« Dieu oubliera tout le monde, même Robert McAlmon » écrivit un jour Francis Scott Fitzgerald. Maud Simonnot place cette citation en exergue de La Nuit pour adresse, une biographie documentée et poétique de l’écrivain américain expatrié à Paris dans les années 1920 et figure des expatriés de la Lost Generation.
Une poésie pour tous, «même les chats et les chiens»
Rudesse, absence d’artifice, magnétisme, charme inépuisable, caprices, sauvagerie, les qualificatifs pleuvent sur le personnage. L’auteur l’en extrait et reprend depuis le début : Robert Menzies McAlmon, né le 9 mars 1895 dans le Kansas, enfant solitaire d’une famille nombreuse, déserteur de l’armée canadienne, écrivain touché par sa vocation lors d’une rencontre avec Emanuel Carnevali à Chicago. Dès lors, le tourbillon des années folles se concentre autour de lui. Il est modèle pour le peintre Marsden Hartley, influencé par Duchamp qu’il côtoie à New York, fréquente Picabia, Mina Loy, la veuve d’Arthur Cravan, Williams Carlos Williams, et débarque à Paris après avoir prêché contre le puritanisme qui étouffait et tuait la spécificité culturelle anglo-américaine. Lui voudrait une poésie « que même les chats et les chiens pouvaient lire ».
On apprend beaucoup de l’oeuvre, au sens large, voire caritatif, de McAlmon, dans ces pages, mais peu sur ses tourments et ses joies, ses amours, ses émotions. On lui prête des maîtresses, des amants, des chagrins, lui n’y accordait pas beaucoup d’importance; se disant « bisexuel comme Michel-Ange », il est aussi l’auteur d’un livre culte sur la communauté homosexuelle de Berlin. À la manière d’un Modiano, mais avec plus de chair, La Nuit pour adresse écarte les ténèbres du passé pour y découvrir des silhouettes oubliées, des profils perdus.
Il y a cent ans, dans la France d’entre-deux-guerres, McAlmon vient chercher et trouve, autant qu’il crée, l’atmosphère d’une liberté inédite, d’un moins grand conformisme moral. « Je préfère l’Europe, ou plutôt la France, à l’Amérique, parce qu’il y a moins d’intrusions dans la vie privée ici. »
Au comptoir des cafés de Montparnasse
Sa vie débraillée, alcoolisée, festive, fait pourtant les beaux jours des premiers journaux à scandale, à commencer par son mariage de façade avec la fille de l’homme le plus riche d’Angleterre. Fort de cette union, il joue les bienfaiteurs sur la Rive Gauche. Joyce, dont le projet est refusé partout, en bénéficie. Ulysses est publié grâce à l’argent, au soutien, à l’amitié, aux talents de dactylographe et persuasifs de McAlmon. On trouve même, parmi d’autres, le nom de Winston Churchill sur la liste des souscripteurs à la publication du roman monstrueux de Joyce.
Toujours au comptoir des cafés de Montparnasse, le Dôme, la Coupole, dans la librairie de Sylvia Beach, fief des Américains de Paris, « Shakespeare and Company » ou dans les premières caves de Saint-Germain des Prés, il rencontre Kiki et Man Ray, tout ce que Paris compte d’artistes, d’excentriques, d’esprits originaux, « la vie, quoi ! »
Bientôt éditeur, fondateur de la mythique maison Contact dans un sous-sol de l’Île Saint-Louis, « Mac » donne sa chance à des auteurs ignorés, inconnus, rejetés, parce qu’il était difficile, pour un débutant, de trouver un premier éditeur. Faute de temps pour s’atteler à le faire changer, il prend le parti d’ignorer l’envahissement progressif de l’édition littéraire par des considérations commerciales. C’est campé sur ces principes qu’il publie le premier livre d’un jeune homme timide, Ernest Hemingway.
«Don’t expect too much of life»
McAlmon ne tient pas en place, il a l’habitude de s’évaporer pendant des mois entiers, et de réapparaître sans prévenir. À cause de cela, malgré sa curiosité de tout ce qui est vivant, il demeure un éternel (et devenu vieux) jeune homme prometteur, dont les écrits déçoivent. Salué par Joyce, Pound, Henry James, Katherine Mansfield, il ne rencontre aucun succès.
Puis McAlmon et ses acolytes sont rattrapés par l’histoire. Les livres s’exportent mal : publier en France, c’est, aux yeux du reste du monde, avouer au grand jour sa moralité douteuse, c’est donc s’exposer à la censure. La crise de 1929 fait s’envoler amis, fête et magie comme une volée de moineaux. McAlmon contrairement à Jacques Rigaud qui l’avait fait tant rire se refuse au suicide. Il retourne aux États-Unis après avoir subi la suspicion de la police de Vichy. Là, au bord du désert d’Arizona, il devient spectateur de sa chute. Dans une dernière scène déchirante, il franchit le seuil d’une librairie, aperçoit les ouvrages de toute sa vie : ceux de ses amis, ceux qu’il a publiés, et rien de lui, pas un volume. Vertige. Accès de tuberculose. Robert McAlmon s’éteint avec, à la bouche, un vieux mantra : « Don’t expect too much of life ».
De l’icône du Paris 1920, il ne reste presque rien. Robert McAlmon, comme d’autres, remonte de temps en temps à la surface des mémoires. Le voilà pour l’éternité changé en bulle de champagne.
Louis-Ferdinand Céline, octobre 1951. Crédit photo : Rue des Archives.
L’information est passée presque inaperçue : le 23 février 2016, la ministre de l’Éducation Najat Vallaud-Belkacem inaugurait à Villeurbanne, sur le territoire de sa future circonscription, un collège Louis-Ferdinand Céline, presque quatre-vingts ans après la tragique disparition de l’auteur. Elle saluait la mémoire du grand écrivain, mort dans un accident de la circulation, le 20 mai 1936 à Londres, quelques jours après la parution de son second et dernier roman, Mort à crédit.
Najat Vallaud-Belkacem célébrait dans son discours, en la personne de Louis-Ferdinand Céline, un écrivain qui, par son pacifisme intégral, son anticolonialisme virulent, sa dénonciation de la misère sociale et de l’enfance malheureuse, son sacerdoce de médecin des pauvres, demeurait une des grandes consciences littéraires de son temps à l’image d’un Victor Hugo ou d’un Émile Zola, dont la ministre rappelait que Céline avait prononcé l’éloge à Médan le 1er octobre 1933. Najat Vallaud-Belkacem citait d’ailleurs un extrait de cet hommage célinien qu’elle estimait capital : «L’œuvre de Zola ressemble pour nous, par certains côtés, à l’œuvre de Pasteur si solide, si vivante encore, en deux ou trois points essentiels. Chez ces deux hommes, transposés, nous retrouvons la même technique méticuleuse de création, le même souci de probité expérimentale et surtout le même formidable pouvoir de démonstration, chez Zola devenu épique.» La ministre concluait alors sur la chance qu’auraient les futurs élèves de ce nouveau collège Louis-Ferdinand Céline de s’émanciper grâce à l’école de la République sous le patronage de cette figure incontestée de l’humanisme, du progressisme et de l’antiracisme.
Faut-il brûler Voyage au bout de la nuit à cause de L’Ecole des cadavres ?
Les paragraphes qui précèdent sont évidemment une fiction, ou plus précisément une uchronie. Céline n’est pas mort écrasé par une voiture à Londres le 20 mai 1936 mais à Meudon le 1er juillet 1961 à l’âge de 67 ans. Il n’est pas simplement l’auteur de Voyage au bout de la nuit et de Mort à crédit mais aussi de huit autres romans et de quatre pamphlets dont trois sont ouvertement antisémites et toujours interdits de publication, notamment sous la pression de la veuve de Céline, Lucette Destouches[1. Voir Lucette Destouches, épouse Céline, Véronique Robert-Chovin, éditions Grasset, 2017.] qui, à l’heure où nous écrivons, est toujours vivante et a atteint l’âge de… 104 ans ! Il s’agit de Bagatelles pour un massacre (1937), L’École des cadavres (1938) et Les Beaux Draps (1941).
Céline, toujours dans la réalité, a fait partie des collabos sans complexe pendant l’Occupation, totalement obsédé par les juifs, et n’a dû son salut qu’à une fuite précipitée en juin 1944 en Allemagne. Il arrive à Sigmaringen où s’est réfugié un gouvernement fantoche avec Pétain et Laval. Céline y reste cinq mois et donne un tableau atroce et hilarant de cette période dans Rigodon, son dernier roman. Il s’enfuit au Danemark en mars 1945 sous un faux nom, alors qu’en France il est inculpé de haute trahison. Repéré par les autorités danoises, il est incarcéré pendant quatorze mois. Commence une bataille juridique avec le gouvernement français qui réclame son extradition. Libéré sur parole, il ne rentrera en France qu’en juillet 1951 après avoir bénéficié d’une amnistie applicable aux anciens combattants blessés lors de la Grande Guerre. Il passe les dernières années de sa vie à Meudon avec Lucette alors que Roger Nimier s’occupe de son œuvre chez Gallimard.
Entre la version biographique alternative de votre serviteur et la réalité se joue le statut de Céline. Une œuvre limitée à ses deux premiers romans en aurait fait un des grands écrivains du xxesiècle, peut-être le plus grand avec Proust. La suite de son existence en a fait certes un grand écrivain mais aussi un parfait salopard raciste et, humainement, un type qui ne valait guère mieux. Sa correspondance intégrale publiée en 2009[2. Lettres, Céline, La Pléiade.] mêle à des lettres ouvertes sur la « question juive », adressées aux pires feuilles antisémites de l’Occupation comme Au pilori, les récriminations d’un sale type surjouant de manière histrionique le maudit, le réprouvé, le bouc émissaire d’une France qui se refait une virginité sur son dos après les années noires.
Comment faire coexister les deux aspects de ce même homme ? Faut-il brûler Voyage au bout de la nuit à cause de L’École des cadavres ? L’antisémitisme de Céline est-il la[access capability= »lire_inedits »] colonne vertébrale de son œuvre ou un élément contingent dont on pourrait s’abstraire au nom du génie de l’écrivain ?
C’est l’objet d’une guerre civile à bas bruit dans la République des lettres et même dans la société tout entière, comme l’a prouvé la déprogrammation polémique en 2011, par Frédéric Mitterrand, de Céline dans les commémorations officielles.
Le statut même de Céline est paradoxal : ses œuvres complètes sont disponibles dans la Pléiade, il est présent dans les manuels de littérature, parfois en bonne place, et il est l’objet de nombreuses études universitaires. Mais il est aussi celui dont, pour des raisons plus ou moins avouables, on achète les pamphlets pour des sommes astronomiques chez des bouquinistes qui évitent de les exposer en vitrine. Ou alors on télécharge sur internet et pas seulement sur les sites révisionnistes ou négationnistes, des textes où le délire le dispute à l’abjection, la paranoïa à l’horreur, sans que ce mélange puisse servir de circonstance atténuante à son auteur.
Pour les auteurs, l’affaire est entendue. Non seulement Céline est un antisémite de la pire espèce mais il l’était, en germe, depuis le début. Ils nous expliquent cela, à défaut de forcément nous le démontrer, notamment par de nombreux faits biographiques mais aussi en montrant comment, dès ses études de médecine, Céline s’inscrit dans un antisémitisme à prétention scientifique qui avait déjà été étudié par Taguieff dans L’Antisémitisme de plume (1940-1944)[3. Berg International éditeurs, 1999], ouvrage collectif dans lequel Annick Duraffour avait déjà donné une étude reprise ici en partie. Ils s’en prennent vigoureusement, ce qui est fondé, aux thuriféraires d’extrême droite de Céline mais aussi, et là, c’est parfois plus discutable, aux écrivains qui l’admirent (Sollers, Houellebecq), ainsi qu’aux biographes (Frédéric Vitoux, François Gibaud) ou aux spécialistes (Henri Godard qui est l’éditeur de Céline en Pléiade). Tous sont accusés de négliger le contexte historique, de le minorer, voire de le méconnaître par ignorance pure et simple. Ils les appellent d’ailleurs les « célinistes », comme s’il s’agissait d’un parti constitué, bien plus fréquemment que les « céliniens », le choix du suffixe indiquant bien l’intention polémique.
Les réelles intentions de Céline
Pourtant, eux-mêmes ne sont pas nécessairement à l’abri de la subjectivité qu’ils dénoncent. Un exemple parmi d’autres, une lettre de Céline expliquant ses intentions à propos de Bagatelles pour un massacre: « J’aurais pu donner dans la science, la biologie où je suis un peu orfèvre. J’aurais pu céder à la tentation d’avoir magistralement raison. Je n’ai pas voulu. J’ai tenu à déconner un peu pour demeurer sur le plan populaire. » Et Taguieff et Duraffour de l’interpréter comme la preuve d’une intention de pure propagande. Mais « déconner » pourrait très bien, aussi, signifier que Céline se place dans l’énormité, la caricature même abjecte, plutôt que dans la propagande.
Ceux pour qui il y a eu dans la vie, vers 16 ans, un avant et un après la lecture du Voyage au bout de la nuit, et dont je fais partie, ont été effondrés en découvrant les pamphlets. Ils ont cherché à comprendre, ce qui n’est pas excuser, et en ce qui me concerne, j’ai lu, lors de sa réédition en 1983, le texte prophétique de Kaminski[4. Céline en chemise brune ou le mal du présent, H. E. Kaminski, éditions Champ libre, 1983.], un intellectuel anarchiste allemand exilé à Paris qui a écrit dès 1938 un Céline en chemise brune. Tout en déclarant : «J’ai été un grand admirateur de Céline et j’aurais aimé le rester », Kaminski dénonce Bagatelles pour un massacre comme un texte hitlérien dont les motivations sont moitié psychologiques, voire psychiatriques avec ce sentiment d’avoir été persécuté par les juifs sur le plan personnel et professionnel, moitié idéologiques au nom d’un eugénisme racial dans la tradition de Gobineau ou Vacher de Lapouge.
Taguieff et Duraffour, qui font allusion trois fois à Kaminski, vont plus loin que lui. Ils refusent d’emblée, et c’est le principal reproche qu’on pourrait leur faire, d’envisager Céline comme un écrivain antisémite qui demeurerait quand même un écrivain pour ne plus voir en lui qu’un antisémite qui aurait écrit, presque par hasard, des romans, mais dont le cœur vivant de l’œuvre serait les pamphlets : « Il nous est donné, à travers lui, d’explorer le fonctionnement mental et de sonder l’imaginaire antisémite comme on a rarement la possibilité de le faire. C’est la possibilité d’éclairer de l’intérieur un engagement hitlérien en France et d’explorer un type de personnalité encline à la haine et au fanatisme. » Bref, Céline ici est nié dans sa dimension de créateur et on réduit l’objet de son étude à une pathologie, un peu à la manière dont Michel Onfray s’est attaqué à Sade : pour des raisons extra-littéraires, quitte à flirter avec la mauvaise foi quand il s’agit de montrer que, finalement, Céline n’est pas le génie qu’on a dit, qu’il n’a pas inventé grand-chose et qu’il n’a pas opéré dans l’emploi de la langue et la perception du réel qui en découle, cette révolution copernicienne qui en fait, malgré tout – hélas, diront certains dont moi –, un génie comme Rabelais, Balzac ou Proust.
