahurissante.

Si l’on s’en réfère au droit lui-même, c’est encore pire. Car il existe un principe fondamental, celui de « l’autorité de la chose jugée au pénal sur le civil (qui comprend les décisions prud’hommales) ». La Cour de Cassation l’a encore rappelé dans l’attendu de principe de son arrêt du 24 octobre 2012, en confirmant que cette règle « s’attache à ce qui a été définitivement, nécessairement et certainement décidé par le juge pénal sur l’existence du fait qui forme la base commune de l’action civile et de l’action pénale, sur sa qualification ainsi que sur la culpabilité de celui à qui le fait est imputé ». Si la règle ne s’attache en principe qu’au dispositif de la décision, la Cour de cassation réaffirme dans cet arrêt qu’elle s’étend également aux « motifs qui en sont le soutien nécessaire ».

Il est donc évident que l’escroquerie et l’abus de confiance établis à l’encontre de Jérôme Kerviel et assorti quand même de quatre ans de prison (!) impliquent la possibilité pour son employeur de le licencier non seulement pour « cause réelle et sérieuse », mais également pour « faute grave » et même pour « faute lourde ». Eh bien non, nous dit le conseil des prud’hommes, la Société Générale aurait dû le garder dans ses effectifs. Et le laisser poursuivre son petit commerce délirant ?

Je fais partie de ceux qui considèrent que comme en Islande, la crise de 2008 aurait dû remplir de banquiers responsables de la catastrophe les divisions VIP des maisons d’arrêt et des centrales de notre pays. Les dirigeants de la Société générale comme les autres.

Un « héros » pas très discret

Mais ce n’est pas une raison pour dire et faire n’importe quoi, ni transformer un petit trader escroc en « working class hero ». Cette imposture est difficilement supportable.

Alors que celui-ci et son avocat se défendent avec énergie, c’est normal et c’est juste. Ce n’est pas une raison pour que des journalistes et des hommes politiques continuent à répandre le mensonge et à nourrir l’imposture. Malheureusement, qu’il se soit trouvé aujourd’hui un Conseil des prud’hommes pour jouer à ce petit jeu est déplorable et c’est une mauvaise action. Les tenants de la disparition de cette juridiction paritaire utile, disparition qui permettrait de compléter le démantèlement du code du travail, vont se frotter les mains. Et les complotistes de tous poils vont pouvoir continuer à nourrir leurs fantasmes. Par charité on ne parlera pas des amis de Jean-Luc Mélenchon.

Il y a pourtant bien un combat à mener contre les banques et leurs affidés. Le gouvernement socialiste a réussi à vider la nouvelle loi bancaire de toute substance, à l’encontre même du rapport de Michel Barnier pourtant difficilement qualifiable de gauchiste excité. La séparation des activités de dépôt et d’investissement est urgente et impérative. Mais il n’est nul besoin de brandir un faux héros comme étendard, au contraire.

Ce nouvel épisode fait également apparaître un phénomène inquiétant. La justice est une des fonctions régaliennes de l’État, et le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne va pas très bien. Le caractère calamiteux du passage de Christiane Taubira place Vendôme, relevé par son successeur, a laissé l’appareil judiciaire à l’abandon, voire à certains endroits en état de clochardisation avancée. Par ailleurs, il y a eu l’instrumentalisation de la justice pénale à des fins partisanes dans une chasse au Sarkozy, mais aussi aux syndicalistes comme l’ont montré les affaires Goodyear et Air France. Tout cela a laissé des traces. Dont la plus sérieuse est une perte de crédibilité voire de légitimité des institutions judiciaires.

Le bras d’honneur que vient d’adresser le conseil des prud’hommes de Paris à la hiérarchie judiciaire est, de ce point de vue, un symptôme inquiétant.

Sans la famille!

12
Isabelle Huppert dans «Elle» de Paul Verhoeven (Photo : SBS Distribution)

L’excellent commentaire de Elle qu’a fait Olivier Prévôt sous-estime, je crois, la portée du film : rien de moins qu’une parabole du monde émergeant parmi nous, mais il identifie bien le personnage central, le personnage pivot, on hésite à dire l’héroïne, comme une femme castratrice et phallique : autoritaire et manipulatrice dans son entreprise, attirant les fantasmes de ses subordonnés, humiliant sans scrupule un mâle inoffensif… Comme le montre le critique de Causeur, ce qu’elle refuse c’est toute relation qui la mettrait dans la dépendance d’un objet d’amour ou de désir. Mais je cesse d’être d’accord quand il décrit Michelle comme de bout en bout manipulatrice. Sans doute Olivier Prévôt, fasciné par le jeu imperturbable d’Isabelle Huppert, prête-t-il au personnage ce qui revient à l’actrice.

Si on croit que la « patronne de la boîte » est toujours à la manœuvre, fabriquant le piège où tombera son agresseur, on croit assister à un duel, lire un polar. Je vois plutôt une tragédie où les protagonistes sont conduits vers leur destin par des facteurs qui débordent leurs volontés. La psychologie individuelle serait une grille de lecture suffisante si l’on n’était que devant un épisode. Mais c’est un monde globalement détraqué que l’on nous donne à décrypter, où l’on est introduit par un récit obscur, heurté, rythmé par les viols à répétition, qui distille peu à peu des indications partielles. Une telle œuvre appelle des grilles de lecture plus larges que la psychologie. Sociologiquement, c’est la description d’un groupe de professionnels du fantasme ; anthropologiquement, le film met au centre une femme qui est dans le déni de la famille ; historiquement, il donne à ce monde comme repoussoir et origine, un catholicisme caricatural et caricaturé.

Il y a, dit-on, des travailleuses du sexe, ici on a des travailleurs du fantasme, qui doivent aller toujours plus loin, dans l’effrayant, le choquant, le suggestif : on n’est pas des enfants de chœur ! Et, dans leur vie personnelle aussi les dits travailleurs ne sont pas des enfants de chœur, ils ont tendance au turn over cynique, sachant qu’à cet égard on aurait tort de faire confiance aux collègues, au risque de se retrouver, comme Anne, l’associée de Michelle, trompé et bafoué. A l’aune du fantasme, la sexualité est satisfaction individuelle et/ou domination, masturbation ou viol. Une seule relation hors viol de Michelle est reconnue satisfaisante, elle y a joué à être une morte sur quoi l’autre peut s’affairer à son gré.

Que ce film, où rapports sexuels et rapports de pouvoir s’entremêlent, ait valeur de parabole, des échos le montrent venus de milieux (les politiciens écolos par exemple), où les rivalités d’image comptent plus que tout. L’agence d’Anne et Michelle, est un modèle reproductible, banal peut-être. En tout cas, c’est ce qu’indique la conduite de Michelle. Elle ne renonce pas du tout à se défendre, mais elle ne dénonce pas son agresseur, le voisin d’en face, qu’elle a vite identifié. Ce n’est pas seulement parce qu’elle aimerait bien avoir avec lui un rapport consenti (ce dont il est incapable), mais aussi parce qu’elle sait que la sexualité sauvage et brutale dont elle est victime participe du monde où par ailleurs, elle triomphe. Elle en est si consciente qu’elle s’impose de parler en société de ses mésaventures avec décontraction et naturel.

Un rêve de stérilité derrière la revendication d’une sexualité « décontextualisée » ?

Encore faut-il pour jouer ce jeu, être personnellement capable d’une sexualité complètement « désentimentalisée ». Si Michelle y parvient, c’est parce qu’elle est radicalement, monstrueusement, une sans famille, qu’elle est dans le déni de la famille. Nous savons tous, par une expérience première, que notre sexualité a été comprise, dès le début, dans le bloc de sentiments qui réunit les parents entre eux et avec leurs enfants ? C’est pourquoi, il nous est par la suite difficile d’être complètement cynique en cette matière.

Dans le cas de Michelle, cette expérience initiale fait défaut ou est récusée. Son père est un serial killer condamné à vie, qui a tué presque sous les yeux de sa fille. Quand il apprend que celle-ci, au bout de trente ans, veut le voir (pour lui « cracher à la figure ») il se pend dans sa cellule.

La mère, une riche décatie, s’offre des gigolos qui convoitent l’héritage, sa fille n’a pour elle que des sarcasmes, en particulier quand, entrant à l’improviste dans l’appartement, elle la surprend en situation « embarrassante ». La mort de la vieille n’émeut personne, on répand ses cendres  dans n’importe quelle eau.

Pour la famille qu’elle a « fondée » Michelle n’a pas plus de dévotion, elle la dévalorise autant qu’elle peut. L’ex est évanescent, le fils, Vincent, sa mère le met plus bas que terre, sa naissance a déjà été une torture, maintenant c’est un nigaud à emploi précaire, qui a besoin de son aide (chichement consentie), elle couvre d’injures l’amie de son fils, dont l’enfant, répète-t-elle à Vincent, ne peut pas être de lui, donc pas de sa descendance à elle. En matière de famille, sa devise est en somme : rien avant moi ! Rien après moi !

On la voit à la fin du film en position de mettre un sceau à ce programme négatif : son associée ayant licencié le mari qui la trompait avec Michelle (qui ne veut plus de lui), le violeur d’en face ayant été tué, les deux associées vont habiter ensemble, prêtes, suggère-t-on, à nouer une relation lesbienne. Happy end logique d’un déni acharné de la famille.

En tant que parabole, le film de Verhoeven, donne à voir les implications de ce que notre monde fomente, qu’appellent, par exemple, les polémiques de Didier Eribon contre Irène Théry, accusée de ne pas aller jusqu’au bout de la disjonction entre union sexuelle et procréation, de vouloir qu’au moins on dise aux enfants d’où viennent les gamètes de leur conception. Verhoeven décèle un rêve de stérilité derrière la revendication d’une sexualité « décontextualisée » et allégée et il craint que la sexualité ne devienne pas pour autant plus harmonieuse et plus heureuse.

Dans le film même, la perspective lesbienne n’est pas la seule ouverte à la fin. On a eu besoin du fils méprisé pour, d’un coup de trique bien asséné, éliminer le violeur récurrent. Que cette intervention de Vincent (sa présence au bon moment) semble hors récit, montre qu’elle procède d’une nécessité profonde. C’est la vie, la vie bête et naïve incarnée par Vincent, qui met fin au cauchemar du viol à répétition. Tout à la fin, les deux femmes « se mettent ensemble », mais à travers Vincent la vie continue, avec la copine et le bébé[1. Le personnage, masculin et créatif de Kurt (le seul, comme Olivier Prévôt l’a montré, qui échappe à la domination de Michelle) est dans un autre ordre, le symétrique de Vincent. Ce sont les deux failles d’un univers bouclé par où la vie peut entrer.]. Ce monde quasi infernal pourrait paraître le mauvais destin d’un milieu particulier, passablement dézingué, si le film ne se donnait pas une dimension historique, en rapportant obstinément ce qu’il décrit à un monde dont, paraît-il, il procède et se détache, le monde catho-traditionnaliste. Le père (présenté de manière à évoquer un fait divers récent) était un bigot qui traçait un signe de croix sur le front des enfants du quartier à l’entrée de l’école. Sa violence s’est déchaînée à cause des protestations des parents contre ce prosélytisme. Rébecca, l’épouse du violeur, appartient au même monde, elle impose la récitation d’une prière avant le diner de Noël[2. Le metteur en scène se permet d’être inexact quand il évoque les traditions cathos. Symptôme d’une désinvolture dont il donne d’autres exemples, il nomme « grâces » et non benedicite la prière qui précède le repas.], elle dresse une énorme crèche devant chez elle, elle va en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, elle quitte la table pour la messe de minuit. Il ne manque pour que la stigmatisation soit complète, que la participation à la « manif pour tous » Et, nous dit-on, son archaïsme provocateur n’est pas plus innocent que celui du père de Michelle. A la fin du film on a la surprise que la bonne voisine, devenue veuve d’un violeur obsessionnel, remercie la victime de son mari d’avoir donné à ce détraqué, « ce dont il avait besoin ». Manière d’avouer deux fautes : avoir été une épouse « insuffisante » et avoir couvert un crime. Manière surtout de commettre une troisième faute, celle de pardonner l’impardonnable à la place d’une autre. Voilà comment sont les cathos ! On indique donc, à la fin du film, comme en évoquant le père de Michelle, que la pétaudière ambiante est le résultat d’une émancipation par rapport à une culture étouffante qui n’a pas disparu.

On peut trouver que la ficelle est un peu grosse. Mais pourquoi Verhoeven a-t-il eu besoin de se donner un tel bouc émissaire ? Sinon parce qu’au fond, le monde qu’il décrit ne s’assume pas. C’est plutôt une bonne nouvelle.

La refondation Ripolin de Najat Vallaud-Belkacem

45
Meeting d'"Hé oh la gauche !" à Paris en avril dernier (Photo : SIPA.00752920_000005)

Toujours à la pointe, Najat Vallaud-Belkacem vient de se saisir avec plusieurs mois d’avance du marronnier de la rentrée : le poids des cartables (parce qu’elle écoute le peuple, elle a bien vu qu’à TF1, tous les ans, ils parlent de ça, donc c’est que ça doit être important). D’ailleurs elle a commencé par alléger le contenu des manuels et des programmes, c’est vous dire si elle prend le sujet à cœur.

Comme Florence Robine (la directrice générale de l’enseignement scolaire) lui a dit qu’il fallait arrêter de lire (ou peut-être parce qu’elle pense que les enseignants ne savent pas lire, puisque qu’ils sont tous allés à l’école avant sa merveilleuse-refondation-qui-fait-la-réussite-de-tous), elle a pris soin de produire un document tout en  pictogrammes.

En plus, elle est très développement durable. Les enfants devront faire l’année avec un seul bâton de colle et un seul effaceur. Je conseille à tous de commencer l’entraînement dès maintenant, parce qu’actuellement, quand ton enfant réussit à faire le mois avec, c’est un miracle.

Point positif pour l’élève, en primaire, si ses parents lui achètent la boîte de gouache et les pinceaux demandés, il pourra en tirer pleinement profit… à la maison ! Car dans le premier degré le matériel d’arts plastiques est acheté avec les crédits de fonctionnement alloués par les communes ou les intercommunalités. Il semble donc que le souci du « pas d’amalgame » ait épargné le ministère de l’Education nationale qui n’hésite plus à commettre des directives identiques pour les premier et second degrés, dont les fonctionnements diffèrent pourtant de façon notoire.

Soyons indulgents, Najat ne peut pas tout savoir, déjà, elle a dû faire la tournée « Hé oh la gauche ! » avec la veste bleue de Ségolène pour avoir l’air d’une future Première ministre,  elle ne peut pas en plus savoir comment fonctionne une école.

Pourtant tout était bien parti, comme en atteste la source de sa liste de commissions : un rapport sur la « Grande pauvreté et réussite scolaire » en 224 pages et 69 propositions signé par Jean-Paul Delahaye, inspecteur général de l’Education nationale.

Les pistes étaient prometteuses : 14 propositions reposaient sur des créations de postes,  10 impliquaient des temps de formation et 8 des hausses de budget.  11 mesures devaient aboutir à  de nouvelles directives  et 9 à la mise en place d’évaluations diverses. Une charge supplémentaire pour des personnels déjà submergés par des directives désordonnées et prises sans aucune pertinence quand au déroulé d’une année scolaire. Si l’on ajoute à cela la tirelire déjà cassée pour tenter d’acheter le vote des enseignants, il ne restait pas grand-chose pour financer le plan Jean-Paul…

Il faut donc reconnaître une certaine forme de sagesse à ne retenir de ce copieux rapport que les conseils sur le contenu de la trousse. Pour le reste, l’égalité attendra.