Les contours d’un littérairement correct
Plus généralement, un travail aussi fouillé que celui de Céline, la Race, le Juif pose un problème de plus en plus fréquent aujourd’hui : la volonté, assez étonnante en démocratie, de définir les contours d’un littérairement correct. C’est cette pulsion inquiétante qui a poussé ces derniers temps des féministes à trouver qu’il y avait trop peu de femmes parmi les écrivains proposés dans les épreuves du bac de français, même s’il est difficile d’en trouver autant que des hommes dès qu’on remonte au-delà du xxe siècle, ou à entamer des procès pour pédophilie avec condamnation rétroactive à propos, par exemple, de Lolita de Nabokov.
L’enfer de la morale, en l’occurrence, est pavé de bonnes intentions. Quitte à oublier le célèbre avertissement de Gide qui savait le caractère scandaleux, par essence, de la littérature, « on ne fait pas de bonne littérature avec des bons sentiments », et à finir par transformer nos bibliothèques en désert.
Céline, la Race, le Juif, Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, éditions Fayard, 2017.
Céline : l’antidote Muray
Le Céline de Muray est à peine évoqué dans le Taguieff et Duraffour. Publié en 1981, Philippe Muray s’y montrait pourtant un grand admirateur de Céline. Mais il se révélait aussi le premier à ne pas éluder le problème des pamphlets, et donc de l’antisémitisme de Céline. Il ne les excuse pas ni ne les condamne car les choses pour lui ne peuvent se juger en ces termes. Une œuvre littéraire est un tout, et la lire c’est penser sa cohérence mais aussi ses contradictions, et même comprendre que les contradictions sont une cohérence.
Parlant du thème de l’extermination des juifs dans les pamphlets, Muray démontre de manière serrée que ce projet n’apparaît jamais dans les romans. Il note aussi que l’antisémitisme de Céline déplaît profondément à ses amis nazis, voire les effraie. Pour Taguieff et Duraffour, c’est une preuve à charge de l’extrémisme de Céline là où Muray, convaincant, montre que Céline, en fait, gêne parce qu’il écrit tout haut ce que les antisémites BCBG comme Morand ou Jouhandeau susurrent avec élégance dans les salons de l’Occupation. Le Céline antisémite est hyperbolique et paradoxalement devient un révélateur de l’horreur qui vient, qui est là. L’écrivain, surtout quand il est génial, dit toujours, même malgré lui, la vérité de ce qu’il voudrait cacher. Céline fait ainsi, consciemment ou non, exploser l’euphémisation du discours nazi ou pro-nazi, comme une catharsis.
Muray ne tombe pas pour autant dans le piège des « deux Céline » qui est la défausse de tant de céliniens comme le remarquent Taguieff et Duraffour. Muray pense aussi qu’il n’y a qu’un Céline mais il en tire des conclusions radicalement différentes : « S’il n’y a pas eu deux Céline, c’est que celui des pamphlets se trouvait à l’intérieur de l’autre, comme une maladie du corps à l’intérieur de l’âme […] Lentement, livre après livre, Céline s’est guéri de sa propre maladie. C’est une tragédie intégralement littéraire. […] Et finalement, il a réussi. »
Pour le reste, dans une préface à la réédition de son Céline en 2000, il semble répondre par anticipation à Taguieff et Duraffour : « Dans de telles conditions, la volonté d’expulser Céline une bonne fois pour toutes de l’histoire de la littérature, après l’avoir bien sûr jugé et rejugé et voué aux pires supplices, est inattaquable ; et, de toute façon, qui oserait protester face à tant de justiciers qui ne peuvent plus se tromper puisqu’en sortant de l’Erreur, ils ont accédé à l’Innocence ? »[/access]
Céline, Philippe Muray, éditions Gallimard, collection « Tel ».
Extrait du clip "Kalash" du rappeur français Booba.
Je lis régulièrement Le Figaro. En effet, ce journal rend compte avec minutie et précision des prix de vente et du succès grandissant d’une arme attachante qui, après avoir fait ses preuves au Proche-Orient, dans les Balkans, bénéficie d’un engouement phénoménal dans nos banlieues. Selon les arrivages (les kalach, c’est comme la marée), ce fusil, selon l’excellent journal cité plus haut, se vend entre 180 et 200 euros. C’est dans mes moyens.
Je veux une kalach. Et mon amertume est grande quand je lis, toujours dans Le Figaro, qu’une dizaine d’armes à feu, dont huit kalachnikovs, ont été saisies et huit personnes placées en garde-à-vue dans la cité Air Bel de Marseille. Voici le détail du butin des policiers marseillais : il y avait huit kalachnikovs, un pistolet, deux fusils de chasse et un fusil à pompe. Et aussi des munitions, trois kilos de cannabis et 4000 euros.
Et là, mon cœur saigne. Pourquoi je n’habite pas dans la cité Air Bel ? Pourquoi je n’ai pas de kalach ? Car c’est une kalach que je veux ! Pas un fusil à pompe : c’est d’un vulgaire. Pas un fusil de chasse : c’est horriblement franchouillard. Une kalach, sinon rien ! En outre, s’il y a bien quelqu’un qui est légitime pour en posséder une, c’est moi. Nombreux sont ceux qui dorment en chien de fusil. Moi, je me distingue de cette foule quelconque : je dors en chien de kalach…
Il est inacceptable que la possession de ce bel objet soit réservée à certains et pas à d’autres. Qu’est-ce qu’ils ont de plus que moi ? Il est insupportable que la kalach ne circule que sur certaines portions de notre territoire. Et pas chez moi dans mon village normand. Il est scandaleux qu’elle soit réservée à quelques privilégiés. La kalach pour tous !
En son temps, un publicitaire, Jacques Séguéla je crois, avait dit qu’un homme qui, passé cinquante ans, n’avait pas sa Rolex avait raté sa vie. Moi je ne veux pas d’une Rolex. Je veux une kalach. Car, selon moi, un homme qui, passé cinquante ans, n’a pas sa kalach est un has been, un moins que rien.
Je ne veux pas de la Rolex de Sarkozy. Je n’aspire pas à mettre les costards Arnys de Fillon. Je n’ai que faire des polos Ralph Lauren de Macron. Moi, je ne veux pas devenir président de la République. Je veux juste une kalach ! N’importe quelle kalach. Une ayant servi en Palestine. Une usée par ses bons et loyaux services en Bosnie. Une fatiguée d’avoir fait de l’usage dans certains quartiers de Marseille. J’ai, je sais, dépassé la cinquantaine. Mais n’ai-je pas droit à une deuxième chance, pour ne pas finir ma vie comme un raté ?
Emmanuel Macron sur le plateau de L'Emission politique de France 2, avril 2017. SIPA. 00801361_000013
À la question : pourquoi Emmanuel Macron séduit-il tant les vieilles dames et les vieux messieurs, la réponse est claire. C’est le gendre idéal, le Michel Drucker de la politique. Avec lui, nous retrouvons Champs-Elysées et la mondialisation heureuse, une harmonie entre les peuples et les religions. Il ne veut de mal à personne. Il veut juste nous aimer. C’est un jeune séminariste, capable de citer Heidegger et Ricœur, qui doit tout à son mérite et à sa famille modeste, mais honnête, prudente et fière de son rejeton. Il ne tient d’ailleurs pas à être un élu en politique, mais l’Élu. La politique, il en a fait l’expérience, c’est un peu sale et tordu pour un homme intègre et idéaliste comme lui. Son énergie, il la donne à la France pour qu’elle lui ressemble. C’est un mystique, peut-être un saint… qui sait ? Il a bien quelques aumônes à distribuer au bas-peuple : la suppression de la taxe d’habitationpar exemple, mais enfin suivre son exemple, ce don total de sa personne, est la voie à suivre : chacun en tirera un bénéfice… au moins spirituel.
Certains l’avaient décrit comme le candidat du grand Capital, d’autres comme un pervers susceptible d’embobiner à peu près n’importe qui avant de le trahir. Quelle erreur : un homme qui parvient à communier avec Robert Hue, François Bayrou et quelques libéraux bon teint ne peut pas être un filou. Un innocent peut-être, un idéaliste certainement qui croit que tous les hommes de bien sont de la même paroisse. Comment ne pas lui faire confiance? Il s’entoure aussi de braves gens issus de la société civile et il chasse du temple tous les corrompus et corrupteurs qui, depuis des décennies, ont amené ce beau pays qu’est la France dans un cloaque. Une noble ambition que rien n’arrêtera et qu’il nourrit depuis son enfance. Nous brûlerons un cierge ce soir à l’Eglise Saint-Sulpice pour qu’il triomphe des forces du Mal. Après tout, nous aussi avons quelque chose de Macron en nous.
Palais de l’Elysée, 16 mais 2007. Crédit photo : Thomas Coex.
Certes, on ne s’ennuie pas. Et en dépit des mines graves qu’on prend pour observer « la déliquescence », « l’indignité » ou « l’abaissement », les Français savent aussi s’amuser de ce feuilleton plus palpitant que n’importe quelle série télé. Scandales, intrigues, complots, poignards dans le dos et coups tordus, trahisons et ralliements. Les dagues et les fioles ont laissé la place aux dossiers – après tout, le soupçon détruit aussi bien que le poison. Paris bruisse de rumeurs et de conspirations. Encore qu’avec les réseaux sociaux, il faille plutôt parler de vacarme.
Après les attentats islamistes et le délabrement qu’ils ont révélé dans les fondations républicaines de l’islam de France, beaucoup redoutaient une campagne plombée par la question identitaire, dont ils croient qu’elle ne saurait avoir de bonne réponse. D’autres se réjouissaient à l’idée qu’on parle enfin, même pour s’engueuler, de ce qui fait de nous un peuple, examen d’autant plus nécessaire que la réponse est de moins en moins évidente – une histoire commune, des valeurs partagées, fort bien mais lesquelles ? Or il en aura finalement été assez peu question et plutôt sous l’angle fort consensuel du « régalien », terme qui chatouille moins les narines de la gauche délicate qu’« identitaire ». Et même la proposition de Marine Le Pen d’interdire tous les signes religieux dans l’espace public n’a pas fait monter la température, ses concurrents se contentant de quelques formules à prétention morale ou sanitaire, comme « esprit étroit » ou « vision anxiogène », dont les scores frontistes montrent pourtant l’innocuité. Certes, le revolver Le Pen est déjà braqué sur la tempe des électeurs, sommés, à l’image de Manuel Valls, de ne « prendre aucun risque pour la République ». Mais même ceux qui invoquent le danger ne semblent pas y croire. Quant aux électeurs, soit ils n’y croient pas non plus, soit ils ne le craignent pas, on le saura très vite.
“Les éminences des médias – et leurs actionnaires – voient en Macron le plus aimable défenseur de la seule politique possible“
En attendant, des empilements de mesures, même baptisés « projets », ne font pas une vision de et pour la France, dont on a eu l’impression qu’elle était la grande absente de la campagne, en tout cas dans les médias. Avec une cocasserie dont ils n’avaient pas conscience, les journalistes se sont abondamment plaints que l’affaire Fillon les avait empêchés de parler du fond. On tremble en imaginant les pressions qu’ils ont subies pour inventer autant de unes, noircir autant de pages et occuper autant d’heures avec ces vulgaires histoires d’argent au détriment du fond qui les passionnait tant. On ne reviendra pas sur les faits reprochés à François Fillon dont la gravité m’apparaît bien moindre qu’à la plupart de mes contemporains, étant en effet résignée à ce que nos gouvernants soient des êtres humains. En tout cas, l’affaire a fait des petits – les fuites de l’enquête sur la première nourrissant de nouveaux soupçons, qui alimentent de nouvelles fuites… –, permettant de tenir en haleine le lecteur/électeur : après la femme, les enfants, après les enfants, le « château », après le château, la montre, puis les costumes… Le 24 janvier, la meute a planté ses crocs dans la gorge du candidat. Depuis, elle n’a pas relâché sa prise.
Cependant, de nombreux journaux et médias ont mandé des journalistes-explorateurs aux quatre coins du pays pour sonder les cœurs et les reins. Dans Libé, cela a donné une rubriquette appelée « La France invisible vue de… ». Entassée dans une page bric-à-brac, elle n’était pas beaucoup plus visible, mais l’intention y était.
Le 14 mars, le quotidien relatait sur deux pages l’audition du candidat devant les trois juges chargés de son cas sous le titre « Fillon mis en examen, le show continue ». Un peu plus loin, la France invisible était vue ce jour-là d’un lycée professionnel d’Auteuil. La rubrique était titrée, d’après une citation d’un élève : « Fillon, c’est le seul qui parle des classes moyennes. » Mais pour les journalistes de Libé et d’ailleurs, Fillon n’a pas[access capability= »lire_inedits »] le droit de parler de quoi que ce soit. Comme l’a martelé Christine Angot, dans L’Émission politique du 23 mars, sous le regard, ébahi ou ravi on ne sait, de David Pujadas, avec de tels salauds on ne dialogue pas, on cogne. Et on se lève en ricanant de leurs prétendues souffrances : pour souffrir, il faudrait qu’il ait une âme. Ce permis de haïr, délivré par un (mauvais) écrivain de renom avec la complicité du service public de l’audiovisuel à moins que ce ne soit l’inverse, avait de quoi glacer les âmes les mieux trempées. Il a été salué comme un grand moment de télévision. Jean-Michel Aphatie s’est pâmé : « Elle a cassé les codes de la télé et cela a fonctionné. » L’inénarrable Mme Angot (dont Alain Finkielkraut règle magistralement le cas pages 32-35) s’est autorisée à parler comme on rend la justice : au nom du peuple français. Qu’elle me permette de lui demander, également au nom du peuple français, d’arrêter de nous casser les codes. Et au passage qu’elle s’épargne le ridicule d’invoquer la littérature, comme si les romans aimaient les bas-bleus et les âmes pures.
L’ancien Premier ministre est peut-être pris au piège qu’il a lui-même mis en place en plaçant sa candidature sous le signe de la vertu. En réalité, la campagne contre lui n’aurait pas été moins violente s’il s’en était abstenu. Le 1er mars, il devient pour de bon le coupable idéal. Alors qu’on attend sa déclaration pour midi, certains, dans la salle de presse de son QG, ont déjà écrit leur papier sur la démission du candidat, la seule décision raisonnable, répètent-ils la mine satisfaite. Après une longue attente qui met les nerfs des chefs d’édition au supplice, les paroles du candidat sont une douche froide : « Je ne céderai pas, ne me rendrai pas, je ne me retirerai pas. » Sourd aux injonctions, Fillon attaque la presse et dénonce le traitement grand luxe que lui réservent les juges. Des confrères se regardent, incrédules. Comment ose-t-il, alors qu’eux répètent, depuis des semaines, qu’il ne pourra pas se maintenir ? C’est sans doute à ce moment-là que le parti des médias, ivre d’une rage décuplée par la bonne conscience, bascule entièrement du côté de Macron, l’opportunisme politique s’accordant parfaitement pour une fois avec la cohérence idéologique. Les éminences de la profession – et leurs actionnaires – voient en Macron le plus aimable défenseur possible de la seule politique possible. Il porte l’idéal européen, s’émerveillent-elles, ce qui signifie qu’il est celui qui fera le mieux passer dans les gosiers étriqués du bon peuple la pilule de la mondialisation.