Pour ce qui concerne l’égalité, on repassera…

Ainsi, il  n’y aura pas d’égalité car on a compté pour quantité négligeable ceux des plus modestes qui quelquefois parviennent à se glisser dans ces zones que le ministère a considéré comme favorisées et à qui il a retiré du personnel pour « concentrer les moyens là où il y a de vrais besoins ».

Il n’y aura pas d’égalité car on a refusé de reconnaître qu’avant même le changement qui devait être « maintenant », les crédits pédagogiques alloués aux écoles par les communes variaient déjà dans des proportions de 1 à 10 (selon une enquête du SNUIPP).

Il n’y aura pas d’égalité car on a camouflé les dégâts de la réforme des rythmes scolaires en asseyant son évaluation sur une saisie informatique de données confiée… aux mairies dont la docilité conditionne l’obtention de maigres subsides.

Il n’y aura pas d’égalité car on a soigné l’électorat bobo en maintenant les classes de latinistes à Paris et en les détruisant ailleurs.

Il n’y aura pas d’égalité car on a encouragé les éditeurs à commettre des manuels aux contenus indigents, pendant que les plus favorisés ont des bibliothèques foisonnantes à la maison.

Il n’y aura pas d’égalité car on va supprimer les livrets en maternelle au profit d’un catalogue photographique rassemblant uniquement « les exploits de l’enfant », ce qui réservera ainsi aux seuls parents les plus éclairés la possibilité de se rendre compte d’éventuelles difficultés chez leur enfant et d’y remédier.

Le goût de la « refondation de l’école » à la sauce Hollandaise sera donc bien amer : du dogmatisme, de l’angélisme, de l’idéologie, du cynisme, du mépris, du mensonge, du clientélisme… Mais de l’égalité réelle nulle trace et une affiche infantilisante sur la liste des courses ne trompera personne sur cet état de fait.

Et la gauche devint juppémaniaque

17
Alain Juppé lors de la présentation à la presse du Pibal, un vélo dessiné par le designer Philippe Starck pour les habitants de Bordeaux (Photo : SIPA.00669071_000014)

Tout d’abord, une précision. Juppé n’est pas le seul issu du chiraquisme à avoir le ticket auprès d’une certaine gauche. C’est vrai aussi pour Debré, Toubon, Douste-Blazy, ou pour le trop vite oublié Delevoye, ex-président du Machin économique et social. Tous ont acquis leurs quartiers de noblesse d’âme grâce à un anti-sarkozysme viscéral (doublé d’un anti-lepénisme sans faille), et aussi grâce à de menus services rendus à la gauche quand ils étaient en poste, notamment Jean-Louis Debré qui, au Conseil constitutionnel, a été aussi mimi avec Hollande qu’il fut casse-bonbon avec son prédécesseur.

Mais tous ces chiraquiens ont aussi en commun d’avoir leur avenir politique derrière eux. Soit parce qu’ils sont déjà en retraite ou en préretraite, soit parce qu’ils sont Douste-Blazy. Reste donc Juppé, qui se voterait bien pour lui-même la retraite à 80 ans après un ou deux quinquennats brillantissimes. Et pour celui qui se rêvait président avant même d’avoir eu de la barbe, la route est longue, tant son contentieux avec la gauche morale et ses éditocrates était lourd. Mais l’Élysée vaut bien une messe, ou, en fait, plutôt trois.

L’immigration, l’islamophobie, la laïcité

La conversion (hihihi) d’Alain Juppé aux postulats sans-frontiéristes ne date pas d’aujourd’hui. Considéré durant tout le début de sa carrière comme un RPR orthodoxe tendance « bruit et odeur », il a viré spectaculairement sa cuti le 1er octobre 1999, avec une interview choc au Monde, au titre sans ambiguïté : « Il faut accueillir de nouveaux immigrés. »

Était-ce pour faire plaisir au Medef, à ses amis potentats du Maghreb, à l’électeur centre-mou ? Probablement un peu des trois. Toujours est-il que c’est avec ce coming out « immigrationniste » que Juppé, l’énarque « psychorigide », « ultralibéral » et « repris de justice » a entamé sa longue marche vers la respectabilité.[access capability= »lire_inedits »]

Depuis cette date, il n’a eu de cesse de se démarquer de la droite classique, et de reprendre à son compte les éléments de langage du Monde et de Libé. Sur la France, qui doit être accueillante. Sur les pays arabes, qui sont nos alliés naturels. Sur Israël, qui abuse ontologiquement. Sur l’islam, qui lui, est intrinsèquement pacifique. Et sur la laïcité, qui ne peut qu’être ouverte. Preuve insigne de cette différence juppéiste, notre prétendant de droite est le seul à reprendre à son compte, avec constance et virulence, le concept d’islamophobie. Un exemple parmi cent, son interview aux Échos le 18 janvier 2010 : « Je n’irai pas au débat [sur l’identité nationale] organisé à Bordeaux par la préfecture. Derrière tout cela, la vraie question qui se pose et que l’on n’ose pas poser, c’est l’islamophobie. Tout ce qui peut dresser les communautés les unes contre les autres est détestable. »

En vertu de quoi, Juppé est régulièrement plébiscité par la salafosphère, comme en témoignent ces deux extraits d’éditos de son site vedette Oumma.com : « L’islamophobie et l’instrumentalisation qui l’exacerbe ne souffrent aucune discussion pour Alain Juppé. » (28 aout 2012) ; ou encore, dans un registre plus poétique : « Sa saine colère vise à prendre de la hauteur au-dessus du niveau zéro de la politique politicienne, et ses distances avec une droitisation hystérisée qui n’a d’égale que les ambitions dévorantes d’ego surdimensionnés. » (12 octobre 2015). Même son de cloche enamouré chez les Frères musulmans de l’UOIF et du CCIF, ou chez l’islamiste radical Al-Kanz, spécialiste des campagnes de haine anti-laïque sur Twitter. Même Alain Gresh, l’envoyé spécial permanent du Hamas au Monde diplo, félicite régulièrement Juppé. Vous voyez le problème ? Moi, oui. Vous voyez le bénéf’ ? Lui, oui.

Le mariage gay

Ce « terranovisme » centre droite, lourdingue mais rentable, vaut sur un autre sujet chaud : le mariage gay et ses suggestions d’accompagnement. On aurait mauvaise grâce à la lui reprocher d’avoir évolué sur ces questions, comme l’ont fait tous les Français, moi compris. Mais pourquoi cette impression qu’il en fait un peu trop ? Sans doute parce qu’il en fait un peu trop. Et trop vite.

Dans son blog en date du 11 janvier 2013, Alain Juppé campait sans tortiller sur la ligne Manif pour Tous-Civitas : « La notion et le mot de mariage dont la charge historique et culturelle est très forte devraient être réservés à la sphère religieuse et privée. » Quelques lignes plus bas, il est encore plus clair sur l’adoption : « Autoriser l’adoption directe d’un enfant par un couple homosexuel, gommer de notre Code civil les notions de père et mère, y substituer celles de parent 1 et parent 2, instituer un “droit à l’enfant” […], j’y suis hostile. » Quasiment du Ludovine dans le texte, y compris dans l’usage un chouia polémique de l’expression « parent 1 et parent 2 » !

Moins de deux ans plus tard, bing boum badaboum : dès octobre 2014, dans un déjeuner débat de l’UMP Gironde, Juppé envoie vertement bouler une militante qui l’apostrophe sur la théorie de genre à l’école. Pour lui, les inquiétudes de la droite sur le genre, « ce sont des fariboles ». Et un mois plus tard, l’ex-coincé du bulbe remet le couvert, ou plutôt renverse la table dans sa fameuse interview aux Inrocks spécial « Juppémania ». Non seulement il est devenu favorable au mariage pour tous (après tout, celui-ci vient d’être voté), mais Juppé se la joue Monsieur Plus : « Après mûre réflexion, je suis favorable à l’adoption par un couple de même sexe. » On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Pour être heu, adopté, par la gauche sociétaliste, Juppé a su se faire tout miel. Notons que dans cette même interview, Juppé reste droit dans ses bottes contre la PMA et la GPA. Mais attendons 2017…

L’art contemporain

La troisième carte jouée par Alain Juppé ne manque ni d’audace ni d’inventivité, deux mots trop rarement accolés à l’intéressé. L’engagement notoire du maire de Bordeaux en faveur du CAPC, le musée d’Art contemporain de Bordeaux, surprend. Mais Juppé a saisi toute la force du marqueur auprès des faiseurs d’opinion : quelqu’un qui soutient ostensiblement les avant-gardes ne peut être véritablement mauvais. Et c’est vrai, par exemple, que Pinault et Arnault ont infiniment meilleure presse que Bolloré ou Dassault. C’est ainsi que Juppé a étonné son monde en créant dans sa ville, en 2009, Evento, une biennale internationale d’Art contemporain. Pas de la petite bière, le budget des deux premières éditions, essentiellement financé par la ville, dépassera les 4 millions d’euros. Applaudissements nourris à Télérama et aux Inrocks, à qui Juppé expliquait en février 2011 sa volonté de « partir de créations contemporaines pour mobiliser le tissu culturel local et la population ». Las ! les indigènes boudent sa biennale, et il n’y aura pas de troisième édition. Mais le gain en image reste acquis. En arrosant l’équipe de foot et les associations folkloriques, on peut gagner des municipales, mais guère plus. Pour une présidentielle, faut savoir monter d’un cran. On imagine bien qu’en vrai, Juppé préfère l’Angélus de Millet aux colonnes de Buren. Mais il préfère aussi l’Élysée à la mairie de Bordeaux…[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Du racisme autorisé

houria bouteldja indigenes racisme benzema
Houria Bouteldja (Photo : SIPA.00591553_000018)

Je ne voulais pas parler du livre de Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, mais l’actualité, cette plaie du chroniqueur, et sa provende aussi, m’oblige à y revenir. Je l’ai lu il y a deux mois, en me disant qu’il faudrait partir de cet « et nous » — mais qui, « vous » ? Les Indigènes de la République, dont Bouteldja est l’égérie ? Trois pelés et quatre barbus. Rien qui méritât cinq lignes. Thomas Guénolé a fait cela très bien chez Frédéric Taddeï.

« Nous » ? De vrais racistes ?

Erreur de lecture. Ce qui constitue ce titre (qui, si je l’écrivais sous la forme Les Arabes, les Juifs et nous, m’attirerait les foudres de la justice), ce sont ces deux virgules et ce « et » qui n’est pas inclusif mais, curieusement, exclusif. Il y a les Blancs, sous-groupe les Juifs — et en face, ce « nous » qui se veut glorieux et qui n’est pourtant qu’un symptôme, comme le serait une fièvre ou une éruption cutanée.

De quoi ce « nous » est-il le nom ? Ma foi, Eric Cantona, qui a manifestement donné trop de coups de tête dans trop de ballons pleins de vide, l’a défini en creux il y a huit jours, et Karim Benzema en a défini les contours 48 heures plus tard : le « nous », ce sont les victimes du racisme supposé du reste de la population française — comprenez, les Blancs, sous-groupe les Juifs. Etonnez-vous après ça que les plus fachos des nervis du FN et les plus extrémistes des salafistes en cours de formation se retrouvent à applaudir Dieudonné…

Jamel Debbouze, que l’on a connu plus inspiré, en a rajouté une couche vingt-quatre heures plus tard — ah, cette dictature de l’émotion et du tac au tac, qui empêche de tourner sept fois sa langue dans sa bouche ou celle de sa voisine… Dire, dire quelque chose, dire du grand n’importe quoi, mais dire !

Dire qu’il y en a pour croire que c’est cela, s’exprimer ! On devrait condamner tous ces gens-là au silence — footballeurs à QI d’huître, humoristes à cervelle d’oursin, journalistes en mal de copies, et chroniqueurs rivés à leur souris. Vingt ans de silence ! À la trappe ! Les francs-maçons, lorsqu’ils acceptent un nouveau frère, l’obligent à se taire un an. Sage précaution dont n’a été exempté que Voltaire, qui avait fait ses preuves. Pythagore imposait cinq ans d’abstinence langagière à ses disciples, le temps qu’ils réfléchissent un peu à la quadrature du cercle.

La nation contre les communautés

Mais nous vivons dans la dictature de l’immédiat. Quand de surcroît un événement aussi minusculement considérable qu’une coupe d’Europe de foot fait bruire ses fuseaux, comme dit Molière, on ne prend plus du tout le temps de réfléchir : l’émotion, même factice, prend le pas sur le raisonnement. La passion, qui parle à tout jamais la langue des supporters et crie, sous une forme ou une autre, « à mort l’arbitre ! », éructe et prétend passer pour de la pensée. Mais la pensée, c’est la pesée. Il faut le temps de poser les éléments du débat dans la balance intellectuelle. Et d’imaginer ce qui fera la tare — encore qu’en l’espèce — Cantona, Debbouze, Benzema et consorts —, on ait tout ce qu’il faut, comme tares et comme tarés.

Peut-être le foot jadis engendra-t-il une geste épique — Polony évoque dans Le Figaro du 4 juin la décision de cette équipe du Dynamo de Kiev qui en 1942 joua dignement contre une équipe d’Allemagne qu’elle avait été sommée de laisser gagner, la battit et finit fusillée. Eduardo Galeano (Le Football, ombre et lumière) et Jean-Claude Michéa (Le plus beau but était une passe) s’en sont délectés. C’est dire à quel point c’est rare. Mais on n’était pas encore dans le sport-spectacle, et c’était une nation qui tentait d’exister sur un terrain de foot — pas une « communauté » maghrébino-musulmane, née en 2001 en sifflant la Marseillaise lors d’un France-Algérie qui a donné le ton aux décennies à venir.

Parce qu’il faut le dire clairement : les racistes, les vrais racistes, ce sont ces imbéciles (qu’ils soient stupides n’enlève rien au forfait, sinon on excuserait 99% des truands, qui se déplacent en bandes pour être sûrs d’avoir deux neurones) qui se croient persécutés sous prétexte qu’ils gagnent des millions pour occuper du temps d’antenne entre deux pubs.

Mais ce que je voulais ajouter à l’article lumineux de Polony, c’est que ces manifestations de la Bêtise pure et dure ne sont jamais que le produit du discours ambiant, le discours du PS et de Terra nova, le discours du camp du Bien et du fascisme rose, comme dit Emmanuel Todd dans une tribune récente. À jouer les Beurs contre les autres, à légitimer la Marseillaise sifflée, à prendre au sérieux les revendications identitaires, à passer des compromis avec des fondamentalistes pour gagner troix voix, comme l’a raconté Malek Boutih (qui est à peu près tout ce qu’il reste de sensé au PS, depuis que Céline Pina ou Pierre Bouchacourt, qui tenaient les mêmes propos, en ont été exclus), on légitime les propos les plus racistes — puisqu’aussi bien on ne les dénonce pas. Pauvres petits musulmans milliardaires, qui prétendent parler pour tous les « frères » exclus !

Comme s’il n’y avait des pauvres que parmi les musulmans, comme s’il n’y avait d’exclus que parmi les Maghrébins, comme s’il n’y avait de révoltés que chez les « indigènes » ! Comme si j’étais raciste parce que je m’oppose à la réforme du collège — et à tous les mauvais coups multipliés par Vallaud-Belkacem contre l’Ecole de la République.

Le PS, désespéré à l’idée d’être privé l’année prochaine — et pour de longues années — de toute représentation ne sait plus que faire pour cliver la France en deux partis opposés — le camp du Bien, et les affreux d’en face. Que l’ex-UMP se laisse écraser, au gré de ses dissensions internes, dans cette tenaille idéologique serait stupéfiant si l’on ne faisait la part du masochisme et de l’envie de ne pas gagner qui semblent parfois les submerger.


Le plus beau but était une passe: Écrits sur le football

Price: ---

0 used & new available from


Le football, ombre et lumière

Price: ---

0 used & new available from

La fabrique de machines de guerre humaines

12
Des soldats américains dans la province afghane du Kunar, en juin 2012. (Photo: SIPAUSA30082416_000015)

Dans une scène d’American Sniper, réalisé par Clint Eastwood, le héros du film, Chris Kyle (interprété par Bradley Cooper), tout juste rentré de son quatrième déploiement en Irak, se pose sur le divan d’un psy. Ce dernier lui demande s’il éprouve de quelconques remords à propos de sa période au front, et Kyle de répondre qu’il regrette seulement de ne pas avoir pu sauver plus de Marines. Sous-entendu : il serait prêt à y retourner, pour tenter de se « racheter », et ce malgré les horreurs qu’il a côtoyées lors de ses multiples missions en Irak. Autrement dit, Kyle ne semble pas souffrir d’un SPT classique mais, au contraire, exprime la volonté de retourner au front, un environnement où il se sent plutôt à l’aise et à sa place. C’est en effet l’un de point fort de ce film tiré de l’histoire (presque) vraie du sniper américain ayant atteint le plus de cibles : Eastwood ose montrer un « héros de guerre pas malgré lui », un guerrier qui aime les armes, la vie militaire et le combat.

Et cette histoire est en ce sens symptomatique des guerres américaines version post-11 Septembre. Sur les 2,6 millions de soldats US impliqués dans les guerres d’Afghanistan et d’Irak, 107 000 ont été déployés trois fois ou plus. Pour ces hommes, souvent issus de troupes d’élite, la guerre s’apparente presque à une seconde nature. Et le brusque retour de ces « Rambo » à la vie normale représente sans doute leur plus grande bataille. Eux ne sont pas traumatisés de la même manière que leurs pères d’armes, appartenant généralement à des unités ordinaires, qui n’avaient souvent effectué qu’une seule mission en zone de conflit. Leur expérience acquise au fil des allers-retours au front les a amenés à développer des capacités et un état d’esprit propres aux soldats aguerris. Le problème réside dans le fait qu’il n’existe pas d’interrupteur cérébral leur permettant de passer du mode « combat » à celui de « vie normale ». Alors même qu’ils sont rentrés chez eux, les vieux réflexes de la guerre subsistent : vigilance de chaque instant, prise de décision éclair sans réflexion préalable, besoin d’agir rapidement…

La guerre était leur quotidien et ils s’y sont accoutumés. De plus, comme le suggère le film d’Eastwood et le personnage de Kyle, ces hommes ont cherché à quitter la vie civile, qu’ils n’aimaient pas ; ils voulaient également s’enrôler par goût du risque et non uniquement pour se payer des études ou mettre un peu d’argent de côté. Avant même d’aller au front, ces hommes étaient déjà un peu à part. Ainsi, après avoir goûté à la guerre, le calme de la vie civile devient source d’ennui, de frustration, voire de mal-être. Une analyse des données de l’armée américaine, réalisée par l’université d’Harvard, a montré que ces soldats ont beaucoup moins de risque de se suicider lorsque qu’ils sont en mission, alors que ce taux s’envole dès qu’ils en reviennent. « C’est l’exact opposé de ce que l’on peut observer dans les cas de traumatismes traditionnels, où plus d’exposition au combat annonce plus de problèmes », constate Ronald Kessler d’Harvard, cité par le New York Times. Le plus grand défi pour ces soldats est alors d’apprendre à se débarrasser de ces aptitudes et ces réflexes qui leur ont permis de survivre en milieu hostile. « Je ne quitte pas souvent ma maison, confie au NYT Jeff Ewert, un ancien Marine revenu d’Irak. Je limite mes sorties car je sais combien il est simple de franchir la ligne rouge, d’agir sans réfléchir. »

Déshumanisation

Malheureusement, certains l’ont franchie, cette ligne rouge. En 2012, le sergent Robert Bales, 38 ans, arrive en Afghanistan après trois déploiements en Irak. C’est un soldat exemplaire, décoré à plusieurs reprises pour son engagement et sa bonne conduite. En mars, à peine un mois après son arrivée dans la province de Kandahar, il sort de sa base de nuit et tue froidement seize civils, dont neuf enfants, sans raison apparente. Alors que l’armée américaine requiert la peine de mort pour ses actes, son avocat, John Henry Browne, assure que son client souffre de SPT dû à ses déploiements successifs et que ce dernier avait été posté en Afghanistan contre sa volonté. Il a également pointé du doigt l’armée, qu’il accuse de négligence vis-à-vis de la santé mentale de ses vétérans. Lors du procès du « massacre de Kandahar » en 2013, Bales évite de justesse la peine capitale en plaidant coupable, et sera finalement condamné à perpétuité.

Or, si l’on regarde le cas de Bales dans les détails, on constate rapidement qu’il est à l’opposé du personnage filmé par Clint Eastwood : les motivations et les parcours de deux hommes n’ont rien à voir. Bales a été impliqué dans une fraude et l’armée américaine était pour lui la seule option pour échapper aux poursuites judiciaires. En plus, il a intégré un régiment d’infanterie certes prestigieux – le plus vieux de l’armée américaine – mais ce dernier ne peut être considéré comme une unité d’élite. Chris Kyle, en revanche, a non seulement choisi le métier des armes, mais il s’est tourné vers les commandos de marine (les Navy SEALS).

Alors oui, tous les soldats déployés plusieurs fois en zone de guerre ne se sont pas transformés en tueurs sanguinaires. Fort heureusement. Mais ce n’est pas du côté du département des anciens combattants qu’ils trouveront un accompagnement de qualité. Selon un sondage réalisé par le Washington Post et la Kaiser Family Foundation en octobre 2015, une majorité de vétérans (58%) jugent « passable », voire « faible », l’action de ses services. C’est dire le chemin qu’il reste à accomplir aux autorités des Etats-Unis pour réussir à aider et traiter ces soldats qui, tout comme le personnage d’American sniper, « aiment ça ».

Migrants: Hidalgo, la pasionaria du vrai socialisme

53
Anne Hidalgo, début mai 2016 (Photo : SIPA.00754728_000033)

Ils se croient humains, mais orchestrent en réalité la négation des individus, en les entassant dans des HLM ou dans des baraquements modulables. Ils leur distribuent de la dignité en kit et du rêve préfabriqué, dans un pays qui n’a ni logement ni travail à leur proposer. Anne Hidalgo et ses comparses d’extrême gauche vont donc enfin ouvrir le premier camp de migrants de la capitale, pompeusement et honteusement baptisé « humanitaire », répondant « aux normes de l’ONU ». Une clinquante opération d’esbroufe pour peaufiner la stature de la maire de Paris auprès de son aile la plus radicale et des médias internationaux.

Ainsi, explique-t-elle lors d’une conférence de presse, « Paris ne restera pas sans agir en responsabilité alors que la Méditerranée devient un cimetière pour les réfugiés ». Tous les poncifs sont bons pour faire pleurer dans la bobosphère. La sublimation de la sensiblerie est la fantaisie du narcissisme désœuvré. Le misérabilisme d’aujourd’hui doit sentir le sable chaud, arborer les stigmates de la guerre et de la culpabilité occidentale.

Comme le rapporte The Telegraph, l’édile ne croit pas que sa généreuse initiative provoquera un appel d’air. Et prend l’exemple de… l’Allemagne, qui a créé, selon elle, les conditions d’accueil adéquates pour des centaines de milliers d’arrivants. On admire en effet le résultat : quelques mois après les événements de Cologne, on apprend qu’au moins 26 femmes ont été agressées par des demandeurs d’asile lors du festival de musique Open Day Fest, à Darmstadt en mai. Rappelons aussi, parce que ça ne fait jamais de mal, qu’un document confidentiel germanique divulgué en septembre 2015 révélait de nombreux crimes sexuels dans le centre de Giessen, tandis qu’un rapport d’Amnesty International confirmait que de telles situations étaient monnaie courante dans les camps de réfugiés. Viols, prostitution forcée, bagarres, émeutes, vandalisme, recel, trafics s’y répandent, protégés du regard de ceux qui ne veulent surtout pas voir, trop heureux d’assouvir leur boulimie sentimentalisme. « Ils se plaignent parce que les foyers d’accueil ne leurs plaisent pas. Ils créent des problèmes parce que la nourriture ne leur plaît pas. Ils se battent dans les foyers », s’était même agacé le ministre fédéral de l’Intérieur, Thomas de Maizière.

En Grèce, en Hongrie, en Macédoine ou en Australie, les heurts se succèdent et se ressemblent. À Calais, théâtre d’affrontements quotidiens, les clandestins n’hésitent plus à attaquer la police à coups de barres de fer ou de cailloux. À Paris, le lycée Jean-Quarré, occupé un temps illégalement, fut la scène de rixes récurrentes ; les dons des riverains y étaient volés et revendus. La capitale est scarifiée de bidonvilles, de campements sauvages, régulièrement démantelés pour ressurgir aussitôt à quelques encablures. Dernier en date, le jardin d’Eole, dans le 19e, où s’agglutinaient plus d’un millier d’exilés et qui a fini par être évacué ce lundi matin en raison de plusieurs cas de tuberculose.

« S’il faut plusieurs sites, nous en ouvrirons plusieurs », assure Anne Hidalgo, qui espère ainsi accueillir puis dispatcher les 20 à 60 nouveaux arrivants quotidiens « vers la structure la plus adaptée à leurs besoins ». Dans cette logique, elle exhorte l’État à débloquer des places pour demandeurs d’asile, en vue de fluidifier toute une chaîne d’hébergement passablement encombrée. L’adjointe à la Solidarité Dominique Versini – cofondatrice du SAMU Social – va encore plus loin, prônant la régularisation des sans-papiers casés dans les hôtels d’urgence, au prétexte que, de toute façon, ils ne quitteront jamais le territoire. Dès lors, ils pourraient s’intégrer et libérer des lits. Voire prétendre à un HLM ?

Certes, les faits ne lui donnent pas tort : seuls 1 à 5% des déboutés sont reconduits dans leur pays d’origine. À l’échelle européenne, 34% des exilés en situation irrégulière ont été expulsés en 2014, pour un coût de 4 000 euros par personne. Mais faut-il pour autant s’en accommoder ? Que penser du désastreux signal véhiculé par des régularisations massives, qui produiraient l’effet d’une pompe aspirante ? Comment ne pas y voir un cinglant aveu d’échec à maîtriser une immigration en roue libre et à faire respecter la loi ? Comment empêcher les clandestins d’y percevoir un formidable encouragement, s’ils sont tôt ou tard absous par l’administration ? Place Bauveau, on n’est pas spécialement enchanté par l’initiative de l’Hôtel de Ville : « L’État est engagé depuis des mois dans la résorption des campements de migrants à Paris. Cette action résolue a permis la mise à l’abri plus de 8 500 personnes ces derniers mois, afin de leur offrir un accueil digne et de les accompagner dans leur démarche vers l’asile. 16 000 places de CADA auront été créées sur le quinquennat, c’est un effort inédit. » Où s’arrêtera-t-on ?

Les CADA (centre d’accueil pour demandeurs d’asile), parlons-en. Leur nombre de places, qui a quadruplé en dix ans dans l’Hexagone, devrait s’approcher des 35 000 en 2016. Ils sont gérés par des sociétés d’économie mixte ou des associations subventionnées, qui ne tireraient aucun avantage d’un tarissement migratoire. Telle l’inamovible France Terre d’Asile, également en charge du futur camp « humanitaire » parisien, avec Emmaüs Solidarité et Aurore. Pour mémoire, la Cour des comptes estime à 13 724 euros le coût d’un demandeur d’asile, compte tenu de l’accompagnement, l’hébergement, l’aide juridictionnelle, les allocations, la CMU et l’AME. Ceux qui sont admis en CADA bénéficient d’une allocation mensuelle de subsistance (AMS) de 91 à 718 euros par mois. Les autres échouent dans les 47 000 places d’hébergement d’urgence, dont 22 000 nuits d’hôtel, et touchent l’allocation temporaire d’attente (ATA) de 340,50 euros par mois (qui a augmenté de 179 % en quatre ans). Le coût moyen d’un centre provisoire d’hébergement est évalué à 35 euros par personne et par jour. Les premières évacuations de campements parisiens, en juin 2015, avaient obligé l’État à débourser en quelques semaines la coquette somme de 10 millions d’euros pour héberger 1 020 migrants, confiait à l’époque Jean-François Carenco, préfet de Paris et de l’Ile-de-France. « Il y a certains endroits, c’est plus des réfugiés, c’est des bandits. », déclarait-il dans la foulée.

Trop, c’est trop. Même le Dalaï Lama le dit : « L’Europe ne peut pas devenir un pays arabe. » Au fil des années, l’image de la capitale ne cesse de se dégrader. La délinquance fait fuir les touristes, notamment chinois, au point que 26 000 policiers et agents de la Ville avaient dû être déployés l’été dernier pour surveiller les zones les plus exposées. Il y a quelques jours, la justice a donné raison à l’association de riverains de la rue Dejean, dans le 18e arrondissement, qui avait déposé plainte contre la mairie de Paris pour rupture d’égalité avec ses concitoyens parisiens en matière de sécurité. Leur quartier, gangréné par les vendeurs à la sauvette, les dealers, les prostituées et autres spécimens, était devenu un lieu de pugilats et d’agressions jonché de détritus, dans l’indifférence totale de la municipalité. « Paris commence à ressembler au Bronx », déplorait en 2013 Frédéric Péchenard, l’ex-chef de la Police nationale. Visionnaire.

Mais Madame Hidalgo ne semble pas s’en émouvoir, trop affairée à parachever ses manœuvres clientélistes. L’enjeu est multiple : satisfaire et gonfler son électorat bobo et immigré, faire fuir les classes moyennes qui ne votent pas pour elle, caresser dans le sens du poil ses adjoints écolos et communistes, alors que ceux-ci ne représentent plus rien au plan national, attiser avec un opportunisme cynique la lutte des classes en diabolisant les bourges et en cassant « les ghettos de riches », comme s’en gargarise son adjoint au logement Ian Brossat. Dans un climat électrisé par les tensions sociale, les grèves, les groupuscules d’extrême gauche, son coup d’éclat « humanitaire » ne pouvait mieux tomber. La voilà résolue à devenir la pasionaria du vrai socialisme, l’antithèse d’Emmanuel Macron, la bienfaitrice des opprimés, quitte à transformer Paris en cloaque et en usine à HLM, de préférence dans les beaux quartiers, où les nuisances prolifèrent au rythme des constructions d’ensembles sociaux. Mais derrière ce bel altruisme de façade et cet étalage de démagogie à la truelle, se cachent des objectifs plus mercantiles, comme s’en inquiète la Cour régionale des comptes dans son récent rapport. La mairie de Paris a en effet réussi à boucler son budget 2016 grâce aux avances des loyers payés par ses bailleurs sociaux – encaissables sans être échus, pour un montant de 354,4 millions d’euros –, afin de continuer à investir massivement malgré la baisse de ses recettes, et soutenir son programme de 10 milliards d’euros prévu jusqu’à 2020. On comprend mieux l’empressement de la mairie à reconventionner en HLM une partie du parc privé de ces bailleurs. Il faut dire qu’Anne Hidalgo a littéralement fait exploser la dette parisienne, qui a franchi avec allégresse la barre des cinq milliards, soit cinq fois plus qu’à la fin de l’ère Tibéri en 2001. Depuis le règne socialiste, les charges de personnel et les dépenses sociales ont réalisé des envolées supersoniques. Sans oublier les petits arrangements entre amis : lors du débat sur l’orientation budgétaire en octobre 2015, elle a subrepticement glissé une mesure augmentant de manière considérable le quota de logements sociaux municipaux attribués aux fonctionnaires de la ville, fixé désormais à 25% !