Bien sûr, elles se gaussent, ces éminences, lorsque Fillon se décrit comme un rebelle, mais il faut du courage pour les défier. Après la manifestation du Trocadéro, sans doute la mieux élevée de toute la Ve République, mes aimables confrères parlent de foule radicalisée et Pierre Rosanvallon sonne l’alarme dans Le Monde : la démocratie est en danger ! Le populisme est à nos portes ! Ainsi, le mot « populiste », déjà fort utile pour disqualifier le populo, permettra désormais d’interdire toute question sur le travail des juges et des journalistes. Il serait populiste, donc, de se demander si des magistrats ont placé le candidat de la première force d’opposition sur écoutes. Populiste, encore, de s’interroger sur la provenance des informations de la presse ou ses méthodes d’investigation. Et c’est pour ne pas nourrir l’hydre populiste que les trois auteurs de Bienvenue place Beauvau ont sabordé leur livre en expliquant qu’ils n’avaient pas écrit ce qu’ils avaient écrit, à savoir que de nombreux fils menaient des affaires qui ont empoisonné la vie de Nicolas Sarkozy jusqu’à l’Élysée. Certes, il n’est pas question de l’affaire Fillon qui a éclaté après l’impression de l’ouvrage mais on voit mal pourquoi les canaux qui ont fonctionné jusque-là auraient été soudainement fermés. Les rares voix qui pointent les nombreuses anomalies du dossier, comme celle de François Falletti, l’ancien procureur général de Paris, dans Le Figaro, ne sont évidemment jamais relayées. Racaille populiste, vous dit-on.
Les innombrables accusateurs de Fillon ont répétépréventivement que, même s’il était élu, il ne serait pas légitime. Ce qui signifie non seulement qu’il est condamné avant d’être jugé, mais aussi que l’opinion de ces grands esprits devrait plus compter que le suffrage populaire. Désolée, l’avis des ploucs matters. De plus, ce raisonnement spécieux pourrait aussi valoir pour Macron : s’il s’installe à l’Élysée, nombre de Français penseront (peut-être injustement) qu’il ne le doit pas à son talent, mais à une opération de basse police politique. Le parti des médias pourrait donc réussir à plomber à la fois Macron et Fillon – et ne parlons pas de Marine Le Pen qui est illégitime par essence. Bref, ça démarre fort. Pour le combat à la loyale que nous étions nombreux à espérer, vous repasserez. Dans cinq ans.
Est-ce l’ombre portée du 11 janvier ? Le tricolore et La Marseillaise font recette jusque dans les meetings de la gauche. Mais cette débauche de symboles ne suffit pas à définir notre identité collective. Alors que nombre d’électeurs sont encore indécis sur leur vote, nous avons voulu contribuer à les éclairer en demandant aux principaux candidats de développer, au-delà des mesures annoncées, leur vision de la France et de ce qui fait le « nous » français. Quel dosage d’ancien et de nouveau ? Quelle place pour l’histoire et quelle place pour le droit ? Que faire pour endiguer la montée du fondamentalisme islamique ?
Si Nicolas Dupont-Aignan a pu recevoir Daoud Boughezala, ce dont nous le remercions, les autres entretiens ont été réalisés par écrit. Nous avons adressé des questions personnalisées à François Fillon, Benoît Hamon, Marine Le Pen, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon. Lequel ne nous a jamais répondu. Macron a, d’après ses conseillers, rédigé lui-même ses réponses, Le Pen et Fillon les ont relues et amendées. Quant à Benoît Hamon, le texte promis n’est jamais arrivé, mais nous le publierons volontiers sur le site.
Le résultat n’a pas toujours la saveur d’un dialogue vivant. L’écrit permet, plus facilement que le face-à-face, de noyer le poisson. Reste que, au-delà de ce qui les sépare, tous admettent qu’il y a une crise de l’intégration (ce n’était pas gagné), en appellent à la fierté nationale et à la défense de la langue française. Rien, bien sûr, ne garantit que ces belles paroles seront suivies par des actes. Mais voir le drapeau français brandi et honoré plutôt que moqué, insulté voire brûlé, aura été l’un des petits plaisirs de cette campagne. Ne le boudons pas. •
George Soros aux Nations unies, septembre 2016. SIPA. SIPAUSA30158964_000014
J’ai connu les heures sombres de la Hongrie. Enfant, j’ai été victime de l’ultranationalisme et de l’antisémitisme hongrois durant la Seconde Guerre mondiale. J’ai réussi à échapper de peu à la déportation et à la mort à Auschwitz en réussissant à fuir en Palestine en 1943, avec 49 autres enfants juifs.
Des dizaines d’années plus tard, je suis retourné en Hongrie, cette fois pendant le communisme. J’y étais journaliste pour de grands journaux autrichiens, et j’y ai interviewé plusieurs opposants politiques. En réponse, le régime de Kadar m’a expulsé du pays pas moins de quatre fois. La dernière fois, c’était en 1987.
Tout le monde sait ce que veut dire « finance internationale »
Mon histoire personnelle me rend très sensible à ce qui se passe en ce moment en Hongrie, et aux ombres qui, une nouvelle fois, se lèvent.
Regardez, par exemple, la campagne actuelle du gouvernement contre George Soros, milliardaire américain lui aussi d’origine juive hongroise. Né à Budapest en 1930, il a réussi à survivre à l’occupation des Nazis pendant la Seconde Guerre mondiale puis à s’échapper du pays, alors occupé par les Soviétique, en 1946. La fondation Open Society, qu’il a créée en 1984, a distribué plus de 200 millions de dollars à des organisations hongroises depuis la fin du communisme, afin de soutenir des causes humanitaires et de permettre à des voix souvent critiques du gouvernement de s’exprimer.
En retour, George Soros se retrouve présenté comme un démon et comme la source de tous les maux par le gouvernement de Viktor Orban. La rhétorique utilisée contre lui me rappelle la propagande antisémite de mon enfance selon laquelle les Juifs sont responsables de tous les problèmes dans le pays : la pauvreté, l’ignorance et les paysans sans terre.
Pire, le gouvernement présente Soros comme un agent de la « finance internationale », ce code bien connu pour dire « Juifs ». Nul besoin d’être explicitement antisémite ; on peut l’être de façon implicite. Le message est très clair pour la société hongroise qui n’a jamais vraiment abandonné ses propres préjugés à l’égard des Juifs.
Enfin, le gouvernement affirme que George Soros est responsable de l’afflux de migrants en Europe. Vous imaginez, vous, qu’un ancien investisseur de 86 ans soit allé en Syrie et en Irak pour demander poliment aux gens de venir en Europe ? Cette idée est un mélange de théories du complot et d’antisémitisme.
La majorité des Hongrois n’a pas accès aux média indépendants
Mais il faut aussi regarder au-delà des attaques contre George Soros.
Quand le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, parle d’homogénéité ethnique comme d’un facteur de prospérité pour le pays, cela m’inquiète. Cela me rappelle, en effet, une loi passée en 1941 sous le régime de l’ultra-nationaliste et collaborateur nazi, Miklos Horthy, qui bannissait toutes formes de relations sexuelles entre Juifs et non-Juifs au nom de la pureté ethnique. A l’époque d’Horthy, l’antisémitisme était une politique nationale. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, mais la haine à l’encontre des Juifs est rampante, et les théories du complot y visent la plus grande communauté juive d’Europe centrale.
Cette rhétorique haineuse est le produit d’un système politique qui devient de plus en plus autoritaire et intolérant sous le gouvernement du Fidesz, le parti politique de Viktor Orban. Cette rhétorique est utilisée par ce même gouvernement pour renforcer son emprise. Le gouvernement possède la majorité des médias, y compris les stations de radio et les chaines de télévision qui font les meilleures audiences dans les zones rurales où vit une grande partie de son électorat.
La majorité des Hongrois n’a pas accès aux média indépendants ; ils sont conditionnés pour croire en la propagande gouvernementale. Et le message y est aussi clair que direct : si vous critiquez le gouvernement, vous êtes un ennemi de la nation.
Une loi contre les ONG dirigée contre Soros
Le gouvernement cherche désormais à renforcer son contrôle sur les organisations non-gouvernementales (ONG) avec une loi s’en prenant à leur financement. Parmi les ONG visées : le Hungarian Civil Liberties Union et le Hungarian Helsinki Committee qui reçoivent des fonds de l’international… y compris de la part de la fondation Open Society de George Soros.
Le gouvernement déploie ainsi sa rhétorique antisémite afin de consolider son pouvoir tout en restant, tout au moins sur le papier, un Etat démocratique.
Il est pourtant bon de se rappeler qu’à l’époque d’Horthy également il y avait un parlement, et qu’il était possible d’exprimer des voix dissidentes dans quelques journaux d’opposition. Mais cela n’a jamais fait de ce régime une démocratie.
Le Fidesz est membre du groupe du Parti populaire européen, ce club de partis politiques conservateurs au sein de l’Union européenne. Mais le Fidesz n’est pas un parti conservateur.
Les partis conservateurs n’organisent pas de grandes manifestations pour défendre la souveraineté de la nation hongroise, contrairement à ce que l’on a vu en 2012 quand
400 000 Hongrois sont descendus dans les rues de Budapest à l’appel des média pro-gouvernementaux, avec en tête de cortège le tristement célèbre journaliste antisémite Zsolt Bayer.
Les partis conservateurs ne s’en prennent pas à la propriété privée, contrairement au Fidesz qui a nationalisé les fonds de pension en 2010 pour pouvoir financer les dépenses de l’Etat.
Les partis conservateurs ne réécrivent pas l’histoire, contrairement à l’Etat hongrois qui a établi le think-tank Veritas afin de minimiser la participation des Hongrois dans l’extermination de 500 000 Juifs hongrois durant la Seconde Guerre mondiale.
La loi sur les ONG que le gouvernement souhaite faire passer réduira au silence les dernières voix indépendantes présentes dans le pays. La propagande gouvernementale joue sur la peur de l’« Autre », que ce soit le migrant, le Juif, ou le capital étranger. Mais qui prête attention aux Hongrois ? Qui s’inquiète de l’état désastreux du système de santé et de l’éducation dans le pays ? En anéantissant les dernières voix critiques, la loi anti-ONG refermera le piège sur les véritables victimes du gouvernement : les citoyens hongrois eux-mêmes.
Bustes de Marianne, Hotel de Ville de Paris, novembre 2016. SIPA. 00779433_000029
Alors que la laïcité – et son idéal d’émancipation – se situe au cœur de notre édifice républicain, elle se retrouve aujourd’hui attaquée et contestée dans sa légitimité. Certains, lui reprochant son sectarisme et son intolérance, plaident pour une laïcité ouverte ou accommodante. Si l’exercice du doute critique est salutaire et atteste de la volonté d’échapper à tout dogmatisme, le relativisme sceptique est un poison tout aussi dangereux. Pour être mieux armés et ne céder ni aux sirènes communautaristes, ni à ceux qui voudraient dévoyer la laïcité et la mettre au service de la xénophobie, il est urgent de rappeler l’esprit qui l’anime et de ne pas laisser tarir la source qui lui a donné naissance et qui doit continuer à l’alimenter.
Si la constitution française énonce en son article 1er que « la France est une République laïque, démocratique et sociale », c’est la loi de séparation du 9 décembre 1905 qui invente la laïcité à la française, proclame la liberté de conscience, garantit le libre exercice des cultes et pose le principe de séparation des Églises et de l’État. Est laïc un esprit, une institution qui a écarté la possibilité pour les instances religieuses d’être invoquées et évoquées pour le gouvernement des hommes et des choses. Il s’agit, dans le processus de laïcisation, de se délivrer de toute entreprise de soumission des consciences. Affirmer le principe de la liberté de conscience implique de manière nécessaire que l’élaboration des lois ne peut relever que de l’expression de l’ensemble des citoyens et non pas d’une conception particulière de l’homme qu’on imposerait à tous. C’est pourquoi la foi ne peut faire loi. Avec la laïcité, le politique s’émancipe par rapport au théologique et en retour, le théologique est protégé de toute ingérence du politique.
Elle doit être réaffirmée à l’école…
C’est alors ce processus de séparation qui permet de réunir dans une fraternité citoyenne des hommes séparés et divisés par leurs appartenances. Car la laïcité rend impossible l’établissement d’une religion hégémonique qui prétend au monopole de la pensée, de la morale, de la politique et l’oblige à rester dans son domaine. Elle devrait rendre impossible la condamnation des apostats, les intimidations, les fatwas vis à vis de ceux qui pourraient mettre à distance leur appartenance par la non pratique du jeûne, ou encore le refus de porter le voile. Ces intimidations au sein de la société civile sont intolérables et devraient être fortement dénoncées et combattues en nous rappelant de la parole d’Helvétius : « Qui tolère les intolérants se rend coupable de tous leurs crimes ».
La laïcité est donc à la fois notre héritage à préserver en même temps qu’une promesse encore vivante d’émancipation à promouvoir. Elle doit donc être réaffirmée avec force à l’école et promue avec courage à l’université ainsi que dans le monde du travail. Le processus de laïcisation commence historiquement par l’école avec les lois et textes réglementaires de 1881 à 1886 qui instituent l’école publique gratuite, laïque et obligatoire. Il rend possible l’émancipation du savoir par rapport à la croyance et substitue à l’argument d’autorité, l’autorité de l’argument. L’école est cet espace où l’on apprend à se déprendre de toutes les servitudes. L’École a donc pour finalité ultime de construire le citoyen et l’homme par l’instruction qui est une transmission de savoirs libres et libérateurs. C’est pourquoi une école de la République laïque n’inculque rien, n’impose aucune orthodoxie. Elle n’enrôle ni n’embrigade personne. Elle engage les jeunes esprits sur la voie d’une rationalité critique permettant de les mettre à l’abri de toutes les séductions mortifères qui conduisent aux fanatismes.C’est pour préserver cette noble mission que la loi du 15 mars 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostentatoires pour l’école primaire, le collège, le lycée et les classes préparatoires était indispensable pour mettre un terme au long flottement des pouvoirs publics et à l’appréciation des situations au cas par cas. Et c’est dans cet esprit que devrait être réaffirmée sans ambiguïté et avec autorité la circulaire Chatel du 27 mars 2012 sur l’interdiction de ces mêmes signes religieux ostentatoires pour les mères qui accompagnent les enfants dans le temps extrascolaire, car celles-ci, en tant que collaborateurs occasionnels du service public, sont soumises à une obligation de neutralité dans l’exercice de leurs missions d’intérêt général.
…et au travail
Mais il faut aller plus loin et ouvrir le débat sur la possibilité de soumettre les étudiants au principe de laïcité au sein des établissements d’enseignement supérieurs et d’introduire une limitation dans l’expression vestimentaire à l’Université comme l’avait fait la loi du 15 mars 2004 pour l’enseignement primaire et secondaire. Là encore, on retrouve aujourd’hui les mêmes hésitations et la même irrésolution qu’hier, alors que nul ne conteste la montée des revendications religieuses à l’université, avec les contestations du contenu des programmes, ou du mode d’organisation des travaux dirigés pour lesquels on demande une séparation des sexes, le refus de passer un examen avec un professeur de sexe féminin, et qui tentent d’imposer une tutelle intellectuelle rendant impossible la sérénité indispensable au libre exercice de l’étude, de la recherche et de la pensée critique.
Dans le monde du travail enfin, la laïcité doit pouvoir prévaloir. Un règlement intérieur doit pouvoir fixer des règles de neutralité confessionnelle dans les entreprises. On se souvient encore de l’affaire de la crèche Baby-Loup, association de droit privée, qui s’était enfin vu reconnaître dans un jugement de l’assemblée plénière de la cour de cassation du 16 juin 2014, après de nombreux rebondissements judiciaires et à quel prix, le droit de se donner des statuts et un règlement intérieur prévoyant une obligation de neutralité du personnel, impliquant interdiction de porter tout signe ostentatoire de religion. Là aussi, le diagnostic est connu. Les entreprises privées sont de plus en plus confrontées à des revendications religieuses, et notamment à des demandes d’aménagement du temps de travail durant le ramadan, de salles de prières, à des conflits sur le port de signes religieux ostensibles. La loi du 14 septembre 2016 semble prendre acte de ces évolutions en introduisant dans le code du travail le nouvel article L 1321-2-1 qui indique désormais : « Le règlement intérieur peut contenir des dispositions inscrivant le principe de neutralité et restreignant la manifestation des convictions des salariés si ces restrictions sont justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché ». Plus récemment, une prise de conscience semble se faire jour au niveau européen. La Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), dans deux arrêts du 14 mars 2017, reconnaît de manière claire mais nuancée à une entreprise la possibilité d’établir dans un règlement intérieur un principe de neutralité à ses salariés, en leur interdisant l’affichage de signes religieux, politiques et philosophiques, mais à condition que cette démarche poursuive un « objectif légitime », qu’elle soit justifiée, proportionnée et non discriminatoire.
Cependant, la vigilance et la lucidité restent de mise. Devant les provocations et les intimidations incessantes, il nous faut ensemble lutter contre ces deux maux caractéristiques de notre temps que sont le déni de la réalité et le manque de courage. Notre culture laïque, si elle n’est pas entretenue, finira par s’étioler et entraîner avec elle l’écroulement de toute une architecture mentale structurée par l’idéal d’émancipation. Et il nous faut poursuivre sans relâche cet idéal d’émancipation qui repose sur l’idée majeure selon laquelle la souveraineté d’un peuple sur lui-même se prépare dans la souveraineté de chaque homme sur ses pensées, par l’ouverture à la culture universelle permettant un décentrement critique, seul rempart contre les fanatismes.
Ruth Elkrief lors du débat à 11 candidats, avril 2017.
En s’attaquant violemment à François Fillon et Marine Le Pen lors du grand débat, Philippe Poutou a ravi de nombreux téléspectateurs et internautes, clouant au pilori deux des candidats que beaucoup de Français adorent détester et bénéficiant sans doute de la grâce accordée aux successeurs de Christine Angot. Et même s’il en aura sans doute exaspéré également plus d’un, que ce soit par le ton employé, la désinvolture générale qu’il a manifestée tout au long de l’exercice ou sa volonté de ramener sans cesse le débat politique sur le plan moral, il sera parvenu à emporter à plusieurs reprises l’adhésion du public habituellement très formaté des débats télévisés.
Mais pour Ruth Elkrief, ce qui est gênant, ce n’est pas que M. Poutou invective les candidats en les appelant uniquement par leur nom de famille. Non, ce qui offusque la journaliste, c’est que certains spectateurs osent répondre par des applaudissements à ce qu’elle-même s’applique à faire ressembler à un show en cherchant par ses questions à dresser des candidats l’un contre l’autre ou en leur coupant sans cesse la parole pour leur poser des questions auxquelles ils sont précisément en train de répondre.
Le journaliste moderne, en effet, n’est pas là pour passer les plats, il doit être le centre du débat. Si polémique ou irrévérence il y a, il faut qu’il en soit l’instigateur. Il peut y avoir des « dérapages » mais à condition que ceux-ci soient contrôlés, autrement dit initiés par les questions des journalistes.
Mais surtout, son travail doit être visible par tous. Et comme Ruth Elkrief ne peut pas se montrer en train de téléphoner ou de préparer un sujet sur son ordinateur comme les journalistes de FranceTV info ou de Cash investigation, elle rappelle sa présence en interrompant les candidats à tout va au cas où l’exposition du programme de l’un d’eux deviendrait trop fluide et lui volerait la vedette. Ou pire, qu’un « petit candidat » parvienne à déclencher les rires d’une partie du public.
“C’est pas parce que je n’ai pas de cravate qu’il faut m’interrompre” #LeGrandDebat#poutou
Qu’on applaudisse une réplique de M. Poutou et que certains de ces applaudissements n’émanent même pas de son propre camp mais d’autres spectateurs ou de Jean-Luc Mélenchon lui-même, c’est un inacceptable débordement car comme la journaliste le rappelle après avoir invité à plusieurs reprises le public à ne pas applaudir la double intervention du candidat du NPA : « On est dans un débat présidentiel, chacun donne son opinion mais peut-être pas de réactions, vous êtes chacun derrière vos candidats, un peu de sérénité et de l’écoute pour tout le monde ! ».
Applaudir un candidat ne serait donc pas une réaction sereine et risquerait de priver d’écoute les autres intervenants. Mais c’est surtout le « vous êtes chacun derrière vos candidats »qui interpelle. Si les soutiens réagissent à ce que disent leur candidat, tout va bien puisqu’ils accomplissent leur devoir. Mais gare aux réactions trop spontanées qui risqueraient de gâcher toute cette mise en scène. Le cirque télévisuel autorise les mises à mort mais interdit les applaudissements.
On veut bien inviter les « petits » candidats, à condition qu’ils restent à leur place. Il ne faudrait pas qu’ils fassent trop d’ombre aux favoris des sondages et encore moins aux journalistes, les véritables stars des débats. Ruth Elkrief est déjà trop bonne d’accepter qu’on l’interrompe aussi souvent.
Plusieurs indices suggèrent que la journaliste auteur de l’article n’a pas eu le temps de se relire. Ou bien alors, qu’elle s’est relue sur écran. Soit dit en passant, c’est un vrai problème, sur lequel des spécialistes commencent seulement à se pencher mais dont tout le monde peut faire l’expérience : la relecture est beaucoup plus efficace sur papier que sur écran. Et quand on sait que l’on commet, en général, plus de fautes avec un clavier que le stylo en main (en cause, la nature et la vitesse plus difficilement contrôlable du geste), cela explique, nonobstant la réelle dégradation de l’enseignement de la langue, l’impression actuelle d’une prolifération des fautes, en dépit de l’existence des correcteurs automatiques (qui agissent souvent comme des machines à proposer des bêtises). Nos pédagos feraient bien de s’intéresser à ce sujet avant de généraliser l’utilisation des tablettes dans les classes. Si Mme Najat me lit…
Mais revenons à nos moutons. Pour moi, il y a deux éléments qui suggèrent un défaut de relecture :
« L’incertitude des électeurs rend le scrutin d’avril très incertain ». Cette figure porte le doux nom d’isolexisme mais, en l’occurrence, je soupçonne que sa présence ne soit pas le fait d’une intention stylistique particulière. Je crois que l’adjectif « incertain » n’est pas le mieux choisi ici. Je suggère: « le trop grand nombre d’électeurs indécis rend le résultat du scrutin d’avril très difficile à prévoir ». C’est une maigre besogne, mais avant qu’un logiciel de correction en fasse autant…
« Le sénateur socialisre ». Là, on voit que la journaliste a travaillé sans correcteur orthographique (qui eût bondi sur ce lapsus digital), ce qui me la rend sympathique, je l’avoue.
Examinons à présent le contenu de l’article.
Les trois paragraphes correspondent à trois phases du raisonnement, qui ressemblent au plan d’une dissertation ratée :
I. Non, Fillon n’est pas sous-évalué dans les sondages.
II. Si : Fillon est probablement sous-évalué dans les sondages.
III. Cette question n’a aucun intérêt.
Ce qui trouble, à la première lecture, c’est le décalage entre le caractère très alléchant du titre et la dernière phrase du texte, qui remet en cause l’intérêt même du sujet de l’article.
Autre point dérangeant, l’impression d’une contradiction interne. Et ce n’est pas qu’une impression. Dans le premier paragraphe, la journaliste écrit que « les instituts de conseil et de sondage BVA Opinion, Ifop, OpinionWay et PollingVox répondent en chœur: non, F. Fillon n’est pas sous-coté ». Pourtant, dans la deuxième partie du texte, les spécialistes cités comme accréditant l’hypothèse du « vote honteux » (et donc, implicitement, de la sous-estimation de Fillon dans les sondages) sont… Jérôme Sainte-Marie de PollingVox et Bruno Jeanbart d’OpinionWay.
Ce bref article est en grande partie constitué d’une compilation de citations. Ce qui surprend, en la matière, c’est l’irruption soudaine, parmi ces références, d’un sénateur socialiste…
Philippe Poutou lors du débat présidentiel du 4 avril 2017. SIPA. 00801028_000012
Le lendemain du débat de mardi, le mainstream macroniste multipliait les spasmes de ravissement concernant la prestation de Philippe Poutou. Relayé par le gauchisme mondain, s’esbaudissant sur la « performance » de Philippe Poutou et la saluant de sonores « bravo camarade ! Merci camarade ! » Pour avoir rejoint Benoît Hamon, dans la volonté de foutre l’immunité parlementaire par-dessus bord alors qu’elle est une conquête démocratique. Trop transgressif ! Pour avoir défendu l’UE. Trop internationaliste ! Pour avoir refusé d’être sur la photo de groupe. Trop rebelle ! Pour être venu ostensiblement en pyjama débraillé sur le plateau. Trop rigolo !
Mais la vraie raison est ailleurs, Philippe Poutou ayant soigneusement fait ce pourquoi, trotskiste folklorique, il est à chaque élection présidentielle et disparaît entre-temps. Cette fois-ci c’était donner un coup de main à Macron. Et au passage si possible piquer des voix à Jean-Luc Mélenchon.
L’immunité parlementaire est une « immunité ouvrière »
Revenons d’abord sur la séquence qui plonge les petits-bourgeois dans le ravissement. Regardant alors François Fillon et Marine Le Pen jusqu’à présent protégés par leur immunité parlementaire, non pas des poursuites, mais des mesures de coercition rêvées par les très impartiaux PNF et Pôle financier, Philippe Poutou a lancé : « lorsque je suis convoqué au commissariat, je ne suis pas protégé par une immunité ouvrière ».
Et les ignorants de s’esclaffer. Mais ce n’est pas l’attitude de la juridiction d’exception acharnée à aider Macron à être élu qui lui pose un problème, c’est l’existence de l’immunité parlementaire. Dites donc Monsieur Poutou si vous étiez parlementaire vous en bénéficieriez, et heureusement. L’immunité parlementaire, principe démocratique issue de la séparation des pouvoirs, existe pour que l’élu du peuple puisse exercer librement son mandat. À l’abri des pressions de l’exécutif et du judiciaire. Ce n’est pas un sauf-conduit pour pouvoir commettre des infractions, cette présentation est stupide. C’est l’Assemblée elle même qui peut la lever. Mais avec Poutou, plus besoin d’élections et de mandat populaire, ce sont Eliane Houlette et Serge Tournaire qui doivent décider qui peut siéger. Lorsque les organisations ouvrières faisaient élire des députés, l’immunité parlementaire était un outil précieux qui les mettait à l’abri de l’arbitraire. Cette immunité est une conquête démocratique, qui est bien une « immunité ouvrière » lorsqu’elle protège des « parlementaires ouvriers ». Et pour qui connaît l’histoire du mouvement social, ce qui n’est pas le cas de Philippe Poutou, cette disposition a été précieuse à plusieurs reprises.
Il y a ensuite l’amour partagé avec Nathalie Arthaud de l’Union européenne, euro-enthousiasme qui repose sur le postulat selon lequel le Capital européen a atteint son stade suprême d’intégration via l’UE et doit donc être combattu par le monde du travail à l’échelle européenne. Alors que c’est justement l’incapacité de l’UE à réguler la compétition entre les bourgeoisies européennes qui rend l’UE obsolète. Cet aveuglement pour un soi-disant marxiste de l’évidence selon laquelle c’est d’abord sur le terrain national qu’il faut combattre le capitalisme national est caractéristique d’une étonnante capacité à l’ineptie politique. Comme lorsque le même Poutou, se lançant dans la mécanique quantique prétend qu’une musulmane peut être voilée et féministe, comme le chat de Schrödinger vivant et mort à la fois.
L’habit ne fait pas l’ouvrier
Et puis bien sûr, il y a eu la tenue et le refus d’être sur la photo de groupe. « Je suis ouvrier, alors je viens dans un dépenaillé cradoque, parce qu’un ouvrier c’est sale et mal habillé ».
Sur ce dernier point, m’est revenu un souvenir cuisant. Jeune avocat, j’étais collaborateur chez le premier bâtonnier communiste de l’ordre des avocats. Au barreau de Bobigny, bien sûr, puisqu’il exerçait dans le neuf-trois. Je me rappelle comment, il avait découpé l’article du Monde qui annonçait son élection pour l’envoyer fièrement à ses parents, ouvriers. Tous les samedis, j’enchaînais des permanences juridiques en mairie d’Aulnay-sous-Bois, de Bobigny, et de Sevran, toutes encore des communes ouvrières. J’apportais la bonne parole juridique à une soixantaine de personnes qui défilaient dans le petit bureau qu’on m’avait attribué. La première fois, considérant que le samedi on pouvait être un peu plus détendu, j’avais adopté ce qu’on appelle aujourd’hui le Friday wear. Blazer, chemise sans cravate.
Fatale erreur ! Le bâtonnier m’attendait pour me présenter au personnel municipal. Toute ma vie je me souviendrai de la mâchoire crispée à ma vue, et de ce que j’ai entendu : « Monsieur de Castelnau (en insistant sur la particule) vous êtes avocat, et c’est en tant qu’avocat que vous venez parler à ces gens, pour essayer de les aider. Et c’est à l’avocat qu’ils viennent se confier, pas à un copain. Vous êtes prié de venir habillé convenablement, je dirais « pimpant », ce sera votre façon de leur montrer que vous les respectez ». Rien que de me rappeler cette phrase j’ai encore les joues qui chauffent et les oreilles qui sifflent.
Alors Monsieur Poutou, les règles vestimentaires ont évolué vers un peu plus de détente et c’est tant mieux, mais lorsque l’on prétend représenter les ouvriers et être l’un d’entre eux on évite de se déguiser et de venir sur les plateaux en caleçon. Certes, cela fait glousser et frétiller les petits-bourgeois, mais c’est alimenter une forme de mépris social.
« Dieu oubliera tout le monde, même Robert McAlmon » écrivit un jour Francis Scott Fitzgerald. Maud Simonnot place cette citation en exergue de La Nuit pour adresse, une biographie documentée et poétique de l’écrivain américain expatrié à Paris dans les années 1920 et figure des expatriés de la Lost Generation.