On a la maire qu’on mérite, serait-on tenté de conclure. Une maire qui vire à gauche toute mais qui n’est pas capable de tenir elle-même son parapluie, qui interdit de cité les automobilistes modestes ayant une voiture trop vétuste, qui dilapide l’argent du contribuable. Qui balance des hashtags #WelcomeRefugees sur Twitter in english mais qui baragouine trois phrases d’anglais incompréhensibles à son homologue londonien Sadiq Khan. Qui réaménage la voirie parisienne en dépit du bon sens, qui réhabilite des immeubles haussmanniens en HLM, au mépris de notre patrimoine culturel. Qui fait bâtir son camp de migrants, sans se soucier d’alimenter un système pervers, de favoriser indirectement des trafics d’êtres humains qui engraissent des réseaux. Un camp de quelques centaines d’individus, un trompe-l’œil qui ne règlera rien et ne fera que métastaser le problème. Mais pourquoi s’en priverait-elle puisque l’opposition ne manifeste que de molles protestations, voire une complaisance toxique, face à une politique médiocre régie par des impératifs électoralistes, qui dépèce peu à peu la ville de son âme.

Bataille de la Somme: Hollande sèche la cérémonie

112
bataille somme hollande
Tombes britanniques dans la Somme. Sipa. Numéro de reportage : 00753708_000014.

On était encore bouche bée de la manière dont le centenaire de la bataille de Verdun avait été commémoré le dimanche 29 mai qu’une information relayée par France 3 Picardie est passée quasi inaperçue : François Hollande ne participera pas aux commémorations de la bataille de la Somme qui auront lieu le 1er juillet prochain. La raison de cette absence serait, toujours selon France 3 Picardie, l’absence de la reine d’Angleterre qui, faut-il le rappeler, vient de fêter ses 90 ans.

Pourtant, de nombreux chefs d’Etat sont attendus pour cette cérémonie car, si pour les Français la plus grande bataille de la première guerre mondiale est Verdun, pour les pays du Commonwealth, c’est la Somme.

Dans cette terrible bataille plus d’hommes sont tombés qu’à Verdun, ce qui veut tout dire. Les troupes du Commonwealth y ont perdu en cinq mois de combats 203 000 hommes, les Français 66 000 (163 000 à Verdun) et les Allemands 170 000 (143 000 à Verdun). On comprend mieux en lisant ces chiffres l’importance de cette bataille pour les Britanniques, Canadiens, Néo-Zélandais, Australiens ou Sud-Africains.

Le 1er juillet 1916, jour de l’offensive alliée, est le jour le plus meurtrier de toute l’histoire militaire britannique puisque ce jour là, plus de 19 000 « Tommies » ont laissé leur vie sur le champ de bataille. Le régiment royal de Terre Neuve, composé de Canadiens, perdit le même jour 801 de ses hommes sur 865, ce qui fait un taux de perte de 92%…

La moindre des choses serait, puisqu’il n’est pas encore trop tard, que le président de la République se rende à Thiepval, lieu des commémorations comme il s’est rendu à Verdun pour rendre hommage à nos alliés qui ont perdu plus d’un million d’hommes à nos côtés dans cette terrible guerre. Finalement, qu’importaient l’Alsace et la Lorraine à l’Australien de Sydney, au Néo-zélandais d’Auckland, au Sud-Africain de Durban, au Canadien de Montréal ou à l’Ecossais de Glasgow ?

Après les attentats du 13 novembre, alors que l’équipe de France de football devait aller jouer à Wembley contre l’Angleterre, le stade britannique fut pavoisé aux couleurs de la France et de la devise « liberté, égalité, fraternité ». Le Premier ministre David Cameron et le prince William étaient même venus déposer des gerbes de fleurs au bord de la pelouse avant de chanter avec le public pour qui les paroles défilaient sur le tableau d’affichage La Marseillaise.

On a senti ce soir-là une empathie et un soutien magnifiques de l’autre côté de la Manche qui fit chaud au cœur en ces jours de deuil. Aussi, on aimerait que la France ne brille pas par son ingratitude le 1er juillet prochain en mémoire de ces hommes venus du bout du monde mourir pour nous.

On nous parle toujours du fameux « devoir de mémoire », il serait bon cette fois-ci d’y ajouter un devoir de présence…

La morgue tranquille

21
Alain Juppé quitte la cour d'appel de Versailles, lors de son procès en appel dans l'affaire des emplois fictifs du RPR, 13 octobre 2004 (Photo : DENIS ALLARD/REA)
Alain Juppé quitte la cour d'appel de Versailles, lors de son procès en appel dans l'affaire des emplois fictifs du RPR, 13 octobre 2004 (Photo : DENIS ALLARD/REA)

Alain Juppé a de la chance. Les Français viennent de faire en grand l’expérience d’Ulysse dans son voyage de retour en tombant de Charybde-Sarkozy en Scylla-Hollande. Passés d’un parvenu détesté à un incapable humiliant, ils voient venir avec angoisse la prochaine échéance car il n’y a pas grand monde de crédible ou de disponible sur le marché. Qu’à cela ne tienne, on va leur proposer une construction parfaitement artificielle prétendant qu’on va tout changer, pour que surtout rien ne change. C’est un classique, Raymond Barre, Édouard Balladur, et DSK en savent quelque chose. Alain Juppé a vu la fenêtre de tir, et s’y est engouffré, soutenu par une opération de communication d’envergure. Effacés ses multiples échecs politiques, dès lors qu’il quitta l’ombre protectrice de Jacques Chirac, oubliés les traits de caractère tout de suffisance cassante, gommées les convictions politiques d’européiste austéritaire des plus classiques. « Il a changé », nous serinent les médias, et même son âge, quand même avancé, est présenté comme un avantage. « Dans ces conditions, il ne fera qu’un mandat », dit-on pour nous rassurer. Reste tout de même un petit problème, Alain Juppé arbore un casier judiciaire, ce qui est un peu ennuyeux. Les journalistes excités par la chasse au Sarkozy s’interrogeaient doctement sur la possibilité pour celui-ci, mis en examen et présumé innocent, de se présenter à la primaire de la droite, en oubliant que leur champion est, lui, condamné définitif.

Il est vrai que les pratiques républicaines du Parti socialiste ont ouvert la voie avec un Premier ministre, aujourd’hui ministre des Affaires étrangères, un secrétaire d’État aux Affaires européennes et un secrétaire national du Parti, tous dotés de casiers judiciaires chargés. Alors, pour traiter le problème, les spin doctors vont réactiver le récit du pauvre Alain Juppé ayant payé pour Jacques Chirac. Malheureusement, c’est une fable.[access capability= »lire_inedits »]

Petit retour en arrière, les années 1980 furent celles de l’argent fou en politique, où la corruption de la décision publique fut le moteur essentiel du financement des partis. La fameuse loi de 1990 sur le financement public était destinée à mettre fin aux délires. C’était une révolution et il a fallu un certain temps pour compléter le dispositif légal, permettre à la jurisprudence de préciser ce qui devait l’être, et aux acteurs de s’adapter. Les Italiens, confrontés à un phénomène identique avaient traité le problème en se débarrassant de toute une classe politique. La fameuse opération Mains propres qui eut entre autres conséquences celle de permettre l’arrivée au pouvoir de Silvio Berlusconi… En France, ce fut l’opération Mains moites. La justice et les médias mirent la classe politique sous surveillance en utilisant la décimation, la violence de ce qui arrivait à quelques-uns devant faire réfléchir les autres.

Alain Juppé fut un gibier facile, ses traits de caractère et ses comportements ne firent qu’aggraver les choses, et Jacques Chirac n’y est pour rien si ce n’est pour avoir adoubé celui qu’il appelait « le meilleur d’entre nous ». Parce qu’Alain Juppé doit tout à Jacques Chirac qui lui a mis le pied à l’étrier, l’a protégé, lui a trouvé une circonscription sur mesure, et l’a ensuite nommé Premier ministre. Il faut rappeler que, pendant les années folles, la gauche était au pouvoir d’État et bénéficiait entre autres de la manne des rétrocommissions de contrats à l’export et de l’appui bienveillant des grandes sociétés nationales. En contrepartie, la Ville de Paris était une forteresse fournissant au RPR les commissions sur les marchés publics et les emplois fictifs de permanents. Alain Juppé occupait le poste stratégique d’adjoint aux finances de la Ville depuis 1983, et depuis 1988 celui de secrétaire général du RPR.

Concernant sa mise en cause, les choses se sont passées en trois temps. Tout d’abord il avait bénéficié en pleine campagne électorale de l’appui de l’afficheur Decaux inondant Paris d’affiches dans les fameuses « sucettes », vantant un de ses livres. Cela fit beaucoup grincer, et pourtant n’eut aucune suite, ce qui suscita quelques aigreurs. La revanche intervint rapidement avec le Canard enchaîné, qui souleva le problème de la gestion du domaine privé de la Ville de Paris, quelques jours après sa nomination comme Premier ministre par Jacques Chirac au printemps 1995. Comme adjoint aux finances de la capitale, Alain Juppé avait la surveillance et l’administration de cette gestion, et les fonctionnaires lui en rendaient compte, afin qu’il puisse prendre les décisions d’affectation des logements. Et c’est là qu’on constata qu’il avait une conception particulière de son mandat public, puisqu’il l’utilisait, pour loger des membres de sa famille et lui-même au passage, dans des logements parisiens de qualité à des loyers défiant toute concurrence. Tout juste si certains des baux ne portaient pas deux fois la signature de l’adjoint aux finances, une fois comme bailleur une autre fois comme locataire…

Ce mélange des genres entre la décision publique et l’intérêt personnel est depuis longtemps prohibé. Auparavant cela s’appelait l’ingérence, aujourd’hui la « prise illégale d’intérêts ». L’infraction était constituée, la polémique fit rage, et le procureur de Paris qui subit de fortes pressions trouva une solution élégante. Probablement soucieux de ne pas perturber le début de mandat de Jacques Chirac, il constata la réalité de l’infraction mais proposa un classement sans suite sous condition. Qu’Alain Juppé déménage de son duplex de 170 m² avec parking de la rue Jacob – dans le 6e arrondissement. Obligé d’obtempérer, celui-ci, se considéra comme victime d’une horrible injustice, et « droit dans ses bottes », ne voyant pas où était le problème, puisqu’il aurait pu bénéficier d’un logement de fonction, et qu’il était bien gentil d’avoir payé un loyer, même faible, à la Ville de Paris. On appréciera la qualité de l’argument et l’imperméabilité à tout raisonnement juridique de base. Cette rigidité arrogante laissera des traces dans la tête de beaucoup de magistrats.

La troisième étape de ce chemin de croix bifurqua de la polémique politico-juridique vers l’épreuve judiciaire elle-même, qu’Alain Juppé aborda avec, malheureusement pour lui, la même inconscience. Affaibli par son humiliation des élections législatives après la dissolution de 1997 où il fut brutalement débarqué entre les deux tours au profit de Philippe Séguin pour essayer de sauver les meubles, il devint une cible tentante.

La gauche au pouvoir, le moment était venu de se faire le RPR. Les magistrats du tribunal correctionnel de Nanterre ne se firent pas prier pour mener une instruction tambour battant et en 1999, Alain Juppé fut mis en examen pour « abus de confiance, recel d’abus de biens sociaux, et prise illégale d’intérêt ». Il sera renvoyé début 2004, et avec lui dans la charrette une fournée de dirigeants, secrétaires et autres trésoriers, occultes ou pas, du RPR de l’époque où Alain Juppé était secrétaire général puis président du parti, mais aussi et c’était l’essentiel du problème, adjoint aux finances de la Ville de Paris pendant la même période. Au centre des incriminations il y avait la question des « emplois fictifs » de la Ville de Paris, c’est-à-dire des fonctionnaires payés sur fonds publics mais qui travaillaient exclusivement pour le Parti. La connaissance que j’avais du dossier et ma pratique professionnelle de l’époque m’incitaient à penser qu’il était possible de limiter les dégâts. Malheureusement, toujours verrouillé dans la conscience de sa supériorité et son inculture juridique, Alain Juppé considérait la procédure comme une injure personnelle infondée, ce qui l’amena à développer une stratégie d’audience suicidaire.

Il commença, mauvaise pioche, par prendre de haut les magistrats du siège en invoquant sa légitimité politique opposée à leur légitimité judiciaire. Il nia ensuite les évidences, choix particulièrement malheureux, et ce d’autant que dans ce genre d’affaires, les amitiés politiques ne comptent plus pour les coprévenus. Chacun pour soi et « c’est pas moi, c’est l’autre » sont les seuls mots d’ordre, d’autant plus quand le chef vous lâche. Alain Juppé ayant trouvé indigne de son rang de paraître régulièrement aux audiences, ne s’y présenta que trois fois en trois semaines… Les absents ayant toujours tort, il vaut mieux faire attention quand vos oreilles sifflent, et lorsqu’on est face à des magistrats qui tiennent le manche avec votre avenir entre leurs mains, la prudence élémentaire invite à être au moins courtois.

Résultat, ce fut un massacre ; 18 mois de prison avec sursis et une inéligibilité fixée à dix ans ! Grâce à une astuce dont je ne sais pas lequel des trois magistrats eut l’idée, mais qui permit de proclamer cette énorme durée non pas en prononçant la sanction, mais en constatant qu’elle l’était de fait par l’application de l’article L-7 du Code électoral. Cet article inconstitutionnel, et depuis abrogé, prévoyait une peine automatique de cinq ans d’inéligibilité portés à dix ans pour les parlementaires, en cas de condamnation pour une infraction du chapitre « des atteintes à la probité » du Code pénal. J’avais écrit alors un article pour affirmer qu’Alain Juppé n’était pas inéligible à la suite de ce jugement. Je maintiens ma position aujourd’hui, mais à l’époque cela avait fait rigoler tout le monde. Ce cataclysme provoqua la sidération au sein de la droite politique, témoignant une fois de plus sa difficulté à appréhender le rôle et le fonctionnement de l’institution judiciaire. Je me rappellerai toujours la réflexion d’un membre de l’entourage me disant : « cette condamnation est incompréhensible, la présidente du tribunal est dame catéchiste».