Une poésie pour tous, «même les chats et les chiens»
Rudesse, absence d’artifice, magnétisme, charme inépuisable, caprices, sauvagerie, les qualificatifs pleuvent sur le personnage. L’auteur l’en extrait et reprend depuis le début : Robert Menzies McAlmon, né le 9 mars 1895 dans le Kansas, enfant solitaire d’une famille nombreuse, déserteur de l’armée canadienne, écrivain touché par sa vocation lors d’une rencontre avec Emanuel Carnevali à Chicago. Dès lors, le tourbillon des années folles se concentre autour de lui. Il est modèle pour le peintre Marsden Hartley, influencé par Duchamp qu’il côtoie à New York, fréquente Picabia, Mina Loy, la veuve d’Arthur Cravan, Williams Carlos Williams, et débarque à Paris après avoir prêché contre le puritanisme qui étouffait et tuait la spécificité culturelle anglo-américaine. Lui voudrait une poésie « que même les chats et les chiens pouvaient lire ».
On apprend beaucoup de l’oeuvre, au sens large, voire caritatif, de McAlmon, dans ces pages, mais peu sur ses tourments et ses joies, ses amours, ses émotions. On lui prête des maîtresses, des amants, des chagrins, lui n’y accordait pas beaucoup d’importance; se disant « bisexuel comme Michel-Ange », il est aussi l’auteur d’un livre culte sur la communauté homosexuelle de Berlin. À la manière d’un Modiano, mais avec plus de chair, La Nuit pour adresse écarte les ténèbres du passé pour y découvrir des silhouettes oubliées, des profils perdus.
Il y a cent ans, dans la France d’entre-deux-guerres, McAlmon vient chercher et trouve, autant qu’il crée, l’atmosphère d’une liberté inédite, d’un moins grand conformisme moral. « Je préfère l’Europe, ou plutôt la France, à l’Amérique, parce qu’il y a moins d’intrusions dans la vie privée ici. »
Au comptoir des cafés de Montparnasse
Sa vie débraillée, alcoolisée, festive, fait pourtant les beaux jours des premiers journaux à scandale, à commencer par son mariage de façade avec la fille de l’homme le plus riche d’Angleterre. Fort de cette union, il joue les bienfaiteurs sur la Rive Gauche. Joyce, dont le projet est refusé partout, en bénéficie. Ulysses est publié grâce à l’argent, au soutien, à l’amitié, aux talents de dactylographe et persuasifs de McAlmon. On trouve même, parmi d’autres, le nom de Winston Churchill sur la liste des souscripteurs à la publication du roman monstrueux de Joyce.
Toujours au comptoir des cafés de Montparnasse, le Dôme, la Coupole, dans la librairie de Sylvia Beach, fief des Américains de Paris, « Shakespeare and Company » ou dans les premières caves de Saint-Germain des Prés, il rencontre Kiki et Man Ray, tout ce que Paris compte d’artistes, d’excentriques, d’esprits originaux, « la vie, quoi ! »
Bientôt éditeur, fondateur de la mythique maison Contact dans un sous-sol de l’Île Saint-Louis, « Mac » donne sa chance à des auteurs ignorés, inconnus, rejetés, parce qu’il était difficile, pour un débutant, de trouver un premier éditeur. Faute de temps pour s’atteler à le faire changer, il prend le parti d’ignorer l’envahissement progressif de l’édition littéraire par des considérations commerciales. C’est campé sur ces principes qu’il publie le premier livre d’un jeune homme timide, Ernest Hemingway.
«Don’t expect too much of life»
McAlmon ne tient pas en place, il a l’habitude de s’évaporer pendant des mois entiers, et de réapparaître sans prévenir. À cause de cela, malgré sa curiosité de tout ce qui est vivant, il demeure un éternel (et devenu vieux) jeune homme prometteur, dont les écrits déçoivent. Salué par Joyce, Pound, Henry James, Katherine Mansfield, il ne rencontre aucun succès.
Puis McAlmon et ses acolytes sont rattrapés par l’histoire. Les livres s’exportent mal : publier en France, c’est, aux yeux du reste du monde, avouer au grand jour sa moralité douteuse, c’est donc s’exposer à la censure. La crise de 1929 fait s’envoler amis, fête et magie comme une volée de moineaux. McAlmon contrairement à Jacques Rigaud qui l’avait fait tant rire se refuse au suicide. Il retourne aux États-Unis après avoir subi la suspicion de la police de Vichy. Là, au bord du désert d’Arizona, il devient spectateur de sa chute. Dans une dernière scène déchirante, il franchit le seuil d’une librairie, aperçoit les ouvrages de toute sa vie : ceux de ses amis, ceux qu’il a publiés, et rien de lui, pas un volume. Vertige. Accès de tuberculose. Robert McAlmon s’éteint avec, à la bouche, un vieux mantra : « Don’t expect too much of life ».
De l’icône du Paris 1920, il ne reste presque rien. Robert McAlmon, comme d’autres, remonte de temps en temps à la surface des mémoires. Le voilà pour l’éternité changé en bulle de champagne.
Louis-Ferdinand Céline, octobre 1951. Crédit photo : Rue des Archives.
L’information est passée presque inaperçue : le 23 février 2016, la ministre de l’Éducation Najat Vallaud-Belkacem inaugurait à Villeurbanne, sur le territoire de sa future circonscription, un collège Louis-Ferdinand Céline, presque quatre-vingts ans après la tragique disparition de l’auteur. Elle saluait la mémoire du grand écrivain, mort dans un accident de la circulation, le 20 mai 1936 à Londres, quelques jours après la parution de son second et dernier roman, Mort à crédit.
Najat Vallaud-Belkacem célébrait dans son discours, en la personne de Louis-Ferdinand Céline, un écrivain qui, par son pacifisme intégral, son anticolonialisme virulent, sa dénonciation de la misère sociale et de l’enfance malheureuse, son sacerdoce de médecin des pauvres, demeurait une des grandes consciences littéraires de son temps à l’image d’un Victor Hugo ou d’un Émile Zola, dont la ministre rappelait que Céline avait prononcé l’éloge à Médan le 1er octobre 1933. Najat Vallaud-Belkacem citait d’ailleurs un extrait de cet hommage célinien qu’elle estimait capital : «L’œuvre de Zola ressemble pour nous, par certains côtés, à l’œuvre de Pasteur si solide, si vivante encore, en deux ou trois points essentiels. Chez ces deux hommes, transposés, nous retrouvons la même technique méticuleuse de création, le même souci de probité expérimentale et surtout le même formidable pouvoir de démonstration, chez Zola devenu épique.» La ministre concluait alors sur la chance qu’auraient les futurs élèves de ce nouveau collège Louis-Ferdinand Céline de s’émanciper grâce à l’école de la République sous le patronage de cette figure incontestée de l’humanisme, du progressisme et de l’antiracisme.
Faut-il brûler Voyage au bout de la nuit à cause de L’Ecole des cadavres ?
Les paragraphes qui précèdent sont évidemment une fiction, ou plus précisément une uchronie. Céline n’est pas mort écrasé par une voiture à Londres le 20 mai 1936 mais à Meudon le 1er juillet 1961 à l’âge de 67 ans. Il n’est pas simplement l’auteur de Voyage au bout de la nuit et de Mort à crédit mais aussi de huit autres romans et de quatre pamphlets dont trois sont ouvertement antisémites et toujours interdits de publication, notamment sous la pression de la veuve de Céline, Lucette Destouches[1. Voir Lucette Destouches, épouse Céline, Véronique Robert-Chovin, éditions Grasset, 2017.] qui, à l’heure où nous écrivons, est toujours vivante et a atteint l’âge de… 104 ans ! Il s’agit de Bagatelles pour un massacre (1937), L’École des cadavres (1938) et Les Beaux Draps (1941).
Céline, toujours dans la réalité, a fait partie des collabos sans complexe pendant l’Occupation, totalement obsédé par les juifs, et n’a dû son salut qu’à une fuite précipitée en juin 1944 en Allemagne. Il arrive à Sigmaringen où s’est réfugié un gouvernement fantoche avec Pétain et Laval. Céline y reste cinq mois et donne un tableau atroce et hilarant de cette période dans Rigodon, son dernier roman. Il s’enfuit au Danemark en mars 1945 sous un faux nom, alors qu’en France il est inculpé de haute trahison. Repéré par les autorités danoises, il est incarcéré pendant quatorze mois. Commence une bataille juridique avec le gouvernement français qui réclame son extradition. Libéré sur parole, il ne rentrera en France qu’en juillet 1951 après avoir bénéficié d’une amnistie applicable aux anciens combattants blessés lors de la Grande Guerre. Il passe les dernières années de sa vie à Meudon avec Lucette alors que Roger Nimier s’occupe de son œuvre chez Gallimard.
Entre la version biographique alternative de votre serviteur et la réalité se joue le statut de Céline. Une œuvre limitée à ses deux premiers romans en aurait fait un des grands écrivains du xxesiècle, peut-être le plus grand avec Proust. La suite de son existence en a fait certes un grand écrivain mais aussi un parfait salopard raciste et, humainement, un type qui ne valait guère mieux. Sa correspondance intégrale publiée en 2009[2. Lettres, Céline, La Pléiade.] mêle à des lettres ouvertes sur la « question juive », adressées aux pires feuilles antisémites de l’Occupation comme Au pilori, les récriminations d’un sale type surjouant de manière histrionique le maudit, le réprouvé, le bouc émissaire d’une France qui se refait une virginité sur son dos après les années noires.
Comment faire coexister les deux aspects de ce même homme ? Faut-il brûler Voyage au bout de la nuit à cause de L’École des cadavres ? L’antisémitisme de Céline est-il la[access capability= »lire_inedits »] colonne vertébrale de son œuvre ou un élément contingent dont on pourrait s’abstraire au nom du génie de l’écrivain ?
C’est l’objet d’une guerre civile à bas bruit dans la République des lettres et même dans la société tout entière, comme l’a prouvé la déprogrammation polémique en 2011, par Frédéric Mitterrand, de Céline dans les commémorations officielles.
Le statut même de Céline est paradoxal : ses œuvres complètes sont disponibles dans la Pléiade, il est présent dans les manuels de littérature, parfois en bonne place, et il est l’objet de nombreuses études universitaires. Mais il est aussi celui dont, pour des raisons plus ou moins avouables, on achète les pamphlets pour des sommes astronomiques chez des bouquinistes qui évitent de les exposer en vitrine. Ou alors on télécharge sur internet et pas seulement sur les sites révisionnistes ou négationnistes, des textes où le délire le dispute à l’abjection, la paranoïa à l’horreur, sans que ce mélange puisse servir de circonstance atténuante à son auteur.
Pour les auteurs, l’affaire est entendue. Non seulement Céline est un antisémite de la pire espèce mais il l’était, en germe, depuis le début. Ils nous expliquent cela, à défaut de forcément nous le démontrer, notamment par de nombreux faits biographiques mais aussi en montrant comment, dès ses études de médecine, Céline s’inscrit dans un antisémitisme à prétention scientifique qui avait déjà été étudié par Taguieff dans L’Antisémitisme de plume (1940-1944)[3. Berg International éditeurs, 1999], ouvrage collectif dans lequel Annick Duraffour avait déjà donné une étude reprise ici en partie. Ils s’en prennent vigoureusement, ce qui est fondé, aux thuriféraires d’extrême droite de Céline mais aussi, et là, c’est parfois plus discutable, aux écrivains qui l’admirent (Sollers, Houellebecq), ainsi qu’aux biographes (Frédéric Vitoux, François Gibaud) ou aux spécialistes (Henri Godard qui est l’éditeur de Céline en Pléiade). Tous sont accusés de négliger le contexte historique, de le minorer, voire de le méconnaître par ignorance pure et simple. Ils les appellent d’ailleurs les « célinistes », comme s’il s’agissait d’un parti constitué, bien plus fréquemment que les « céliniens », le choix du suffixe indiquant bien l’intention polémique.
Les réelles intentions de Céline
Pourtant, eux-mêmes ne sont pas nécessairement à l’abri de la subjectivité qu’ils dénoncent. Un exemple parmi d’autres, une lettre de Céline expliquant ses intentions à propos de Bagatelles pour un massacre: « J’aurais pu donner dans la science, la biologie où je suis un peu orfèvre. J’aurais pu céder à la tentation d’avoir magistralement raison. Je n’ai pas voulu. J’ai tenu à déconner un peu pour demeurer sur le plan populaire. » Et Taguieff et Duraffour de l’interpréter comme la preuve d’une intention de pure propagande. Mais « déconner » pourrait très bien, aussi, signifier que Céline se place dans l’énormité, la caricature même abjecte, plutôt que dans la propagande.
Ceux pour qui il y a eu dans la vie, vers 16 ans, un avant et un après la lecture du Voyage au bout de la nuit, et dont je fais partie, ont été effondrés en découvrant les pamphlets. Ils ont cherché à comprendre, ce qui n’est pas excuser, et en ce qui me concerne, j’ai lu, lors de sa réédition en 1983, le texte prophétique de Kaminski[4. Céline en chemise brune ou le mal du présent, H. E. Kaminski, éditions Champ libre, 1983.], un intellectuel anarchiste allemand exilé à Paris qui a écrit dès 1938 un Céline en chemise brune. Tout en déclarant : «J’ai été un grand admirateur de Céline et j’aurais aimé le rester », Kaminski dénonce Bagatelles pour un massacre comme un texte hitlérien dont les motivations sont moitié psychologiques, voire psychiatriques avec ce sentiment d’avoir été persécuté par les juifs sur le plan personnel et professionnel, moitié idéologiques au nom d’un eugénisme racial dans la tradition de Gobineau ou Vacher de Lapouge.
Taguieff et Duraffour, qui font allusion trois fois à Kaminski, vont plus loin que lui. Ils refusent d’emblée, et c’est le principal reproche qu’on pourrait leur faire, d’envisager Céline comme un écrivain antisémite qui demeurerait quand même un écrivain pour ne plus voir en lui qu’un antisémite qui aurait écrit, presque par hasard, des romans, mais dont le cœur vivant de l’œuvre serait les pamphlets : « Il nous est donné, à travers lui, d’explorer le fonctionnement mental et de sonder l’imaginaire antisémite comme on a rarement la possibilité de le faire. C’est la possibilité d’éclairer de l’intérieur un engagement hitlérien en France et d’explorer un type de personnalité encline à la haine et au fanatisme. » Bref, Céline ici est nié dans sa dimension de créateur et on réduit l’objet de son étude à une pathologie, un peu à la manière dont Michel Onfray s’est attaqué à Sade : pour des raisons extra-littéraires, quitte à flirter avec la mauvaise foi quand il s’agit de montrer que, finalement, Céline n’est pas le génie qu’on a dit, qu’il n’a pas inventé grand-chose et qu’il n’a pas opéré dans l’emploi de la langue et la perception du réel qui en découle, cette révolution copernicienne qui en fait, malgré tout – hélas, diront certains dont moi –, un génie comme Rabelais, Balzac ou Proust.