Partant de si haut, la cour d’appel de Versailles, même si elle avait été portée à l’indulgence, ne pouvait guère que colmater. La décision rendue à la fin de l’année 2004 ramena les choses à de plus justes proportions, la peine de prison fixée à 14 mois avec sursis et l’inéligibilité à un an. Cela étant, les attendus en disent long et méritent une petite citation : « Il est particulièrement regrettable qu’au moment où le législateur prenait conscience de la nécessité de mettre fin à des pratiques délictueuses qui existaient à l’occasion du financement des partis politiques, M. Juppé n’ait pas appliqué à son propre parti, dont il était le secrétaire général à l’autorité incontestée, les règles qu’il avait votées au Parlement… Il est également regrettable que M. Juppé, dont les qualités intellectuelles sont unanimement reconnues, n’ait pas cru devoir assumer devant la justice, l’ensemble de ses responsabilités pénales et ait maintenu la négation de faits avérés. »

La possibilité pour un condamné définitif ayant accompli sa peine de se présenter aux élections, fussent-elles présidentielles, ne pose pas de problèmes juridiques. C’est un problème moral qu’il appartient, en démocratie, aux électeurs de trancher. Encore faut-il que ce soit sur la base d’une information sincère, ce que la légende du fusible pour Jacques Chirac n’est pas. Alain Juppé n’a été victime que de ses propres agissements et de son comportement. On dit qu’il a changé. Beaucoup pensent que c’est en pire. Son attitude vis-à-vis d’Éric Woerth au moment du procès Bettencourt à Bordeaux et cette façon qu’il a d’appeler Nicolas Sarkozy Paul Bismuth dans ses meetings démontrent que c’est effectivement à craindre.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Hollande, l’inversion au pouvoir

30
(Photo : SIPA.00714852_000013)
(Photo : SIPA.00714852_000013)

« Ce sera une tendance, ce sera une ambiance. Plus une ambiance qu’une tendance d’ailleurs. Il y aura toujours des gens au chômage, mais il faut qu’ils aient le sentiment qu’ils ne le seront plus longtemps ». C’est la réponse formulée par François Hollande à deux journalistes[1. Le pari, Bastien Bonnefous, Charlotte Chaffanjon, Ed. Plon.] venus l’interroger sur le niveau de baisse du chômage qui rendrait possible une nouvelle candidature de l’actuel titulaire du poste en 2017. Comme souvent, à gauche, on se berce d’illusions. Déjà en 2007, certains sociologues « spécialisés » dans la délinquance  expliquaient que l’insécurité n’était qu’un sentiment sans rapport avec l’insécurité « réelle » et que la priorité était de combattre cette impression. Hollande, charmant agent d’ambiance de la République française, se fout ainsi royalement de faire baisser massivement ou non le chômage pour se représenter à la prochaine présidentielle. Tout n’est, une fois encore, qu’une question de sentiment : « Tu le sens comment ton chômage, toi, en ce moment ? »

C’est justement la recherche de cette fameuse « ambiance » qui a justifié la mise en place de la loi El Khomri, selon le dogme néolibéral qui veut que moins de protection des salariés entraînerait quasi mécaniquement une baisse du chômage et que l’économie, voire la santé de nos entreprises, procèderaient presque entièrement du droit du travail.

Ces idées reprises par une gauche en panne d’inspiration ont été démontées par le juriste, spécialiste du droit du travail Alain Supiot dans son livre La gouvernance par les nombres[2. La gouvernance par les nombres, Alain Supiot, Ed. Fayard]. Une évolution caractéristique de la loi El Khomri qui érige la loi en instrument économique dans une course au moins-disant social : « Se dessine ainsi un nouveau type de lien de droit qui, à la différence du contrat, n’a pas pour objet une quantité de travail mesurée en temps et en argent mais la personne même du travailleur. Sa réactivité et sa flexibilité étant incompatibles avec la force obligatoire du contrat : il est inévitable de le priver d’une partie de ses attributs de contractants. »

Ayant cédés tous les leviers, les politiques se raccrochent au droit du travail

Dans une interview récente à l’Humanité, il analysait cet entêtement à détricoter le droit du travail malgré l’absence de résultats produits par les multiples réformes déjà engagées telle que par exemple la suppression, en 1986, de l’autorisation administrative de licenciement, qui avait été présentée à l’époque comme le principal frein à l’embauche et qui n’a jamais entraîné les créations d’emplois promises. Une obstination qui s’explique par le fait que le droit du travail est un des rares leviers sur lequel les dirigeants politiques ont encore une possibilité d’action : « Les États, comme du reste bon nombre d’entreprises, ont perdu toute capacité d’action stratégique à long terme. Les États de la zone euro en particulier ne contrôlent plus ni leur politique des changes, ni la politique douanière, ni même leur politique budgétaire. La classe politique s’étant dépouillée des instruments d’une politique économique, la seule chose qui lui reste entre les mains, c’est le droit du travail ».

Comme la plupart des énarques des années 1980, déformé en plus par un passage par HEC, François Hollande, est atteint d’une fâcheuse tendance à réduire la politique à sa fonction économétrique, attribuant à l’économie des capacités de mobilisation du collectif qui ne relèvent en fait que de la politique. En hollandie, l’indice, la courbe et le pourcentage sont ainsi des données du réel. Dérive absurde du système politico-médiatique que d’avoir réduit l’idéal de justice sociale à un baromètre de l’emploi. François Rebsamen ne s’en est toujours pas remis…

Une confusion des genres qui masque mal une insuffisance politique et un véritable aveuglement de l’homme de pouvoir face au malaise social tel que décrit par Alain Supiot : « Par exemple, des courbes du chômage dont on attend l’inversion, confondant ainsi une évolution des faits avec sa représentation géométrique. Des confusions de ce genre illustrent la tendance plus générale de la gouvernance par les nombres à substituer la carte au territoire dans l’organisation et la conduite des affaires publiques et à perdre ainsi pied avec la réalité. »

Des économistes aidés de chercheurs en informatique ont souhaité mesurer les effets des nouveaux critères de licenciement introduits par la loi El Khomri. Utilisant un modèle informatique qui reproduit le marché du travail français à partir d’un échantillon, ils sont arrivés à la conclusion que celui-ci serait bouleversé en quatre ans !

« Si la loi El Khomri est votée, une PME de moins de 11 salariés pourra y recourir dès lors qu’elle aura subi une baisse de son chiffre d’affaires pendant un trimestre, une entreprise de 11 à 50 salariés pendant deux trimestres, celle de 50 à 300 salariés pendant trois trimestres et celle de plus de 300 salariés pendant quatre trimestres » explique ainsi l’économiste Gérard Ballot au magazine Challenges. Et les effets sur les embauches seront massifs : « La part des embauches en CDD va chuter en quatre ans de 78 % à 33 % et celle des CDI bondir de 22 % à 67 % ! Les conversions de CDD en CDI chez le même employeur grimperont de 17 % à 40 %. Au total, les CDD ne représenteront plus que 2,6 % de l’emploi total, contre 8,5 % actuellement. A l’inverse, les licenciements économiques seront beaucoup plus fréquents : leur part dans les fins de contrats explosera de 0,5 % à 20 %. La durée médiane d’un CDI tombera de cinq ans à moins de trois ans ». Soit le remplacement des CDD par des CDI en fait plus précaires.

La loi El Khomri ou l’escroquerie de la « flexisécurité » révélée

Un bouleversement social pour quel résultat concret : une quasi-stagnation, la loi El Khomri elle-même n’ayant que des effets mineurs sur le taux de chômage. Tout dépendra de la croissance économique. Des licenciements plus rapides en périodes difficiles et des embauches plus massives en phases de reprise. Un détail puisque, rappelons-le, tout est une question d’« ambiance ». D’autant que Hollande aura obtenu ce qu’il voulait : la mise en place d’un marché du travail plus flexible mais beaucoup moins sécurisé dans l’hypothèse — de plus en plus improbable — d’un second mandat qui le verrait tenir à partir de 2017 les promesses formulées en 2012. C’est bien là que réside l’escroquerie — on s’en doutait… — dans le concept fumeux de « flexisécurité ».

Un quinquennat pour se chauffer et la mise en œuvre d’une véritable « gouvernance par les nombres », voire plus précisément dans le cas de François Hollande « la gouvernance par les courbes » tant la promesse de l’inversion aura été le fait politique et graphique majeur de son quinquennat.

Mais la politique n’est-elle qu’une affaire de courbes ? C’est le drame et toute la médiocrité de François Hollande d’avoir pu penser que, par un effet de vases communicants, un changement d’ordre géométrique sur une courbe — celle du chômage — en entraînerait mécaniquement un autre, sur sa courbe de popularité, ignorant totalement la dimension proprement sociale du problème et sa traduction « réelle ».

« Le monde dominé par le Nombre est ignoble » avait prophétisé Bernanos dans La France contre les robots, inquiets de l’avènement d’une société ou le sujet n’est que quantité, peuplé d’êtres non plus égaux mais parfaitement identiques. Le rêve du politique au pouvoir qui n’aurait qu’à actionner des leviers économiques pour faire évoluer à sa convenance les nombres et les courbes. Celles qui donnent des résultats…

C’est sans doute là, la démonstration de l’incapacité politique de François Hollande, d’avoir totalement ignoré que derrière les courbes qui s’inversent plus ou moins et fascinent les éditorialistes, le nez collé sur la prochaine échéance électorale, se cachent encore des individus et que comme l’avait diagnostiqué Raymond Aron « ce peuple, apparemment tranquille, est encore dangereux ».

La Gouvernance par les nombres

Price: ---

0 used & new available from


Le pari

Price: ---

0 used & new available from

Un enfumeur nommé Kerviel

163
jerome kerviel societe generale
Photo: Jérôme Kerviel. Sipa: Numéro de reportage : AP21906044_000001.
jerome kerviel societe generale
Photo: Jérôme Kerviel. Sipa: Numéro de reportage : AP21906044_000001.

L’interminable feuilleton Kerviel vient de donner lieu à un nouvel épisode qui en dit long sur l’état de la société française. On renverra à des écrits précédents pour éviter les redites. On conseillera également la lecture des articles de Pascale Robert Diard sur le sujet dans Le Monde.

Escroquerie et abus de confiance

Simplement, il convient de rappeler que Jérôme Kerviel a été reconnu coupable d’escroquerie et d’abus de confiance à l’égard de son ex-employeur la Société générale. Après une instruction particulièrement minutieuse, une audience de trois semaines devant le tribunal correctionnel aboutissant à une décision de condamnation de 300 pages, une audience d’appel également de trois semaines pour un arrêt tout aussi long aboutissant à la même conclusion. Au regard du droit et de la justice, Jérôme Kerviel est donc définitivement un escroc. La Cour de Cassation a simplement cassé l’arrêt sur la question des dommages et intérêts dus à la société générale. Il a été reproché à la Cour de ne pas avoir recherché si la responsabilité de la banque partie civile, dans la surveillance de son agent, ne pouvait pas être étudiée, et aboutir ainsi à une diminution des sommes mises à la charge de celui-ci. C’est ce que la Cour d’appel de Versailles devra examiner. En aucun cas la condamnation pénale n’est remise en cause.

Désinvolture prud’hommale

Coup de tonnerre dans un ciel serein, le conseil des prud’hommes de Paris, faisant preuve d’une désinvolture juridique stratosphérique, vient de nous dire que le licenciement de l’agent escroc était dépourvu de « cause réelle et sérieuse » et que par conséquent il fallait indemniser le malheureux à hauteur de 450 000 euros ! Alors comme ça, il n’est pas possible de foutre à la porte un employé, qui en trafiquant les procédures, vous a fait perdre plusieurs milliards d’euros ? Pour la juridiction paritaire, il faut croire que non. Nous n’avons pas disposé du détail de la décision mais n’importe quel juriste la trouvera ahurissante.

Si l’on s’en réfère au droit lui-même, c’est encore pire. Car il existe un principe fondamental, celui de « l’autorité de la chose jugée au pénal sur le civil (qui comprend les décisions prud’hommales) ». La Cour de Cassation l’a encore rappelé dans l’attendu de principe de son arrêt du 24 octobre 2012, en confirmant que cette règle « s’attache à ce qui a été définitivement, nécessairement et certainement décidé par le juge pénal sur l’existence du fait qui forme la base commune de l’action civile et de l’action pénale, sur sa qualification ainsi que sur la culpabilité de celui à qui le fait est imputé ». Si la règle ne s’attache en principe qu’au dispositif de la décision, la Cour de cassation réaffirme dans cet arrêt qu’elle s’étend également aux « motifs qui en sont le soutien nécessaire ».

Il est donc évident que l’escroquerie et l’abus de confiance établis à l’encontre de Jérôme Kerviel et assorti quand même de quatre ans de prison (!) impliquent la possibilité pour son employeur de le licencier non seulement pour « cause réelle et sérieuse », mais également pour « faute grave » et même pour « faute lourde ». Eh bien non, nous dit le conseil des prud’hommes, la Société Générale aurait dû le garder dans ses effectifs. Et le laisser poursuivre son petit commerce délirant ?

Je fais partie de ceux qui considèrent que comme en Islande, la crise de 2008 aurait dû remplir de banquiers responsables de la catastrophe les divisions VIP des maisons d’arrêt et des centrales de notre pays. Les dirigeants de la Société générale comme les autres.

Un « héros » pas très discret

Mais ce n’est pas une raison pour dire et faire n’importe quoi, ni transformer un petit trader escroc en « working class hero ». Cette imposture est difficilement supportable.

Alors que celui-ci et son avocat se défendent avec énergie, c’est normal et c’est juste. Ce n’est pas une raison pour que des journalistes et des hommes politiques continuent à répandre le mensonge et à nourrir l’imposture. Malheureusement, qu’il se soit trouvé aujourd’hui un Conseil des prud’hommes pour jouer à ce petit jeu est déplorable et c’est une mauvaise action. Les tenants de la disparition de cette juridiction paritaire utile, disparition qui permettrait de compléter le démantèlement du code du travail, vont se frotter les mains. Et les complotistes de tous poils vont pouvoir continuer à nourrir leurs fantasmes. Par charité on ne parlera pas des amis de Jean-Luc Mélenchon.

Il y a pourtant bien un combat à mener contre les banques et leurs affidés. Le gouvernement socialiste a réussi à vider la nouvelle loi bancaire de toute substance, à l’encontre même du rapport de Michel Barnier pourtant difficilement qualifiable de gauchiste excité. La séparation des activités de dépôt et d’investissement est urgente et impérative. Mais il n’est nul besoin de brandir un faux héros comme étendard, au contraire.

Ce nouvel épisode fait également apparaître un phénomène inquiétant. La justice est une des fonctions régaliennes de l’État, et le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne va pas très bien. Le caractère calamiteux du passage de Christiane Taubira place Vendôme, relevé par son successeur, a laissé l’appareil judiciaire à l’abandon, voire à certains endroits en état de clochardisation avancée. Par ailleurs, il y a eu l’instrumentalisation de la justice pénale à des fins partisanes dans une chasse au Sarkozy, mais aussi aux syndicalistes comme l’ont montré les affaires Goodyear et Air France. Tout cela a laissé des traces. Dont la plus sérieuse est une perte de crédibilité voire de légitimité des institutions judiciaires.

Le bras d’honneur que vient d’adresser le conseil des prud’hommes de Paris à la hiérarchie judiciaire est, de ce point de vue, un symptôme inquiétant.

Sans la famille!

12
Isabelle Huppert dans «Elle» de Paul Verhoeven (Photo : SBS Distribution)
Isabelle Huppert dans «Elle» de Paul Verhoeven (Photo : SBS Distribution)

L’excellent commentaire de Elle qu’a fait Olivier Prévôt sous-estime, je crois, la portée du film : rien de moins qu’une parabole du monde émergeant parmi nous, mais il identifie bien le personnage central, le personnage pivot, on hésite à dire l’héroïne, comme une femme castratrice et phallique : autoritaire et manipulatrice dans son entreprise, attirant les fantasmes de ses subordonnés, humiliant sans scrupule un mâle inoffensif… Comme le montre le critique de Causeur, ce qu’elle refuse c’est toute relation qui la mettrait dans la dépendance d’un objet d’amour ou de désir. Mais je cesse d’être d’accord quand il décrit Michelle comme de bout en bout manipulatrice. Sans doute Olivier Prévôt, fasciné par le jeu imperturbable d’Isabelle Huppert, prête-t-il au personnage ce qui revient à l’actrice.

Si on croit que la « patronne de la boîte » est toujours à la manœuvre, fabriquant le piège où tombera son agresseur, on croit assister à un duel, lire un polar. Je vois plutôt une tragédie où les protagonistes sont conduits vers leur destin par des facteurs qui débordent leurs volontés. La psychologie individuelle serait une grille de lecture suffisante si l’on n’était que devant un épisode. Mais c’est un monde globalement détraqué que l’on nous donne à décrypter, où l’on est introduit par un récit obscur, heurté, rythmé par les viols à répétition, qui distille peu à peu des indications partielles. Une telle œuvre appelle des grilles de lecture plus larges que la psychologie. Sociologiquement, c’est la description d’un groupe de professionnels du fantasme ; anthropologiquement, le film met au centre une femme qui est dans le déni de la famille ; historiquement, il donne à ce monde comme repoussoir et origine, un catholicisme caricatural et caricaturé.