Les contours d’un littérairement correct
Plus généralement, un travail aussi fouillé que celui de Céline, la Race, le Juif pose un problème de plus en plus fréquent aujourd’hui : la volonté, assez étonnante en démocratie, de définir les contours d’un littérairement correct. C’est cette pulsion inquiétante qui a poussé ces derniers temps des féministes à trouver qu’il y avait trop peu de femmes parmi les écrivains proposés dans les épreuves du bac de français, même s’il est difficile d’en trouver autant que des hommes dès qu’on remonte au-delà du xxe siècle, ou à entamer des procès pour pédophilie avec condamnation rétroactive à propos, par exemple, de Lolita de Nabokov.
L’enfer de la morale, en l’occurrence, est pavé de bonnes intentions. Quitte à oublier le célèbre avertissement de Gide qui savait le caractère scandaleux, par essence, de la littérature, « on ne fait pas de bonne littérature avec des bons sentiments », et à finir par transformer nos bibliothèques en désert.
Céline, la Race, le Juif, Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, éditions Fayard, 2017.
Céline : l’antidote Muray
Le Céline de Muray est à peine évoqué dans le Taguieff et Duraffour. Publié en 1981, Philippe Muray s’y montrait pourtant un grand admirateur de Céline. Mais il se révélait aussi le premier à ne pas éluder le problème des pamphlets, et donc de l’antisémitisme de Céline. Il ne les excuse pas ni ne les condamne car les choses pour lui ne peuvent se juger en ces termes. Une œuvre littéraire est un tout, et la lire c’est penser sa cohérence mais aussi ses contradictions, et même comprendre que les contradictions sont une cohérence.
Parlant du thème de l’extermination des juifs dans les pamphlets, Muray démontre de manière serrée que ce projet n’apparaît jamais dans les romans. Il note aussi que l’antisémitisme de Céline déplaît profondément à ses amis nazis, voire les effraie. Pour Taguieff et Duraffour, c’est une preuve à charge de l’extrémisme de Céline là où Muray, convaincant, montre que Céline, en fait, gêne parce qu’il écrit tout haut ce que les antisémites BCBG comme Morand ou Jouhandeau susurrent avec élégance dans les salons de l’Occupation. Le Céline antisémite est hyperbolique et paradoxalement devient un révélateur de l’horreur qui vient, qui est là. L’écrivain, surtout quand il est génial, dit toujours, même malgré lui, la vérité de ce qu’il voudrait cacher. Céline fait ainsi, consciemment ou non, exploser l’euphémisation du discours nazi ou pro-nazi, comme une catharsis.
Muray ne tombe pas pour autant dans le piège des « deux Céline » qui est la défausse de tant de céliniens comme le remarquent Taguieff et Duraffour. Muray pense aussi qu’il n’y a qu’un Céline mais il en tire des conclusions radicalement différentes : « S’il n’y a pas eu deux Céline, c’est que celui des pamphlets se trouvait à l’intérieur de l’autre, comme une maladie du corps à l’intérieur de l’âme […] Lentement, livre après livre, Céline s’est guéri de sa propre maladie. C’est une tragédie intégralement littéraire. […] Et finalement, il a réussi. »
Pour le reste, dans une préface à la réédition de son Céline en 2000, il semble répondre par anticipation à Taguieff et Duraffour : « Dans de telles conditions, la volonté d’expulser Céline une bonne fois pour toutes de l’histoire de la littérature, après l’avoir bien sûr jugé et rejugé et voué aux pires supplices, est inattaquable ; et, de toute façon, qui oserait protester face à tant de justiciers qui ne peuvent plus se tromper puisqu’en sortant de l’Erreur, ils ont accédé à l’Innocence ? »[/access]
Céline, Philippe Muray, éditions Gallimard, collection « Tel ».
Extrait du clip "Kalash" du rappeur français Booba.
Extrait du clip "Kalash" du rappeur français Booba.
Je lis régulièrement Le Figaro. En effet, ce journal rend compte avec minutie et précision des prix de vente et du succès grandissant d’une arme attachante qui, après avoir fait ses preuves au Proche-Orient, dans les Balkans, bénéficie d’un engouement phénoménal dans nos banlieues. Selon les arrivages (les kalach, c’est comme la marée), ce fusil, selon l’excellent journal cité plus haut, se vend entre 180 et 200 euros. C’est dans mes moyens.
Je veux une kalach. Et mon amertume est grande quand je lis, toujours dans Le Figaro, qu’une dizaine d’armes à feu, dont huit kalachnikovs, ont été saisies et huit personnes placées en garde-à-vue dans la cité Air Bel de Marseille. Voici le détail du butin des policiers marseillais : il y avait huit kalachnikovs, un pistolet, deux fusils de chasse et un fusil à pompe. Et aussi des munitions, trois kilos de cannabis et 4000 euros.
Et là, mon cœur saigne. Pourquoi je n’habite pas dans la cité Air Bel ? Pourquoi je n’ai pas de kalach ? Car c’est une kalach que je veux ! Pas un fusil à pompe : c’est d’un vulgaire. Pas un fusil de chasse : c’est horriblement franchouillard. Une kalach, sinon rien ! En outre, s’il y a bien quelqu’un qui est légitime pour en posséder une, c’est moi. Nombreux sont ceux qui dorment en chien de fusil. Moi, je me distingue de cette foule quelconque : je dors en chien de kalach…
Il est inacceptable que la possession de ce bel objet soit réservée à certains et pas à d’autres. Qu’est-ce qu’ils ont de plus que moi ? Il est insupportable que la kalach ne circule que sur certaines portions de notre territoire. Et pas chez moi dans mon village normand. Il est scandaleux qu’elle soit réservée à quelques privilégiés. La kalach pour tous !
En son temps, un publicitaire, Jacques Séguéla je crois, avait dit qu’un homme qui, passé cinquante ans, n’avait pas sa Rolex avait raté sa vie. Moi je ne veux pas d’une Rolex. Je veux une kalach. Car, selon moi, un homme qui, passé cinquante ans, n’a pas sa kalach est un has been, un moins que rien.
Je ne veux pas de la Rolex de Sarkozy. Je n’aspire pas à mettre les costards Arnys de Fillon. Je n’ai que faire des polos Ralph Lauren de Macron. Moi, je ne veux pas devenir président de la République. Je veux juste une kalach ! N’importe quelle kalach. Une ayant servi en Palestine. Une usée par ses bons et loyaux services en Bosnie. Une fatiguée d’avoir fait de l’usage dans certains quartiers de Marseille. J’ai, je sais, dépassé la cinquantaine. Mais n’ai-je pas droit à une deuxième chance, pour ne pas finir ma vie comme un raté ?
Emmanuel Macron sur le plateau de L'Emission politique de France 2, avril 2017. SIPA. 00801361_000013
À la question : pourquoi Emmanuel Macron séduit-il tant les vieilles dames et les vieux messieurs, la réponse est claire. C’est le gendre idéal, le Michel Drucker de la politique. Avec lui, nous retrouvons Champs-Elysées et la mondialisation heureuse, une harmonie entre les peuples et les religions. Il ne veut de mal à personne. Il veut juste nous aimer. C’est un jeune séminariste, capable de citer Heidegger et Ricœur, qui doit tout à son mérite et à sa famille modeste, mais honnête, prudente et fière de son rejeton. Il ne tient d’ailleurs pas à être un élu en politique, mais l’Élu. La politique, il en a fait l’expérience, c’est un peu sale et tordu pour un homme intègre et idéaliste comme lui. Son énergie, il la donne à la France pour qu’elle lui ressemble. C’est un mystique, peut-être un saint… qui sait ? Il a bien quelques aumônes à distribuer au bas-peuple : la suppression de la taxe d’habitationpar exemple, mais enfin suivre son exemple, ce don total de sa personne, est la voie à suivre : chacun en tirera un bénéfice… au moins spirituel.
Certains l’avaient décrit comme le candidat du grand Capital, d’autres comme un pervers susceptible d’embobiner à peu près n’importe qui avant de le trahir. Quelle erreur : un homme qui parvient à communier avec Robert Hue, François Bayrou et quelques libéraux bon teint ne peut pas être un filou. Un innocent peut-être, un idéaliste certainement qui croit que tous les hommes de bien sont de la même paroisse. Comment ne pas lui faire confiance? Il s’entoure aussi de braves gens issus de la société civile et il chasse du temple tous les corrompus et corrupteurs qui, depuis des décennies, ont amené ce beau pays qu’est la France dans un cloaque. Une noble ambition que rien n’arrêtera et qu’il nourrit depuis son enfance. Nous brûlerons un cierge ce soir à l’Eglise Saint-Sulpice pour qu’il triomphe des forces du Mal. Après tout, nous aussi avons quelque chose de Macron en nous.
Palais de l'Elysée, 16 mais 2007. Crédit photo : Thomas Coex.
Palais de l’Elysée, 16 mais 2007. Crédit photo : Thomas Coex.
Certes, on ne s’ennuie pas. Et en dépit des mines graves qu’on prend pour observer « la déliquescence », « l’indignité » ou « l’abaissement », les Français savent aussi s’amuser de ce feuilleton plus palpitant que n’importe quelle série télé. Scandales, intrigues, complots, poignards dans le dos et coups tordus, trahisons et ralliements. Les dagues et les fioles ont laissé la place aux dossiers – après tout, le soupçon détruit aussi bien que le poison. Paris bruisse de rumeurs et de conspirations. Encore qu’avec les réseaux sociaux, il faille plutôt parler de vacarme.
Après les attentats islamistes et le délabrement qu’ils ont révélé dans les fondations républicaines de l’islam de France, beaucoup redoutaient une campagne plombée par la question identitaire, dont ils croient qu’elle ne saurait avoir de bonne réponse. D’autres se réjouissaient à l’idée qu’on parle enfin, même pour s’engueuler, de ce qui fait de nous un peuple, examen d’autant plus nécessaire que la réponse est de moins en moins évidente – une histoire commune, des valeurs partagées, fort bien mais lesquelles ? Or il en aura finalement été assez peu question et plutôt sous l’angle fort consensuel du « régalien », terme qui chatouille moins les narines de la gauche délicate qu’« identitaire ». Et même la proposition de Marine Le Pen d’interdire tous les signes religieux dans l’espace public n’a pas fait monter la température, ses concurrents se contentant de quelques formules à prétention morale ou sanitaire, comme « esprit étroit » ou « vision anxiogène », dont les scores frontistes montrent pourtant l’innocuité. Certes, le revolver Le Pen est déjà braqué sur la tempe des électeurs, sommés, à l’image de Manuel Valls, de ne « prendre aucun risque pour la République ». Mais même ceux qui invoquent le danger ne semblent pas y croire. Quant aux électeurs, soit ils n’y croient pas non plus, soit ils ne le craignent pas, on le saura très vite.
“Les éminences des médias – et leurs actionnaires – voient en Macron le plus aimable défenseur de la seule politique possible“
En attendant, des empilements de mesures, même baptisés « projets », ne font pas une vision de et pour la France, dont on a eu l’impression qu’elle était la grande absente de la campagne, en tout cas dans les médias. Avec une cocasserie dont ils n’avaient pas conscience, les journalistes se sont abondamment plaints que l’affaire Fillon les avait empêchés de parler du fond. On tremble en imaginant les pressions qu’ils ont subies pour inventer autant de unes, noircir autant de pages et occuper autant d’heures avec ces vulgaires histoires d’argent au détriment du fond qui les passionnait tant. On ne reviendra pas sur les faits reprochés à François Fillon dont la gravité m’apparaît bien moindre qu’à la plupart de mes contemporains, étant en effet résignée à ce que nos gouvernants soient des êtres humains. En tout cas, l’affaire a fait des petits – les fuites de l’enquête sur la première nourrissant de nouveaux soupçons, qui alimentent de nouvelles fuites… –, permettant de tenir en haleine le lecteur/électeur : après la femme, les enfants, après les enfants, le « château », après le château, la montre, puis les costumes… Le 24 janvier, la meute a planté ses crocs dans la gorge du candidat. Depuis, elle n’a pas relâché sa prise.
Cependant, de nombreux journaux et médias ont mandé des journalistes-explorateurs aux quatre coins du pays pour sonder les cœurs et les reins. Dans Libé, cela a donné une rubriquette appelée « La France invisible vue de… ». Entassée dans une page bric-à-brac, elle n’était pas beaucoup plus visible, mais l’intention y était.
Le 14 mars, le quotidien relatait sur deux pages l’audition du candidat devant les trois juges chargés de son cas sous le titre « Fillon mis en examen, le show continue ». Un peu plus loin, la France invisible était vue ce jour-là d’un lycée professionnel d’Auteuil. La rubrique était titrée, d’après une citation d’un élève : « Fillon, c’est le seul qui parle des classes moyennes. » Mais pour les journalistes de Libé et d’ailleurs, Fillon n’a pas[access capability= »lire_inedits »] le droit de parler de quoi que ce soit. Comme l’a martelé Christine Angot, dans L’Émission politique du 23 mars, sous le regard, ébahi ou ravi on ne sait, de David Pujadas, avec de tels salauds on ne dialogue pas, on cogne. Et on se lève en ricanant de leurs prétendues souffrances : pour souffrir, il faudrait qu’il ait une âme. Ce permis de haïr, délivré par un (mauvais) écrivain de renom avec la complicité du service public de l’audiovisuel à moins que ce ne soit l’inverse, avait de quoi glacer les âmes les mieux trempées. Il a été salué comme un grand moment de télévision. Jean-Michel Aphatie s’est pâmé : « Elle a cassé les codes de la télé et cela a fonctionné. » L’inénarrable Mme Angot (dont Alain Finkielkraut règle magistralement le cas pages 32-35) s’est autorisée à parler comme on rend la justice : au nom du peuple français. Qu’elle me permette de lui demander, également au nom du peuple français, d’arrêter de nous casser les codes. Et au passage qu’elle s’épargne le ridicule d’invoquer la littérature, comme si les romans aimaient les bas-bleus et les âmes pures.
L’ancien Premier ministre est peut-être pris au piège qu’il a lui-même mis en place en plaçant sa candidature sous le signe de la vertu. En réalité, la campagne contre lui n’aurait pas été moins violente s’il s’en était abstenu. Le 1er mars, il devient pour de bon le coupable idéal. Alors qu’on attend sa déclaration pour midi, certains, dans la salle de presse de son QG, ont déjà écrit leur papier sur la démission du candidat, la seule décision raisonnable, répètent-ils la mine satisfaite. Après une longue attente qui met les nerfs des chefs d’édition au supplice, les paroles du candidat sont une douche froide : « Je ne céderai pas, ne me rendrai pas, je ne me retirerai pas. » Sourd aux injonctions, Fillon attaque la presse et dénonce le traitement grand luxe que lui réservent les juges. Des confrères se regardent, incrédules. Comment ose-t-il, alors qu’eux répètent, depuis des semaines, qu’il ne pourra pas se maintenir ? C’est sans doute à ce moment-là que le parti des médias, ivre d’une rage décuplée par la bonne conscience, bascule entièrement du côté de Macron, l’opportunisme politique s’accordant parfaitement pour une fois avec la cohérence idéologique. Les éminences de la profession – et leurs actionnaires – voient en Macron le plus aimable défenseur possible de la seule politique possible. Il porte l’idéal européen, s’émerveillent-elles, ce qui signifie qu’il est celui qui fera le mieux passer dans les gosiers étriqués du bon peuple la pilule de la mondialisation.
Bien sûr, elles se gaussent, ces éminences, lorsque Fillon se décrit comme un rebelle, mais il faut du courage pour les défier. Après la manifestation du Trocadéro, sans doute la mieux élevée de toute la Ve République, mes aimables confrères parlent de foule radicalisée et Pierre Rosanvallon sonne l’alarme dans Le Monde : la démocratie est en danger ! Le populisme est à nos portes ! Ainsi, le mot « populiste », déjà fort utile pour disqualifier le populo, permettra désormais d’interdire toute question sur le travail des juges et des journalistes. Il serait populiste, donc, de se demander si des magistrats ont placé le candidat de la première force d’opposition sur écoutes. Populiste, encore, de s’interroger sur la provenance des informations de la presse ou ses méthodes d’investigation. Et c’est pour ne pas nourrir l’hydre populiste que les trois auteurs de Bienvenue place Beauvau ont sabordé leur livre en expliquant qu’ils n’avaient pas écrit ce qu’ils avaient écrit, à savoir que de nombreux fils menaient des affaires qui ont empoisonné la vie de Nicolas Sarkozy jusqu’à l’Élysée. Certes, il n’est pas question de l’affaire Fillon qui a éclaté après l’impression de l’ouvrage mais on voit mal pourquoi les canaux qui ont fonctionné jusque-là auraient été soudainement fermés. Les rares voix qui pointent les nombreuses anomalies du dossier, comme celle de François Falletti, l’ancien procureur général de Paris, dans Le Figaro, ne sont évidemment jamais relayées. Racaille populiste, vous dit-on.
Les innombrables accusateurs de Fillon ont répétépréventivement que, même s’il était élu, il ne serait pas légitime. Ce qui signifie non seulement qu’il est condamné avant d’être jugé, mais aussi que l’opinion de ces grands esprits devrait plus compter que le suffrage populaire. Désolée, l’avis des ploucs matters. De plus, ce raisonnement spécieux pourrait aussi valoir pour Macron : s’il s’installe à l’Élysée, nombre de Français penseront (peut-être injustement) qu’il ne le doit pas à son talent, mais à une opération de basse police politique. Le parti des médias pourrait donc réussir à plomber à la fois Macron et Fillon – et ne parlons pas de Marine Le Pen qui est illégitime par essence. Bref, ça démarre fort. Pour le combat à la loyale que nous étions nombreux à espérer, vous repasserez. Dans cinq ans.
Est-ce l’ombre portée du 11 janvier ? Le tricolore et La Marseillaise font recette jusque dans les meetings de la gauche. Mais cette débauche de symboles ne suffit pas à définir notre identité collective. Alors que nombre d’électeurs sont encore indécis sur leur vote, nous avons voulu contribuer à les éclairer en demandant aux principaux candidats de développer, au-delà des mesures annoncées, leur vision de la France et de ce qui fait le « nous » français. Quel dosage d’ancien et de nouveau ? Quelle place pour l’histoire et quelle place pour le droit ? Que faire pour endiguer la montée du fondamentalisme islamique ?
Si Nicolas Dupont-Aignan a pu recevoir Daoud Boughezala, ce dont nous le remercions, les autres entretiens ont été réalisés par écrit. Nous avons adressé des questions personnalisées à François Fillon, Benoît Hamon, Marine Le Pen, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon. Lequel ne nous a jamais répondu. Macron a, d’après ses conseillers, rédigé lui-même ses réponses, Le Pen et Fillon les ont relues et amendées. Quant à Benoît Hamon, le texte promis n’est jamais arrivé, mais nous le publierons volontiers sur le site.
Le résultat n’a pas toujours la saveur d’un dialogue vivant. L’écrit permet, plus facilement que le face-à-face, de noyer le poisson. Reste que, au-delà de ce qui les sépare, tous admettent qu’il y a une crise de l’intégration (ce n’était pas gagné), en appellent à la fierté nationale et à la défense de la langue française. Rien, bien sûr, ne garantit que ces belles paroles seront suivies par des actes. Mais voir le drapeau français brandi et honoré plutôt que moqué, insulté voire brûlé, aura été l’un des petits plaisirs de cette campagne. Ne le boudons pas. •
George Soros aux Nations unies, septembre 2016. SIPA. SIPAUSA30158964_000014
George Soros aux Nations unies, septembre 2016. SIPA. SIPAUSA30158964_000014
J’ai connu les heures sombres de la Hongrie. Enfant, j’ai été victime de l’ultranationalisme et de l’antisémitisme hongrois durant la Seconde Guerre mondiale. J’ai réussi à échapper de peu à la déportation et à la mort à Auschwitz en réussissant à fuir en Palestine en 1943, avec 49 autres enfants juifs.
Des dizaines d’années plus tard, je suis retourné en Hongrie, cette fois pendant le communisme. J’y étais journaliste pour de grands journaux autrichiens, et j’y ai interviewé plusieurs opposants politiques. En réponse, le régime de Kadar m’a expulsé du pays pas moins de quatre fois. La dernière fois, c’était en 1987.
Tout le monde sait ce que veut dire « finance internationale »
Mon histoire personnelle me rend très sensible à ce qui se passe en ce moment en Hongrie, et aux ombres qui, une nouvelle fois, se lèvent.
Regardez, par exemple, la campagne actuelle du gouvernement contre George Soros, milliardaire américain lui aussi d’origine juive hongroise. Né à Budapest en 1930, il a réussi à survivre à l’occupation des Nazis pendant la Seconde Guerre mondiale puis à s’échapper du pays, alors occupé par les Soviétique, en 1946. La fondation Open Society, qu’il a créée en 1984, a distribué plus de 200 millions de dollars à des organisations hongroises depuis la fin du communisme, afin de soutenir des causes humanitaires et de permettre à des voix souvent critiques du gouvernement de s’exprimer.
En retour, George Soros se retrouve présenté comme un démon et comme la source de tous les maux par le gouvernement de Viktor Orban. La rhétorique utilisée contre lui me rappelle la propagande antisémite de mon enfance selon laquelle les Juifs sont responsables de tous les problèmes dans le pays : la pauvreté, l’ignorance et les paysans sans terre.
Pire, le gouvernement présente Soros comme un agent de la « finance internationale », ce code bien connu pour dire « Juifs ». Nul besoin d’être explicitement antisémite ; on peut l’être de façon implicite. Le message est très clair pour la société hongroise qui n’a jamais vraiment abandonné ses propres préjugés à l’égard des Juifs.
Enfin, le gouvernement affirme que George Soros est responsable de l’afflux de migrants en Europe. Vous imaginez, vous, qu’un ancien investisseur de 86 ans soit allé en Syrie et en Irak pour demander poliment aux gens de venir en Europe ? Cette idée est un mélange de théories du complot et d’antisémitisme.
La majorité des Hongrois n’a pas accès aux média indépendants
Mais il faut aussi regarder au-delà des attaques contre George Soros.
Quand le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, parle d’homogénéité ethnique comme d’un facteur de prospérité pour le pays, cela m’inquiète. Cela me rappelle, en effet, une loi passée en 1941 sous le régime de l’ultra-nationaliste et collaborateur nazi, Miklos Horthy, qui bannissait toutes formes de relations sexuelles entre Juifs et non-Juifs au nom de la pureté ethnique. A l’époque d’Horthy, l’antisémitisme était une politique nationale. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, mais la haine à l’encontre des Juifs est rampante, et les théories du complot y visent la plus grande communauté juive d’Europe centrale.
Cette rhétorique haineuse est le produit d’un système politique qui devient de plus en plus autoritaire et intolérant sous le gouvernement du Fidesz, le parti politique de Viktor Orban. Cette rhétorique est utilisée par ce même gouvernement pour renforcer son emprise. Le gouvernement possède la majorité des médias, y compris les stations de radio et les chaines de télévision qui font les meilleures audiences dans les zones rurales où vit une grande partie de son électorat.
La majorité des Hongrois n’a pas accès aux média indépendants ; ils sont conditionnés pour croire en la propagande gouvernementale. Et le message y est aussi clair que direct : si vous critiquez le gouvernement, vous êtes un ennemi de la nation.
Une loi contre les ONG dirigée contre Soros
Le gouvernement cherche désormais à renforcer son contrôle sur les organisations non-gouvernementales (ONG) avec une loi s’en prenant à leur financement. Parmi les ONG visées : le Hungarian Civil Liberties Union et le Hungarian Helsinki Committee qui reçoivent des fonds de l’international… y compris de la part de la fondation Open Society de George Soros.
Le gouvernement déploie ainsi sa rhétorique antisémite afin de consolider son pouvoir tout en restant, tout au moins sur le papier, un Etat démocratique.
Il est pourtant bon de se rappeler qu’à l’époque d’Horthy également il y avait un parlement, et qu’il était possible d’exprimer des voix dissidentes dans quelques journaux d’opposition. Mais cela n’a jamais fait de ce régime une démocratie.
Le Fidesz est membre du groupe du Parti populaire européen, ce club de partis politiques conservateurs au sein de l’Union européenne. Mais le Fidesz n’est pas un parti conservateur.
Les partis conservateurs n’organisent pas de grandes manifestations pour défendre la souveraineté de la nation hongroise, contrairement à ce que l’on a vu en 2012 quand
400 000 Hongrois sont descendus dans les rues de Budapest à l’appel des média pro-gouvernementaux, avec en tête de cortège le tristement célèbre journaliste antisémite Zsolt Bayer.
Les partis conservateurs ne s’en prennent pas à la propriété privée, contrairement au Fidesz qui a nationalisé les fonds de pension en 2010 pour pouvoir financer les dépenses de l’Etat.
Les partis conservateurs ne réécrivent pas l’histoire, contrairement à l’Etat hongrois qui a établi le think-tank Veritas afin de minimiser la participation des Hongrois dans l’extermination de 500 000 Juifs hongrois durant la Seconde Guerre mondiale.
La loi sur les ONG que le gouvernement souhaite faire passer réduira au silence les dernières voix indépendantes présentes dans le pays. La propagande gouvernementale joue sur la peur de l’« Autre », que ce soit le migrant, le Juif, ou le capital étranger. Mais qui prête attention aux Hongrois ? Qui s’inquiète de l’état désastreux du système de santé et de l’éducation dans le pays ? En anéantissant les dernières voix critiques, la loi anti-ONG refermera le piège sur les véritables victimes du gouvernement : les citoyens hongrois eux-mêmes.
Bustes de Marianne, Hotel de Ville de Paris, novembre 2016. SIPA. 00779433_000029
Bustes de Marianne, Hotel de Ville de Paris, novembre 2016. SIPA. 00779433_000029
Alors que la laïcité – et son idéal d’émancipation – se situe au cœur de notre édifice républicain, elle se retrouve aujourd’hui attaquée et contestée dans sa légitimité. Certains, lui reprochant son sectarisme et son intolérance, plaident pour une laïcité ouverte ou accommodante. Si l’exercice du doute critique est salutaire et atteste de la volonté d’échapper à tout dogmatisme, le relativisme sceptique est un poison tout aussi dangereux. Pour être mieux armés et ne céder ni aux sirènes communautaristes, ni à ceux qui voudraient dévoyer la laïcité et la mettre au service de la xénophobie, il est urgent de rappeler l’esprit qui l’anime et de ne pas laisser tarir la source qui lui a donné naissance et qui doit continuer à l’alimenter.
Si la constitution française énonce en son article 1er que « la France est une République laïque, démocratique et sociale », c’est la loi de séparation du 9 décembre 1905 qui invente la laïcité à la française, proclame la liberté de conscience, garantit le libre exercice des cultes et pose le principe de séparation des Églises et de l’État. Est laïc un esprit, une institution qui a écarté la possibilité pour les instances religieuses d’être invoquées et évoquées pour le gouvernement des hommes et des choses. Il s’agit, dans le processus de laïcisation, de se délivrer de toute entreprise de soumission des consciences. Affirmer le principe de la liberté de conscience implique de manière nécessaire que l’élaboration des lois ne peut relever que de l’expression de l’ensemble des citoyens et non pas d’une conception particulière de l’homme qu’on imposerait à tous. C’est pourquoi la foi ne peut faire loi. Avec la laïcité, le politique s’émancipe par rapport au théologique et en retour, le théologique est protégé de toute ingérence du politique.
Elle doit être réaffirmée à l’école…
C’est alors ce processus de séparation qui permet de réunir dans une fraternité citoyenne des hommes séparés et divisés par leurs appartenances. Car la laïcité rend impossible l’établissement d’une religion hégémonique qui prétend au monopole de la pensée, de la morale, de la politique et l’oblige à rester dans son domaine. Elle devrait rendre impossible la condamnation des apostats, les intimidations, les fatwas vis à vis de ceux qui pourraient mettre à distance leur appartenance par la non pratique du jeûne, ou encore le refus de porter le voile. Ces intimidations au sein de la société civile sont intolérables et devraient être fortement dénoncées et combattues en nous rappelant de la parole d’Helvétius : « Qui tolère les intolérants se rend coupable de tous leurs crimes ».
La laïcité est donc à la fois notre héritage à préserver en même temps qu’une promesse encore vivante d’émancipation à promouvoir. Elle doit donc être réaffirmée avec force à l’école et promue avec courage à l’université ainsi que dans le monde du travail. Le processus de laïcisation commence historiquement par l’école avec les lois et textes réglementaires de 1881 à 1886 qui instituent l’école publique gratuite, laïque et obligatoire. Il rend possible l’émancipation du savoir par rapport à la croyance et substitue à l’argument d’autorité, l’autorité de l’argument. L’école est cet espace où l’on apprend à se déprendre de toutes les servitudes. L’École a donc pour finalité ultime de construire le citoyen et l’homme par l’instruction qui est une transmission de savoirs libres et libérateurs. C’est pourquoi une école de la République laïque n’inculque rien, n’impose aucune orthodoxie. Elle n’enrôle ni n’embrigade personne. Elle engage les jeunes esprits sur la voie d’une rationalité critique permettant de les mettre à l’abri de toutes les séductions mortifères qui conduisent aux fanatismes.C’est pour préserver cette noble mission que la loi du 15 mars 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostentatoires pour l’école primaire, le collège, le lycée et les classes préparatoires était indispensable pour mettre un terme au long flottement des pouvoirs publics et à l’appréciation des situations au cas par cas. Et c’est dans cet esprit que devrait être réaffirmée sans ambiguïté et avec autorité la circulaire Chatel du 27 mars 2012 sur l’interdiction de ces mêmes signes religieux ostentatoires pour les mères qui accompagnent les enfants dans le temps extrascolaire, car celles-ci, en tant que collaborateurs occasionnels du service public, sont soumises à une obligation de neutralité dans l’exercice de leurs missions d’intérêt général.