Il y a, dit-on, des travailleuses du sexe, ici on a des travailleurs du fantasme, qui doivent aller toujours plus loin, dans l’effrayant, le choquant, le suggestif : on n’est pas des enfants de chœur ! Et, dans leur vie personnelle aussi les dits travailleurs ne sont pas des enfants de chœur, ils ont tendance au turn over cynique, sachant qu’à cet égard on aurait tort de faire confiance aux collègues, au risque de se retrouver, comme Anne, l’associée de Michelle, trompé et bafoué. A l’aune du fantasme, la sexualité est satisfaction individuelle et/ou domination, masturbation ou viol. Une seule relation hors viol de Michelle est reconnue satisfaisante, elle y a joué à être une morte sur quoi l’autre peut s’affairer à son gré.

Que ce film, où rapports sexuels et rapports de pouvoir s’entremêlent, ait valeur de parabole, des échos le montrent venus de milieux (les politiciens écolos par exemple), où les rivalités d’image comptent plus que tout. L’agence d’Anne et Michelle, est un modèle reproductible, banal peut-être. En tout cas, c’est ce qu’indique la conduite de Michelle. Elle ne renonce pas du tout à se défendre, mais elle ne dénonce pas son agresseur, le voisin d’en face, qu’elle a vite identifié. Ce n’est pas seulement parce qu’elle aimerait bien avoir avec lui un rapport consenti (ce dont il est incapable), mais aussi parce qu’elle sait que la sexualité sauvage et brutale dont elle est victime participe du monde où par ailleurs, elle triomphe. Elle en est si consciente qu’elle s’impose de parler en société de ses mésaventures avec décontraction et naturel.

Un rêve de stérilité derrière la revendication d’une sexualité « décontextualisée » ?

Encore faut-il pour jouer ce jeu, être personnellement capable d’une sexualité complètement « désentimentalisée ». Si Michelle y parvient, c’est parce qu’elle est radicalement, monstrueusement, une sans famille, qu’elle est dans le déni de la famille. Nous savons tous, par une expérience première, que notre sexualité a été comprise, dès le début, dans le bloc de sentiments qui réunit les parents entre eux et avec leurs enfants ? C’est pourquoi, il nous est par la suite difficile d’être complètement cynique en cette matière.

Dans le cas de Michelle, cette expérience initiale fait défaut ou est récusée. Son père est un serial killer condamné à vie, qui a tué presque sous les yeux de sa fille. Quand il apprend que celle-ci, au bout de trente ans, veut le voir (pour lui « cracher à la figure ») il se pend dans sa cellule.

La mère, une riche décatie, s’offre des gigolos qui convoitent l’héritage, sa fille n’a pour elle que des sarcasmes, en particulier quand, entrant à l’improviste dans l’appartement, elle la surprend en situation « embarrassante ». La mort de la vieille n’émeut personne, on répand ses cendres  dans n’importe quelle eau.

Pour la famille qu’elle a « fondée » Michelle n’a pas plus de dévotion, elle la dévalorise autant qu’elle peut. L’ex est évanescent, le fils, Vincent, sa mère le met plus bas que terre, sa naissance a déjà été une torture, maintenant c’est un nigaud à emploi précaire, qui a besoin de son aide (chichement consentie), elle couvre d’injures l’amie de son fils, dont l’enfant, répète-t-elle à Vincent, ne peut pas être de lui, donc pas de sa descendance à elle. En matière de famille, sa devise est en somme : rien avant moi ! Rien après moi !

On la voit à la fin du film en position de mettre un sceau à ce programme négatif : son associée ayant licencié le mari qui la trompait avec Michelle (qui ne veut plus de lui), le violeur d’en face ayant été tué, les deux associées vont habiter ensemble, prêtes, suggère-t-on, à nouer une relation lesbienne. Happy end logique d’un déni acharné de la famille.

En tant que parabole, le film de Verhoeven, donne à voir les implications de ce que notre monde fomente, qu’appellent, par exemple, les polémiques de Didier Eribon contre Irène Théry, accusée de ne pas aller jusqu’au bout de la disjonction entre union sexuelle et procréation, de vouloir qu’au moins on dise aux enfants d’où viennent les gamètes de leur conception. Verhoeven décèle un rêve de stérilité derrière la revendication d’une sexualité « décontextualisée » et allégée et il craint que la sexualité ne devienne pas pour autant plus harmonieuse et plus heureuse.

Dans le film même, la perspective lesbienne n’est pas la seule ouverte à la fin. On a eu besoin du fils méprisé pour, d’un coup de trique bien asséné, éliminer le violeur récurrent. Que cette intervention de Vincent (sa présence au bon moment) semble hors récit, montre qu’elle procède d’une nécessité profonde. C’est la vie, la vie bête et naïve incarnée par Vincent, qui met fin au cauchemar du viol à répétition. Tout à la fin, les deux femmes « se mettent ensemble », mais à travers Vincent la vie continue, avec la copine et le bébé[1. Le personnage, masculin et créatif de Kurt (le seul, comme Olivier Prévôt l’a montré, qui échappe à la domination de Michelle) est dans un autre ordre, le symétrique de Vincent. Ce sont les deux failles d’un univers bouclé par où la vie peut entrer.]. Ce monde quasi infernal pourrait paraître le mauvais destin d’un milieu particulier, passablement dézingué, si le film ne se donnait pas une dimension historique, en rapportant obstinément ce qu’il décrit à un monde dont, paraît-il, il procède et se détache, le monde catho-traditionnaliste. Le père (présenté de manière à évoquer un fait divers récent) était un bigot qui traçait un signe de croix sur le front des enfants du quartier à l’entrée de l’école. Sa violence s’est déchaînée à cause des protestations des parents contre ce prosélytisme. Rébecca, l’épouse du violeur, appartient au même monde, elle impose la récitation d’une prière avant le diner de Noël[2. Le metteur en scène se permet d’être inexact quand il évoque les traditions cathos. Symptôme d’une désinvolture dont il donne d’autres exemples, il nomme « grâces » et non benedicite la prière qui précède le repas.], elle dresse une énorme crèche devant chez elle, elle va en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, elle quitte la table pour la messe de minuit. Il ne manque pour que la stigmatisation soit complète, que la participation à la « manif pour tous » Et, nous dit-on, son archaïsme provocateur n’est pas plus innocent que celui du père de Michelle. A la fin du film on a la surprise que la bonne voisine, devenue veuve d’un violeur obsessionnel, remercie la victime de son mari d’avoir donné à ce détraqué, « ce dont il avait besoin ». Manière d’avouer deux fautes : avoir été une épouse « insuffisante » et avoir couvert un crime. Manière surtout de commettre une troisième faute, celle de pardonner l’impardonnable à la place d’une autre. Voilà comment sont les cathos ! On indique donc, à la fin du film, comme en évoquant le père de Michelle, que la pétaudière ambiante est le résultat d’une émancipation par rapport à une culture étouffante qui n’a pas disparu.

On peut trouver que la ficelle est un peu grosse. Mais pourquoi Verhoeven a-t-il eu besoin de se donner un tel bouc émissaire ? Sinon parce qu’au fond, le monde qu’il décrit ne s’assume pas. C’est plutôt une bonne nouvelle.

La refondation Ripolin de Najat Vallaud-Belkacem

45
Meeting d'"Hé oh la gauche !" à Paris en avril dernier (Photo : SIPA.00752920_000005)
Meeting d'"Hé oh la gauche !" à Paris en avril dernier (Photo : SIPA.00752920_000005)

Toujours à la pointe, Najat Vallaud-Belkacem vient de se saisir avec plusieurs mois d’avance du marronnier de la rentrée : le poids des cartables (parce qu’elle écoute le peuple, elle a bien vu qu’à TF1, tous les ans, ils parlent de ça, donc c’est que ça doit être important). D’ailleurs elle a commencé par alléger le contenu des manuels et des programmes, c’est vous dire si elle prend le sujet à cœur.

Comme Florence Robine (la directrice générale de l’enseignement scolaire) lui a dit qu’il fallait arrêter de lire (ou peut-être parce qu’elle pense que les enseignants ne savent pas lire, puisque qu’ils sont tous allés à l’école avant sa merveilleuse-refondation-qui-fait-la-réussite-de-tous), elle a pris soin de produire un document tout en  pictogrammes.

En plus, elle est très développement durable. Les enfants devront faire l’année avec un seul bâton de colle et un seul effaceur. Je conseille à tous de commencer l’entraînement dès maintenant, parce qu’actuellement, quand ton enfant réussit à faire le mois avec, c’est un miracle.

Point positif pour l’élève, en primaire, si ses parents lui achètent la boîte de gouache et les pinceaux demandés, il pourra en tirer pleinement profit… à la maison ! Car dans le premier degré le matériel d’arts plastiques est acheté avec les crédits de fonctionnement alloués par les communes ou les intercommunalités. Il semble donc que le souci du « pas d’amalgame » ait épargné le ministère de l’Education nationale qui n’hésite plus à commettre des directives identiques pour les premier et second degrés, dont les fonctionnements diffèrent pourtant de façon notoire.

Soyons indulgents, Najat ne peut pas tout savoir, déjà, elle a dû faire la tournée « Hé oh la gauche ! » avec la veste bleue de Ségolène pour avoir l’air d’une future Première ministre,  elle ne peut pas en plus savoir comment fonctionne une école.

Pourtant tout était bien parti, comme en atteste la source de sa liste de commissions : un rapport sur la « Grande pauvreté et réussite scolaire » en 224 pages et 69 propositions signé par Jean-Paul Delahaye, inspecteur général de l’Education nationale.

Les pistes étaient prometteuses : 14 propositions reposaient sur des créations de postes,  10 impliquaient des temps de formation et 8 des hausses de budget.  11 mesures devaient aboutir à  de nouvelles directives  et 9 à la mise en place d’évaluations diverses. Une charge supplémentaire pour des personnels déjà submergés par des directives désordonnées et prises sans aucune pertinence quand au déroulé d’une année scolaire. Si l’on ajoute à cela la tirelire déjà cassée pour tenter d’acheter le vote des enseignants, il ne restait pas grand-chose pour financer le plan Jean-Paul…

Il faut donc reconnaître une certaine forme de sagesse à ne retenir de ce copieux rapport que les conseils sur le contenu de la trousse. Pour le reste, l’égalité attendra.

Pour ce qui concerne l’égalité, on repassera…

Ainsi, il  n’y aura pas d’égalité car on a compté pour quantité négligeable ceux des plus modestes qui quelquefois parviennent à se glisser dans ces zones que le ministère a considéré comme favorisées et à qui il a retiré du personnel pour « concentrer les moyens là où il y a de vrais besoins ».

Il n’y aura pas d’égalité car on a refusé de reconnaître qu’avant même le changement qui devait être « maintenant », les crédits pédagogiques alloués aux écoles par les communes variaient déjà dans des proportions de 1 à 10 (selon une enquête du SNUIPP).

Il n’y aura pas d’égalité car on a camouflé les dégâts de la réforme des rythmes scolaires en asseyant son évaluation sur une saisie informatique de données confiée… aux mairies dont la docilité conditionne l’obtention de maigres subsides.

Il n’y aura pas d’égalité car on a soigné l’électorat bobo en maintenant les classes de latinistes à Paris et en les détruisant ailleurs.

Il n’y aura pas d’égalité car on a encouragé les éditeurs à commettre des manuels aux contenus indigents, pendant que les plus favorisés ont des bibliothèques foisonnantes à la maison.

Il n’y aura pas d’égalité car on va supprimer les livrets en maternelle au profit d’un catalogue photographique rassemblant uniquement « les exploits de l’enfant », ce qui réservera ainsi aux seuls parents les plus éclairés la possibilité de se rendre compte d’éventuelles difficultés chez leur enfant et d’y remédier.

Le goût de la « refondation de l’école » à la sauce Hollandaise sera donc bien amer : du dogmatisme, de l’angélisme, de l’idéologie, du cynisme, du mépris, du mensonge, du clientélisme… Mais de l’égalité réelle nulle trace et une affiche infantilisante sur la liste des courses ne trompera personne sur cet état de fait.

Et la gauche devint juppémaniaque

17
Alain Juppé lors de la présentation à la presse du Pibal, un vélo dessiné par le designer Philippe Starck pour les habitants de Bordeaux (Photo : SIPA.00669071_000014)
Alain Juppé lors de la présentation à la presse du Pibal, un vélo dessiné par le designer Philippe Starck pour les habitants de Bordeaux (Photo : SIPA.00669071_000014)

Tout d’abord, une précision. Juppé n’est pas le seul issu du chiraquisme à avoir le ticket auprès d’une certaine gauche. C’est vrai aussi pour Debré, Toubon, Douste-Blazy, ou pour le trop vite oublié Delevoye, ex-président du Machin économique et social. Tous ont acquis leurs quartiers de noblesse d’âme grâce à un anti-sarkozysme viscéral (doublé d’un anti-lepénisme sans faille), et aussi grâce à de menus services rendus à la gauche quand ils étaient en poste, notamment Jean-Louis Debré qui, au Conseil constitutionnel, a été aussi mimi avec Hollande qu’il fut casse-bonbon avec son prédécesseur.

Mais tous ces chiraquiens ont aussi en commun d’avoir leur avenir politique derrière eux. Soit parce qu’ils sont déjà en retraite ou en préretraite, soit parce qu’ils sont Douste-Blazy. Reste donc Juppé, qui se voterait bien pour lui-même la retraite à 80 ans après un ou deux quinquennats brillantissimes. Et pour celui qui se rêvait président avant même d’avoir eu de la barbe, la route est longue, tant son contentieux avec la gauche morale et ses éditocrates était lourd. Mais l’Élysée vaut bien une messe, ou, en fait, plutôt trois.

L’immigration, l’islamophobie, la laïcité

La conversion (hihihi) d’Alain Juppé aux postulats sans-frontiéristes ne date pas d’aujourd’hui. Considéré durant tout le début de sa carrière comme un RPR orthodoxe tendance « bruit et odeur », il a viré spectaculairement sa cuti le 1er octobre 1999, avec une interview choc au Monde, au titre sans ambiguïté : « Il faut accueillir de nouveaux immigrés. »

Était-ce pour faire plaisir au Medef, à ses amis potentats du Maghreb, à l’électeur centre-mou ? Probablement un peu des trois. Toujours est-il que c’est avec ce coming out « immigrationniste » que Juppé, l’énarque « psychorigide », « ultralibéral » et « repris de justice » a entamé sa longue marche vers la respectabilité.[access capability= »lire_inedits »]

Depuis cette date, il n’a eu de cesse de se démarquer de la droite classique, et de reprendre à son compte les éléments de langage du Monde et de Libé. Sur la France, qui doit être accueillante. Sur les pays arabes, qui sont nos alliés naturels. Sur Israël, qui abuse ontologiquement. Sur l’islam, qui lui, est intrinsèquement pacifique. Et sur la laïcité, qui ne peut qu’être ouverte. Preuve insigne de cette différence juppéiste, notre prétendant de droite est le seul à reprendre à son compte, avec constance et virulence, le concept d’islamophobie. Un exemple parmi cent, son interview aux Échos le 18 janvier 2010 : « Je n’irai pas au débat [sur l’identité nationale] organisé à Bordeaux par la préfecture. Derrière tout cela, la vraie question qui se pose et que l’on n’ose pas poser, c’est l’islamophobie. Tout ce qui peut dresser les communautés les unes contre les autres est détestable. »

En vertu de quoi, Juppé est régulièrement plébiscité par la salafosphère, comme en témoignent ces deux extraits d’éditos de son site vedette Oumma.com : « L’islamophobie et l’instrumentalisation qui l’exacerbe ne souffrent aucune discussion pour Alain Juppé. » (28 aout 2012) ; ou encore, dans un registre plus poétique : « Sa saine colère vise à prendre de la hauteur au-dessus du niveau zéro de la politique politicienne, et ses distances avec une droitisation hystérisée qui n’a d’égale que les ambitions dévorantes d’ego surdimensionnés. » (12 octobre 2015). Même son de cloche enamouré chez les Frères musulmans de l’UOIF et du CCIF, ou chez l’islamiste radical Al-Kanz, spécialiste des campagnes de haine anti-laïque sur Twitter. Même Alain Gresh, l’envoyé spécial permanent du Hamas au Monde diplo, félicite régulièrement Juppé. Vous voyez le problème ? Moi, oui. Vous voyez le bénéf’ ? Lui, oui.