…et au travail
Mais il faut aller plus loin et ouvrir le débat sur la possibilité de soumettre les étudiants au principe de laïcité au sein des établissements d’enseignement supérieurs et d’introduire une limitation dans l’expression vestimentaire à l’Université comme l’avait fait la loi du 15 mars 2004 pour l’enseignement primaire et secondaire. Là encore, on retrouve aujourd’hui les mêmes hésitations et la même irrésolution qu’hier, alors que nul ne conteste la montée des revendications religieuses à l’université, avec les contestations du contenu des programmes, ou du mode d’organisation des travaux dirigés pour lesquels on demande une séparation des sexes, le refus de passer un examen avec un professeur de sexe féminin, et qui tentent d’imposer une tutelle intellectuelle rendant impossible la sérénité indispensable au libre exercice de l’étude, de la recherche et de la pensée critique.
Dans le monde du travail enfin, la laïcité doit pouvoir prévaloir. Un règlement intérieur doit pouvoir fixer des règles de neutralité confessionnelle dans les entreprises. On se souvient encore de l’affaire de la crèche Baby-Loup, association de droit privée, qui s’était enfin vu reconnaître dans un jugement de l’assemblée plénière de la cour de cassation du 16 juin 2014, après de nombreux rebondissements judiciaires et à quel prix, le droit de se donner des statuts et un règlement intérieur prévoyant une obligation de neutralité du personnel, impliquant interdiction de porter tout signe ostentatoire de religion. Là aussi, le diagnostic est connu. Les entreprises privées sont de plus en plus confrontées à des revendications religieuses, et notamment à des demandes d’aménagement du temps de travail durant le ramadan, de salles de prières, à des conflits sur le port de signes religieux ostensibles. La loi du 14 septembre 2016 semble prendre acte de ces évolutions en introduisant dans le code du travail le nouvel article L 1321-2-1 qui indique désormais : « Le règlement intérieur peut contenir des dispositions inscrivant le principe de neutralité et restreignant la manifestation des convictions des salariés si ces restrictions sont justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché ». Plus récemment, une prise de conscience semble se faire jour au niveau européen. La Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), dans deux arrêts du 14 mars 2017, reconnaît de manière claire mais nuancée à une entreprise la possibilité d’établir dans un règlement intérieur un principe de neutralité à ses salariés, en leur interdisant l’affichage de signes religieux, politiques et philosophiques, mais à condition que cette démarche poursuive un « objectif légitime », qu’elle soit justifiée, proportionnée et non discriminatoire.
Cependant, la vigilance et la lucidité restent de mise. Devant les provocations et les intimidations incessantes, il nous faut ensemble lutter contre ces deux maux caractéristiques de notre temps que sont le déni de la réalité et le manque de courage. Notre culture laïque, si elle n’est pas entretenue, finira par s’étioler et entraîner avec elle l’écroulement de toute une architecture mentale structurée par l’idéal d’émancipation. Et il nous faut poursuivre sans relâche cet idéal d’émancipation qui repose sur l’idée majeure selon laquelle la souveraineté d’un peuple sur lui-même se prépare dans la souveraineté de chaque homme sur ses pensées, par l’ouverture à la culture universelle permettant un décentrement critique, seul rempart contre les fanatismes.
Ruth Elkrief lors du débat à 11 candidats, avril 2017.
Ruth Elkrief lors du débat à 11 candidats, avril 2017.
En s’attaquant violemment à François Fillon et Marine Le Pen lors du grand débat, Philippe Poutou a ravi de nombreux téléspectateurs et internautes, clouant au pilori deux des candidats que beaucoup de Français adorent détester et bénéficiant sans doute de la grâce accordée aux successeurs de Christine Angot. Et même s’il en aura sans doute exaspéré également plus d’un, que ce soit par le ton employé, la désinvolture générale qu’il a manifestée tout au long de l’exercice ou sa volonté de ramener sans cesse le débat politique sur le plan moral, il sera parvenu à emporter à plusieurs reprises l’adhésion du public habituellement très formaté des débats télévisés.
Mais pour Ruth Elkrief, ce qui est gênant, ce n’est pas que M. Poutou invective les candidats en les appelant uniquement par leur nom de famille. Non, ce qui offusque la journaliste, c’est que certains spectateurs osent répondre par des applaudissements à ce qu’elle-même s’applique à faire ressembler à un show en cherchant par ses questions à dresser des candidats l’un contre l’autre ou en leur coupant sans cesse la parole pour leur poser des questions auxquelles ils sont précisément en train de répondre.
Le journaliste moderne, en effet, n’est pas là pour passer les plats, il doit être le centre du débat. Si polémique ou irrévérence il y a, il faut qu’il en soit l’instigateur. Il peut y avoir des « dérapages » mais à condition que ceux-ci soient contrôlés, autrement dit initiés par les questions des journalistes.
Mais surtout, son travail doit être visible par tous. Et comme Ruth Elkrief ne peut pas se montrer en train de téléphoner ou de préparer un sujet sur son ordinateur comme les journalistes de FranceTV info ou de Cash investigation, elle rappelle sa présence en interrompant les candidats à tout va au cas où l’exposition du programme de l’un d’eux deviendrait trop fluide et lui volerait la vedette. Ou pire, qu’un « petit candidat » parvienne à déclencher les rires d’une partie du public.
“C’est pas parce que je n’ai pas de cravate qu’il faut m’interrompre” #LeGrandDebat#poutou
Qu’on applaudisse une réplique de M. Poutou et que certains de ces applaudissements n’émanent même pas de son propre camp mais d’autres spectateurs ou de Jean-Luc Mélenchon lui-même, c’est un inacceptable débordement car comme la journaliste le rappelle après avoir invité à plusieurs reprises le public à ne pas applaudir la double intervention du candidat du NPA : « On est dans un débat présidentiel, chacun donne son opinion mais peut-être pas de réactions, vous êtes chacun derrière vos candidats, un peu de sérénité et de l’écoute pour tout le monde ! ».
Applaudir un candidat ne serait donc pas une réaction sereine et risquerait de priver d’écoute les autres intervenants. Mais c’est surtout le « vous êtes chacun derrière vos candidats »qui interpelle. Si les soutiens réagissent à ce que disent leur candidat, tout va bien puisqu’ils accomplissent leur devoir. Mais gare aux réactions trop spontanées qui risqueraient de gâcher toute cette mise en scène. Le cirque télévisuel autorise les mises à mort mais interdit les applaudissements.
On veut bien inviter les « petits » candidats, à condition qu’ils restent à leur place. Il ne faudrait pas qu’ils fassent trop d’ombre aux favoris des sondages et encore moins aux journalistes, les véritables stars des débats. Ruth Elkrief est déjà trop bonne d’accepter qu’on l’interrompe aussi souvent.
Plusieurs indices suggèrent que la journaliste auteur de l’article n’a pas eu le temps de se relire. Ou bien alors, qu’elle s’est relue sur écran. Soit dit en passant, c’est un vrai problème, sur lequel des spécialistes commencent seulement à se pencher mais dont tout le monde peut faire l’expérience : la relecture est beaucoup plus efficace sur papier que sur écran. Et quand on sait que l’on commet, en général, plus de fautes avec un clavier que le stylo en main (en cause, la nature et la vitesse plus difficilement contrôlable du geste), cela explique, nonobstant la réelle dégradation de l’enseignement de la langue, l’impression actuelle d’une prolifération des fautes, en dépit de l’existence des correcteurs automatiques (qui agissent souvent comme des machines à proposer des bêtises). Nos pédagos feraient bien de s’intéresser à ce sujet avant de généraliser l’utilisation des tablettes dans les classes. Si Mme Najat me lit…
Mais revenons à nos moutons. Pour moi, il y a deux éléments qui suggèrent un défaut de relecture :
« L’incertitude des électeurs rend le scrutin d’avril très incertain ». Cette figure porte le doux nom d’isolexisme mais, en l’occurrence, je soupçonne que sa présence ne soit pas le fait d’une intention stylistique particulière. Je crois que l’adjectif « incertain » n’est pas le mieux choisi ici. Je suggère: « le trop grand nombre d’électeurs indécis rend le résultat du scrutin d’avril très difficile à prévoir ». C’est une maigre besogne, mais avant qu’un logiciel de correction en fasse autant…
« Le sénateur socialisre ». Là, on voit que la journaliste a travaillé sans correcteur orthographique (qui eût bondi sur ce lapsus digital), ce qui me la rend sympathique, je l’avoue.
Examinons à présent le contenu de l’article.
Les trois paragraphes correspondent à trois phases du raisonnement, qui ressemblent au plan d’une dissertation ratée :
I. Non, Fillon n’est pas sous-évalué dans les sondages.
II. Si : Fillon est probablement sous-évalué dans les sondages.
III. Cette question n’a aucun intérêt.
Ce qui trouble, à la première lecture, c’est le décalage entre le caractère très alléchant du titre et la dernière phrase du texte, qui remet en cause l’intérêt même du sujet de l’article.
Autre point dérangeant, l’impression d’une contradiction interne. Et ce n’est pas qu’une impression. Dans le premier paragraphe, la journaliste écrit que « les instituts de conseil et de sondage BVA Opinion, Ifop, OpinionWay et PollingVox répondent en chœur: non, F. Fillon n’est pas sous-coté ». Pourtant, dans la deuxième partie du texte, les spécialistes cités comme accréditant l’hypothèse du « vote honteux » (et donc, implicitement, de la sous-estimation de Fillon dans les sondages) sont… Jérôme Sainte-Marie de PollingVox et Bruno Jeanbart d’OpinionWay.
Ce bref article est en grande partie constitué d’une compilation de citations. Ce qui surprend, en la matière, c’est l’irruption soudaine, parmi ces références, d’un sénateur socialiste…
Philippe Poutou lors du débat présidentiel du 4 avril 2017. SIPA. 00801028_000012
Philippe Poutou lors du débat présidentiel du 4 avril 2017. SIPA. 00801028_000012
Le lendemain du débat de mardi, le mainstream macroniste multipliait les spasmes de ravissement concernant la prestation de Philippe Poutou. Relayé par le gauchisme mondain, s’esbaudissant sur la « performance » de Philippe Poutou et la saluant de sonores « bravo camarade ! Merci camarade ! » Pour avoir rejoint Benoît Hamon, dans la volonté de foutre l’immunité parlementaire par-dessus bord alors qu’elle est une conquête démocratique. Trop transgressif ! Pour avoir défendu l’UE. Trop internationaliste ! Pour avoir refusé d’être sur la photo de groupe. Trop rebelle ! Pour être venu ostensiblement en pyjama débraillé sur le plateau. Trop rigolo !
Mais la vraie raison est ailleurs, Philippe Poutou ayant soigneusement fait ce pourquoi, trotskiste folklorique, il est à chaque élection présidentielle et disparaît entre-temps. Cette fois-ci c’était donner un coup de main à Macron. Et au passage si possible piquer des voix à Jean-Luc Mélenchon.
L’immunité parlementaire est une « immunité ouvrière »
Revenons d’abord sur la séquence qui plonge les petits-bourgeois dans le ravissement. Regardant alors François Fillon et Marine Le Pen jusqu’à présent protégés par leur immunité parlementaire, non pas des poursuites, mais des mesures de coercition rêvées par les très impartiaux PNF et Pôle financier, Philippe Poutou a lancé : « lorsque je suis convoqué au commissariat, je ne suis pas protégé par une immunité ouvrière ».
Et les ignorants de s’esclaffer. Mais ce n’est pas l’attitude de la juridiction d’exception acharnée à aider Macron à être élu qui lui pose un problème, c’est l’existence de l’immunité parlementaire. Dites donc Monsieur Poutou si vous étiez parlementaire vous en bénéficieriez, et heureusement. L’immunité parlementaire, principe démocratique issue de la séparation des pouvoirs, existe pour que l’élu du peuple puisse exercer librement son mandat. À l’abri des pressions de l’exécutif et du judiciaire. Ce n’est pas un sauf-conduit pour pouvoir commettre des infractions, cette présentation est stupide. C’est l’Assemblée elle même qui peut la lever. Mais avec Poutou, plus besoin d’élections et de mandat populaire, ce sont Eliane Houlette et Serge Tournaire qui doivent décider qui peut siéger. Lorsque les organisations ouvrières faisaient élire des députés, l’immunité parlementaire était un outil précieux qui les mettait à l’abri de l’arbitraire. Cette immunité est une conquête démocratique, qui est bien une « immunité ouvrière » lorsqu’elle protège des « parlementaires ouvriers ». Et pour qui connaît l’histoire du mouvement social, ce qui n’est pas le cas de Philippe Poutou, cette disposition a été précieuse à plusieurs reprises.
Il y a ensuite l’amour partagé avec Nathalie Arthaud de l’Union européenne, euro-enthousiasme qui repose sur le postulat selon lequel le Capital européen a atteint son stade suprême d’intégration via l’UE et doit donc être combattu par le monde du travail à l’échelle européenne. Alors que c’est justement l’incapacité de l’UE à réguler la compétition entre les bourgeoisies européennes qui rend l’UE obsolète. Cet aveuglement pour un soi-disant marxiste de l’évidence selon laquelle c’est d’abord sur le terrain national qu’il faut combattre le capitalisme national est caractéristique d’une étonnante capacité à l’ineptie politique. Comme lorsque le même Poutou, se lançant dans la mécanique quantique prétend qu’une musulmane peut être voilée et féministe, comme le chat de Schrödinger vivant et mort à la fois.
L’habit ne fait pas l’ouvrier
Et puis bien sûr, il y a eu la tenue et le refus d’être sur la photo de groupe. « Je suis ouvrier, alors je viens dans un dépenaillé cradoque, parce qu’un ouvrier c’est sale et mal habillé ».
Sur ce dernier point, m’est revenu un souvenir cuisant. Jeune avocat, j’étais collaborateur chez le premier bâtonnier communiste de l’ordre des avocats. Au barreau de Bobigny, bien sûr, puisqu’il exerçait dans le neuf-trois. Je me rappelle comment, il avait découpé l’article du Monde qui annonçait son élection pour l’envoyer fièrement à ses parents, ouvriers. Tous les samedis, j’enchaînais des permanences juridiques en mairie d’Aulnay-sous-Bois, de Bobigny, et de Sevran, toutes encore des communes ouvrières. J’apportais la bonne parole juridique à une soixantaine de personnes qui défilaient dans le petit bureau qu’on m’avait attribué. La première fois, considérant que le samedi on pouvait être un peu plus détendu, j’avais adopté ce qu’on appelle aujourd’hui le Friday wear. Blazer, chemise sans cravate.
Fatale erreur ! Le bâtonnier m’attendait pour me présenter au personnel municipal. Toute ma vie je me souviendrai de la mâchoire crispée à ma vue, et de ce que j’ai entendu : « Monsieur de Castelnau (en insistant sur la particule) vous êtes avocat, et c’est en tant qu’avocat que vous venez parler à ces gens, pour essayer de les aider. Et c’est à l’avocat qu’ils viennent se confier, pas à un copain. Vous êtes prié de venir habillé convenablement, je dirais « pimpant », ce sera votre façon de leur montrer que vous les respectez ». Rien que de me rappeler cette phrase j’ai encore les joues qui chauffent et les oreilles qui sifflent.
Alors Monsieur Poutou, les règles vestimentaires ont évolué vers un peu plus de détente et c’est tant mieux, mais lorsque l’on prétend représenter les ouvriers et être l’un d’entre eux on évite de se déguiser et de venir sur les plateaux en caleçon. Certes, cela fait glousser et frétiller les petits-bourgeois, mais c’est alimenter une forme de mépris social.