Le mariage gay

Ce « terranovisme » centre droite, lourdingue mais rentable, vaut sur un autre sujet chaud : le mariage gay et ses suggestions d’accompagnement. On aurait mauvaise grâce à la lui reprocher d’avoir évolué sur ces questions, comme l’ont fait tous les Français, moi compris. Mais pourquoi cette impression qu’il en fait un peu trop ? Sans doute parce qu’il en fait un peu trop. Et trop vite.

Dans son blog en date du 11 janvier 2013, Alain Juppé campait sans tortiller sur la ligne Manif pour Tous-Civitas : « La notion et le mot de mariage dont la charge historique et culturelle est très forte devraient être réservés à la sphère religieuse et privée. » Quelques lignes plus bas, il est encore plus clair sur l’adoption : « Autoriser l’adoption directe d’un enfant par un couple homosexuel, gommer de notre Code civil les notions de père et mère, y substituer celles de parent 1 et parent 2, instituer un “droit à l’enfant” […], j’y suis hostile. » Quasiment du Ludovine dans le texte, y compris dans l’usage un chouia polémique de l’expression « parent 1 et parent 2 » !

Moins de deux ans plus tard, bing boum badaboum : dès octobre 2014, dans un déjeuner débat de l’UMP Gironde, Juppé envoie vertement bouler une militante qui l’apostrophe sur la théorie de genre à l’école. Pour lui, les inquiétudes de la droite sur le genre, « ce sont des fariboles ». Et un mois plus tard, l’ex-coincé du bulbe remet le couvert, ou plutôt renverse la table dans sa fameuse interview aux Inrocks spécial « Juppémania ». Non seulement il est devenu favorable au mariage pour tous (après tout, celui-ci vient d’être voté), mais Juppé se la joue Monsieur Plus : « Après mûre réflexion, je suis favorable à l’adoption par un couple de même sexe. » On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Pour être heu, adopté, par la gauche sociétaliste, Juppé a su se faire tout miel. Notons que dans cette même interview, Juppé reste droit dans ses bottes contre la PMA et la GPA. Mais attendons 2017…

L’art contemporain

La troisième carte jouée par Alain Juppé ne manque ni d’audace ni d’inventivité, deux mots trop rarement accolés à l’intéressé. L’engagement notoire du maire de Bordeaux en faveur du CAPC, le musée d’Art contemporain de Bordeaux, surprend. Mais Juppé a saisi toute la force du marqueur auprès des faiseurs d’opinion : quelqu’un qui soutient ostensiblement les avant-gardes ne peut être véritablement mauvais. Et c’est vrai, par exemple, que Pinault et Arnault ont infiniment meilleure presse que Bolloré ou Dassault. C’est ainsi que Juppé a étonné son monde en créant dans sa ville, en 2009, Evento, une biennale internationale d’Art contemporain. Pas de la petite bière, le budget des deux premières éditions, essentiellement financé par la ville, dépassera les 4 millions d’euros. Applaudissements nourris à Télérama et aux Inrocks, à qui Juppé expliquait en février 2011 sa volonté de « partir de créations contemporaines pour mobiliser le tissu culturel local et la population ». Las ! les indigènes boudent sa biennale, et il n’y aura pas de troisième édition. Mais le gain en image reste acquis. En arrosant l’équipe de foot et les associations folkloriques, on peut gagner des municipales, mais guère plus. Pour une présidentielle, faut savoir monter d’un cran. On imagine bien qu’en vrai, Juppé préfère l’Angélus de Millet aux colonnes de Buren. Mais il préfère aussi l’Élysée à la mairie de Bordeaux…[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Du racisme autorisé

261
houria bouteldja indigenes racisme benzema
La militante politique franco-algérienne Houria Bouteldja
houria bouteldja indigenes racisme benzema
Houria Bouteldja (Photo : SIPA.00591553_000018)

Je ne voulais pas parler du livre de Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, mais l’actualité, cette plaie du chroniqueur, et sa provende aussi, m’oblige à y revenir. Je l’ai lu il y a deux mois, en me disant qu’il faudrait partir de cet « et nous » — mais qui, « vous » ? Les Indigènes de la République, dont Bouteldja est l’égérie ? Trois pelés et quatre barbus. Rien qui méritât cinq lignes. Thomas Guénolé a fait cela très bien chez Frédéric Taddeï.

« Nous » ? De vrais racistes ?

Erreur de lecture. Ce qui constitue ce titre (qui, si je l’écrivais sous la forme Les Arabes, les Juifs et nous, m’attirerait les foudres de la justice), ce sont ces deux virgules et ce « et » qui n’est pas inclusif mais, curieusement, exclusif. Il y a les Blancs, sous-groupe les Juifs — et en face, ce « nous » qui se veut glorieux et qui n’est pourtant qu’un symptôme, comme le serait une fièvre ou une éruption cutanée.

De quoi ce « nous » est-il le nom ? Ma foi, Eric Cantona, qui a manifestement donné trop de coups de tête dans trop de ballons pleins de vide, l’a défini en creux il y a huit jours, et Karim Benzema en a défini les contours 48 heures plus tard : le « nous », ce sont les victimes du racisme supposé du reste de la population française — comprenez, les Blancs, sous-groupe les Juifs. Etonnez-vous après ça que les plus fachos des nervis du FN et les plus extrémistes des salafistes en cours de formation se retrouvent à applaudir Dieudonné…

Jamel Debbouze, que l’on a connu plus inspiré, en a rajouté une couche vingt-quatre heures plus tard — ah, cette dictature de l’émotion et du tac au tac, qui empêche de tourner sept fois sa langue dans sa bouche ou celle de sa voisine… Dire, dire quelque chose, dire du grand n’importe quoi, mais dire !

Dire qu’il y en a pour croire que c’est cela, s’exprimer ! On devrait condamner tous ces gens-là au silence — footballeurs à QI d’huître, humoristes à cervelle d’oursin, journalistes en mal de copies, et chroniqueurs rivés à leur souris. Vingt ans de silence ! À la trappe ! Les francs-maçons, lorsqu’ils acceptent un nouveau frère, l’obligent à se taire un an. Sage précaution dont n’a été exempté que Voltaire, qui avait fait ses preuves. Pythagore imposait cinq ans d’abstinence langagière à ses disciples, le temps qu’ils réfléchissent un peu à la quadrature du cercle.

La nation contre les communautés

Mais nous vivons dans la dictature de l’immédiat. Quand de surcroît un événement aussi minusculement considérable qu’une coupe d’Europe de foot fait bruire ses fuseaux, comme dit Molière, on ne prend plus du tout le temps de réfléchir : l’émotion, même factice, prend le pas sur le raisonnement. La passion, qui parle à tout jamais la langue des supporters et crie, sous une forme ou une autre, « à mort l’arbitre ! », éructe et prétend passer pour de la pensée. Mais la pensée, c’est la pesée. Il faut le temps de poser les éléments du débat dans la balance intellectuelle. Et d’imaginer ce qui fera la tare — encore qu’en l’espèce — Cantona, Debbouze, Benzema et consorts —, on ait tout ce qu’il faut, comme tares et comme tarés.

Peut-être le foot jadis engendra-t-il une geste épique — Polony évoque dans Le Figaro du 4 juin la décision de cette équipe du Dynamo de Kiev qui en 1942 joua dignement contre une équipe d’Allemagne qu’elle avait été sommée de laisser gagner, la battit et finit fusillée. Eduardo Galeano (Le Football, ombre et lumière) et Jean-Claude Michéa (Le plus beau but était une passe) s’en sont délectés. C’est dire à quel point c’est rare. Mais on n’était pas encore dans le sport-spectacle, et c’était une nation qui tentait d’exister sur un terrain de foot — pas une « communauté » maghrébino-musulmane, née en 2001 en sifflant la Marseillaise lors d’un France-Algérie qui a donné le ton aux décennies à venir.

Parce qu’il faut le dire clairement : les racistes, les vrais racistes, ce sont ces imbéciles (qu’ils soient stupides n’enlève rien au forfait, sinon on excuserait 99% des truands, qui se déplacent en bandes pour être sûrs d’avoir deux neurones) qui se croient persécutés sous prétexte qu’ils gagnent des millions pour occuper du temps d’antenne entre deux pubs.

Mais ce que je voulais ajouter à l’article lumineux de Polony, c’est que ces manifestations de la Bêtise pure et dure ne sont jamais que le produit du discours ambiant, le discours du PS et de Terra nova, le discours du camp du Bien et du fascisme rose, comme dit Emmanuel Todd dans une tribune récente. À jouer les Beurs contre les autres, à légitimer la Marseillaise sifflée, à prendre au sérieux les revendications identitaires, à passer des compromis avec des fondamentalistes pour gagner troix voix, comme l’a raconté Malek Boutih (qui est à peu près tout ce qu’il reste de sensé au PS, depuis que Céline Pina ou Pierre Bouchacourt, qui tenaient les mêmes propos, en ont été exclus), on légitime les propos les plus racistes — puisqu’aussi bien on ne les dénonce pas. Pauvres petits musulmans milliardaires, qui prétendent parler pour tous les « frères » exclus !

Comme s’il n’y avait des pauvres que parmi les musulmans, comme s’il n’y avait d’exclus que parmi les Maghrébins, comme s’il n’y avait de révoltés que chez les « indigènes » ! Comme si j’étais raciste parce que je m’oppose à la réforme du collège — et à tous les mauvais coups multipliés par Vallaud-Belkacem contre l’Ecole de la République.

Le PS, désespéré à l’idée d’être privé l’année prochaine — et pour de longues années — de toute représentation ne sait plus que faire pour cliver la France en deux partis opposés — le camp du Bien, et les affreux d’en face. Que l’ex-UMP se laisse écraser, au gré de ses dissensions internes, dans cette tenaille idéologique serait stupéfiant si l’on ne faisait la part du masochisme et de l’envie de ne pas gagner qui semblent parfois les submerger.


Le plus beau but était une passe: Écrits sur le football

Price: ---

0 used & new available from


Le football, ombre et lumière

Price: ---

0 used & new available from

La fabrique de machines de guerre humaines

12
Des soldats américains dans la province afghane du Kunar, en juin 2012. (Photo: SIPAUSA30082416_000015)
Des soldats américains dans la province afghane du Kunar, en juin 2012. (Photo: SIPAUSA30082416_000015)

Dans une scène d’American Sniper, réalisé par Clint Eastwood, le héros du film, Chris Kyle (interprété par Bradley Cooper), tout juste rentré de son quatrième déploiement en Irak, se pose sur le divan d’un psy. Ce dernier lui demande s’il éprouve de quelconques remords à propos de sa période au front, et Kyle de répondre qu’il regrette seulement de ne pas avoir pu sauver plus de Marines. Sous-entendu : il serait prêt à y retourner, pour tenter de se « racheter », et ce malgré les horreurs qu’il a côtoyées lors de ses multiples missions en Irak. Autrement dit, Kyle ne semble pas souffrir d’un SPT classique mais, au contraire, exprime la volonté de retourner au front, un environnement où il se sent plutôt à l’aise et à sa place. C’est en effet l’un de point fort de ce film tiré de l’histoire (presque) vraie du sniper américain ayant atteint le plus de cibles : Eastwood ose montrer un « héros de guerre pas malgré lui », un guerrier qui aime les armes, la vie militaire et le combat.

Et cette histoire est en ce sens symptomatique des guerres américaines version post-11 Septembre. Sur les 2,6 millions de soldats US impliqués dans les guerres d’Afghanistan et d’Irak, 107 000 ont été déployés trois fois ou plus. Pour ces hommes, souvent issus de troupes d’élite, la guerre s’apparente presque à une seconde nature. Et le brusque retour de ces « Rambo » à la vie normale représente sans doute leur plus grande bataille. Eux ne sont pas traumatisés de la même manière que leurs pères d’armes, appartenant généralement à des unités ordinaires, qui n’avaient souvent effectué qu’une seule mission en zone de conflit. Leur expérience acquise au fil des allers-retours au front les a amenés à développer des capacités et un état d’esprit propres aux soldats aguerris. Le problème réside dans le fait qu’il n’existe pas d’interrupteur cérébral leur permettant de passer du mode « combat » à celui de « vie normale ». Alors même qu’ils sont rentrés chez eux, les vieux réflexes de la guerre subsistent : vigilance de chaque instant, prise de décision éclair sans réflexion préalable, besoin d’agir rapidement…

La guerre était leur quotidien et ils s’y sont accoutumés. De plus, comme le suggère le film d’Eastwood et le personnage de Kyle, ces hommes ont cherché à quitter la vie civile, qu’ils n’aimaient pas ; ils voulaient également s’enrôler par goût du risque et non uniquement pour se payer des études ou mettre un peu d’argent de côté. Avant même d’aller au front, ces hommes étaient déjà un peu à part. Ainsi, après avoir goûté à la guerre, le calme de la vie civile devient source d’ennui, de frustration, voire de mal-être. Une analyse des données de l’armée américaine, réalisée par l’université d’Harvard, a montré que ces soldats ont beaucoup moins de risque de se suicider lorsque qu’ils sont en mission, alors que ce taux s’envole dès qu’ils en reviennent. « C’est l’exact opposé de ce que l’on peut observer dans les cas de traumatismes traditionnels, où plus d’exposition au combat annonce plus de problèmes », constate Ronald Kessler d’Harvard, cité par le New York Times. Le plus grand défi pour ces soldats est alors d’apprendre à se débarrasser de ces aptitudes et ces réflexes qui leur ont permis de survivre en milieu hostile. « Je ne quitte pas souvent ma maison, confie au NYT Jeff Ewert, un ancien Marine revenu d’Irak. Je limite mes sorties car je sais combien il est simple de franchir la ligne rouge, d’agir sans réfléchir. »

Déshumanisation

Malheureusement, certains l’ont franchie, cette ligne rouge. En 2012, le sergent Robert Bales, 38 ans, arrive en Afghanistan après trois déploiements en Irak. C’est un soldat exemplaire, décoré à plusieurs reprises pour son engagement et sa bonne conduite. En mars, à peine un mois après son arrivée dans la province de Kandahar, il sort de sa base de nuit et tue froidement seize civils, dont neuf enfants, sans raison apparente. Alors que l’armée américaine requiert la peine de mort pour ses actes, son avocat, John Henry Browne, assure que son client souffre de SPT dû à ses déploiements successifs et que ce dernier avait été posté en Afghanistan contre sa volonté. Il a également pointé du doigt l’armée, qu’il accuse de négligence vis-à-vis de la santé mentale de ses vétérans. Lors du procès du « massacre de Kandahar » en 2013, Bales évite de justesse la peine capitale en plaidant coupable, et sera finalement condamné à perpétuité.

Or, si l’on regarde le cas de Bales dans les détails, on constate rapidement qu’il est à l’opposé du personnage filmé par Clint Eastwood : les motivations et les parcours de deux hommes n’ont rien à voir. Bales a été impliqué dans une fraude et l’armée américaine était pour lui la seule option pour échapper aux poursuites judiciaires. En plus, il a intégré un régiment d’infanterie certes prestigieux – le plus vieux de l’armée américaine – mais ce dernier ne peut être considéré comme une unité d’élite. Chris Kyle, en revanche, a non seulement choisi le métier des armes, mais il s’est tourné vers les commandos de marine (les Navy SEALS).

Alors oui, tous les soldats déployés plusieurs fois en zone de guerre ne se sont pas transformés en tueurs sanguinaires. Fort heureusement. Mais ce n’est pas du côté du département des anciens combattants qu’ils trouveront un accompagnement de qualité. Selon un sondage réalisé par le Washington Post et la Kaiser Family Foundation en octobre 2015, une majorité de vétérans (58%) jugent « passable », voire « faible », l’action de ses services. C’est dire le chemin qu’il reste à accomplir aux autorités des Etats-Unis pour réussir à aider et traiter ces soldats qui, tout comme le personnage d’American sniper, « aiment ça ».

Migrants: Hidalgo, la pasionaria du vrai socialisme

53
Anne Hidalgo, début mai 2016 (Photo : SIPA.00754728_000033)
Anne Hidalgo, début mai 2016 (Photo : SIPA.00754728_000033)

Ils se croient humains, mais orchestrent en réalité la négation des individus, en les entassant dans des HLM ou dans des baraquements modulables. Ils leur distribuent de la dignité en kit et du rêve préfabriqué, dans un pays qui n’a ni logement ni travail à leur proposer. Anne Hidalgo et ses comparses d’extrême gauche vont donc enfin ouvrir le premier camp de migrants de la capitale, pompeusement et honteusement baptisé « humanitaire », répondant « aux normes de l’ONU ». Une clinquante opération d’esbroufe pour peaufiner la stature de la maire de Paris auprès de son aile la plus radicale et des médias internationaux.

Ainsi, explique-t-elle lors d’une conférence de presse, « Paris ne restera pas sans agir en responsabilité alors que la Méditerranée devient un cimetière pour les réfugiés ». Tous les poncifs sont bons pour faire pleurer dans la bobosphère. La sublimation de la sensiblerie est la fantaisie du narcissisme désœuvré. Le misérabilisme d’aujourd’hui doit sentir le sable chaud, arborer les stigmates de la guerre et de la culpabilité occidentale.

Comme le rapporte The Telegraph, l’édile ne croit pas que sa généreuse initiative provoquera un appel d’air. Et prend l’exemple de… l’Allemagne, qui a créé, selon elle, les conditions d’accueil adéquates pour des centaines de milliers d’arrivants. On admire en effet le résultat : quelques mois après les événements de Cologne, on apprend qu’au moins 26 femmes ont été agressées par des demandeurs d’asile lors du festival de musique Open Day Fest, à Darmstadt en mai. Rappelons aussi, parce que ça ne fait jamais de mal, qu’un document confidentiel germanique divulgué en septembre 2015 révélait de nombreux crimes sexuels dans le centre de Giessen, tandis qu’un rapport d’Amnesty International confirmait que de telles situations étaient monnaie courante dans les camps de réfugiés. Viols, prostitution forcée, bagarres, émeutes, vandalisme, recel, trafics s’y répandent, protégés du regard de ceux qui ne veulent surtout pas voir, trop heureux d’assouvir leur boulimie sentimentalisme. « Ils se plaignent parce que les foyers d’accueil ne leurs plaisent pas. Ils créent des problèmes parce que la nourriture ne leur plaît pas. Ils se battent dans les foyers », s’était même agacé le ministre fédéral de l’Intérieur, Thomas de Maizière.

En Grèce, en Hongrie, en Macédoine ou en Australie, les heurts se succèdent et se ressemblent. À Calais, théâtre d’affrontements quotidiens, les clandestins n’hésitent plus à attaquer la police à coups de barres de fer ou de cailloux. À Paris, le lycée Jean-Quarré, occupé un temps illégalement, fut la scène de rixes récurrentes ; les dons des riverains y étaient volés et revendus. La capitale est scarifiée de bidonvilles, de campements sauvages, régulièrement démantelés pour ressurgir aussitôt à quelques encablures. Dernier en date, le jardin d’Eole, dans le 19e, où s’agglutinaient plus d’un millier d’exilés et qui a fini par être évacué ce lundi matin en raison de plusieurs cas de tuberculose.

« S’il faut plusieurs sites, nous en ouvrirons plusieurs », assure Anne Hidalgo, qui espère ainsi accueillir puis dispatcher les 20 à 60 nouveaux arrivants quotidiens « vers la structure la plus adaptée à leurs besoins ». Dans cette logique, elle exhorte l’État à débloquer des places pour demandeurs d’asile, en vue de fluidifier toute une chaîne d’hébergement passablement encombrée. L’adjointe à la Solidarité Dominique Versini – cofondatrice du SAMU Social – va encore plus loin, prônant la régularisation des sans-papiers casés dans les hôtels d’urgence, au prétexte que, de toute façon, ils ne quitteront jamais le territoire. Dès lors, ils pourraient s’intégrer et libérer des lits. Voire prétendre à un HLM ?

Certes, les faits ne lui donnent pas tort : seuls 1 à 5% des déboutés sont reconduits dans leur pays d’origine. À l’échelle européenne, 34% des exilés en situation irrégulière ont été expulsés en 2014, pour un coût de 4 000 euros par personne. Mais faut-il pour autant s’en accommoder ? Que penser du désastreux signal véhiculé par des régularisations massives, qui produiraient l’effet d’une pompe aspirante ? Comment ne pas y voir un cinglant aveu d’échec à maîtriser une immigration en roue libre et à faire respecter la loi ? Comment empêcher les clandestins d’y percevoir un formidable encouragement, s’ils sont tôt ou tard absous par l’administration ? Place Bauveau, on n’est pas spécialement enchanté par l’initiative de l’Hôtel de Ville : « L’État est engagé depuis des mois dans la résorption des campements de migrants à Paris. Cette action résolue a permis la mise à l’abri plus de 8 500 personnes ces derniers mois, afin de leur offrir un accueil digne et de les accompagner dans leur démarche vers l’asile. 16 000 places de CADA auront été créées sur le quinquennat, c’est un effort inédit. » Où s’arrêtera-t-on ?

Les CADA (centre d’accueil pour demandeurs d’asile), parlons-en. Leur nombre de places, qui a quadruplé en dix ans dans l’Hexagone, devrait s’approcher des 35 000 en 2016. Ils sont gérés par des sociétés d’économie mixte ou des associations subventionnées, qui ne tireraient aucun avantage d’un tarissement migratoire. Telle l’inamovible France Terre d’Asile, également en charge du futur camp « humanitaire » parisien, avec Emmaüs Solidarité et Aurore. Pour mémoire, la Cour des comptes estime à 13 724 euros le coût d’un demandeur d’asile, compte tenu de l’accompagnement, l’hébergement, l’aide juridictionnelle, les allocations, la CMU et l’AME. Ceux qui sont admis en CADA bénéficient d’une allocation mensuelle de subsistance (AMS) de 91 à 718 euros par mois. Les autres échouent dans les 47 000 places d’hébergement d’urgence, dont 22 000 nuits d’hôtel, et touchent l’allocation temporaire d’attente (ATA) de 340,50 euros par mois (qui a augmenté de 179 % en quatre ans). Le coût moyen d’un centre provisoire d’hébergement est évalué à 35 euros par personne et par jour. Les premières évacuations de campements parisiens, en juin 2015, avaient obligé l’État à débourser en quelques semaines la coquette somme de 10 millions d’euros pour héberger 1 020 migrants, confiait à l’époque Jean-François Carenco, préfet de Paris et de l’Ile-de-France. « Il y a certains endroits, c’est plus des réfugiés, c’est des bandits. », déclarait-il dans la foulée.

Trop, c’est trop. Même le Dalaï Lama le dit : « L’Europe ne peut pas devenir un pays arabe. » Au fil des années, l’image de la capitale ne cesse de se dégrader. La délinquance fait fuir les touristes, notamment chinois, au point que 26 000 policiers et agents de la Ville avaient dû être déployés l’été dernier pour surveiller les zones les plus exposées. Il y a quelques jours, la justice a donné raison à l’association de riverains de la rue Dejean, dans le 18e arrondissement, qui avait déposé plainte contre la mairie de Paris pour rupture d’égalité avec ses concitoyens parisiens en matière de sécurité. Leur quartier, gangréné par les vendeurs à la sauvette, les dealers, les prostituées et autres spécimens, était devenu un lieu de pugilats et d’agressions jonché de détritus, dans l’indifférence totale de la municipalité. « Paris commence à ressembler au Bronx », déplorait en 2013 Frédéric Péchenard, l’ex-chef de la Police nationale. Visionnaire.

Mais Madame Hidalgo ne semble pas s’en émouvoir, trop affairée à parachever ses manœuvres clientélistes. L’enjeu est multiple : satisfaire et gonfler son électorat bobo et immigré, faire fuir les classes moyennes qui ne votent pas pour elle, caresser dans le sens du poil ses adjoints écolos et communistes, alors que ceux-ci ne représentent plus rien au plan national, attiser avec un opportunisme cynique la lutte des classes en diabolisant les bourges et en cassant « les ghettos de riches », comme s’en gargarise son adjoint au logement Ian Brossat. Dans un climat électrisé par les tensions sociale, les grèves, les groupuscules d’extrême gauche, son coup d’éclat « humanitaire » ne pouvait mieux tomber. La voilà résolue à devenir la pasionaria du vrai socialisme, l’antithèse d’Emmanuel Macron, la bienfaitrice des opprimés, quitte à transformer Paris en cloaque et en usine à HLM, de préférence dans les beaux quartiers, où les nuisances prolifèrent au rythme des constructions d’ensembles sociaux. Mais derrière ce bel altruisme de façade et cet étalage de démagogie à la truelle, se cachent des objectifs plus mercantiles, comme s’en inquiète la Cour régionale des comptes dans son récent rapport. La mairie de Paris a en effet réussi à boucler son budget 2016 grâce aux avances des loyers payés par ses bailleurs sociaux – encaissables sans être échus, pour un montant de 354,4 millions d’euros –, afin de continuer à investir massivement malgré la baisse de ses recettes, et soutenir son programme de 10 milliards d’euros prévu jusqu’à 2020. On comprend mieux l’empressement de la mairie à reconventionner en HLM une partie du parc privé de ces bailleurs. Il faut dire qu’Anne Hidalgo a littéralement fait exploser la dette parisienne, qui a franchi avec allégresse la barre des cinq milliards, soit cinq fois plus qu’à la fin de l’ère Tibéri en 2001. Depuis le règne socialiste, les charges de personnel et les dépenses sociales ont réalisé des envolées supersoniques. Sans oublier les petits arrangements entre amis : lors du débat sur l’orientation budgétaire en octobre 2015, elle a subrepticement glissé une mesure augmentant de manière considérable le quota de logements sociaux municipaux attribués aux fonctionnaires de la ville, fixé désormais à 25% !

On a la maire qu’on mérite, serait-on tenté de conclure. Une maire qui vire à gauche toute mais qui n’est pas capable de tenir elle-même son parapluie, qui interdit de cité les automobilistes modestes ayant une voiture trop vétuste, qui dilapide l’argent du contribuable. Qui balance des hashtags #WelcomeRefugees sur Twitter in english mais qui baragouine trois phrases d’anglais incompréhensibles à son homologue londonien Sadiq Khan. Qui réaménage la voirie parisienne en dépit du bon sens, qui réhabilite des immeubles haussmanniens en HLM, au mépris de notre patrimoine culturel. Qui fait bâtir son camp de migrants, sans se soucier d’alimenter un système pervers, de favoriser indirectement des trafics d’êtres humains qui engraissent des réseaux. Un camp de quelques centaines d’individus, un trompe-l’œil qui ne règlera rien et ne fera que métastaser le problème. Mais pourquoi s’en priverait-elle puisque l’opposition ne manifeste que de molles protestations, voire une complaisance toxique, face à une politique médiocre régie par des impératifs électoralistes, qui dépèce peu à peu la ville de son âme.

Bataille de la Somme: Hollande sèche la cérémonie

112
bataille somme hollande
Tombes britanniques dans la Somme. Sipa. Numéro de reportage : 00753708_000014.
bataille somme hollande
Tombes britanniques dans la Somme. Sipa. Numéro de reportage : 00753708_000014.

On était encore bouche bée de la manière dont le centenaire de la bataille de Verdun avait été commémoré le dimanche 29 mai qu’une information relayée par France 3 Picardie est passée quasi inaperçue : François Hollande ne participera pas aux commémorations de la bataille de la Somme qui auront lieu le 1er juillet prochain. La raison de cette absence serait, toujours selon France 3 Picardie, l’absence de la reine d’Angleterre qui, faut-il le rappeler, vient de fêter ses 90 ans.

Pourtant, de nombreux chefs d’Etat sont attendus pour cette cérémonie car, si pour les Français la plus grande bataille de la première guerre mondiale est Verdun, pour les pays du Commonwealth, c’est la Somme.

Dans cette terrible bataille plus d’hommes sont tombés qu’à Verdun, ce qui veut tout dire. Les troupes du Commonwealth y ont perdu en cinq mois de combats 203 000 hommes, les Français 66 000 (163 000 à Verdun) et les Allemands 170 000 (143 000 à Verdun). On comprend mieux en lisant ces chiffres l’importance de cette bataille pour les Britanniques, Canadiens, Néo-Zélandais, Australiens ou Sud-Africains.

Le 1er juillet 1916, jour de l’offensive alliée, est le jour le plus meurtrier de toute l’histoire militaire britannique puisque ce jour là, plus de 19 000 « Tommies » ont laissé leur vie sur le champ de bataille. Le régiment royal de Terre Neuve, composé de Canadiens, perdit le même jour 801 de ses hommes sur 865, ce qui fait un taux de perte de 92%…

La moindre des choses serait, puisqu’il n’est pas encore trop tard, que le président de la République se rende à Thiepval, lieu des commémorations comme il s’est rendu à Verdun pour rendre hommage à nos alliés qui ont perdu plus d’un million d’hommes à nos côtés dans cette terrible guerre. Finalement, qu’importaient l’Alsace et la Lorraine à l’Australien de Sydney, au Néo-zélandais d’Auckland, au Sud-Africain de Durban, au Canadien de Montréal ou à l’Ecossais de Glasgow ?

Après les attentats du 13 novembre, alors que l’équipe de France de football devait aller jouer à Wembley contre l’Angleterre, le stade britannique fut pavoisé aux couleurs de la France et de la devise « liberté, égalité, fraternité ». Le Premier ministre David Cameron et le prince William étaient même venus déposer des gerbes de fleurs au bord de la pelouse avant de chanter avec le public pour qui les paroles défilaient sur le tableau d’affichage La Marseillaise.

On a senti ce soir-là une empathie et un soutien magnifiques de l’autre côté de la Manche qui fit chaud au cœur en ces jours de deuil. Aussi, on aimerait que la France ne brille pas par son ingratitude le 1er juillet prochain en mémoire de ces hommes venus du bout du monde mourir pour nous.

On nous parle toujours du fameux « devoir de mémoire », il serait bon cette fois-ci d’y ajouter un devoir de présence…