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Orwell, connais pas !

Orwell, connais pas !

orwell le monde

Une carte est souvent moins intéressante par ce qu’elle montre que par ce qu’elle cache et, sur une mappemonde ancienne, le curieux négligera les côtes aux contours précis pour scruter le rose tendre des terres inconnues ou le bleu vide de l’océan, là où devraient figurer des îles ou des continents. Ce qui happe le regard, ce ne sont pas les pleins, mais les creux et les trous.

Tel est précisément le cas de l’Atlas des utopies, numéro hors-série du Monde qui vient de sortir en librairie, faisant suite à quelques opus mémorables, comme les Atlas des religions, des migrations ou des civilisations. Un Atlas qui, en outre, s’amuse à jouer sur les mots, l’utopie étant étymologiquement le « lieu qui n’est pas ». Sauf que, bien entendu, elle n’est pas que cela. Dès l’origine, en effet, dès le livre de l’humaniste anglais Thomas More qui, en 1516, donne son nom au genre, se dévoile l’oscillation qui en constitue l’essence : le balancement entre rêve et projet, entre l’espoir et le souhait, entre u-topie, le lieu qui n’est pas,  et eu-topie, le pays du bien, la république parfaite. Trois siècles plus tard, le Dictionnaire de l’Académie, qui consacre l’entrée dans la langue française de ce qui est devenu un nom commun, définit l’utopie comme « un plan de gouvernement imaginaire où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun ». Ce qui se cartographie, ce sont donc ces projets imaginaires − lesquels supposent que l’on peut passer du rêve à la réalité et que par ses propres forces, par la technique et par la science, l’homme est en mesure de construire une société parfaite, réunifiée, réconciliée. À cet égard, l’Atlas des utopies offre aux lecteurs un panorama qui, au premier abord, semble presque exhaustif, évoquant aussi bien  les sources de la pensée utopique que les « utopies en marche » des XIXe et XXe siècles, ou les « utopies de demain ». Bref, de quoi alimenter en sujets divertissants les longues soirées d’hiver et les dîners où l’on s’ennuie. Pourtant, le plus intéressant est sans doute ailleurs : dans les trous de la carte. Dans les sujets qui n’ont pas été abordés ou à peine, et qui, au fond, nous en disent plus que les articles des « experts » réunis pour l’occasion.[access capability=”lire_inedits”]

Car ce qui étonne, dans cet Atlas, c’est la place limitée faite aux questions politiques − alors que l’État et la société constituent pourtant l’objet ordinaire du récit ou du projet utopique. Sans doute, comme le soulignait le philosophe Miguel Abensour, existe-t-il, à côté d’utopies « hantées par la recherche de la Constitution parfaite », d’autres utopies qui, « à l’inverse, se déprennent du désir de l’État »[1. M. Abensour, Le Procès des maîtres rêveurs, Arles, Sulliver, 2000, p. 42.] et qui, s’engageant sur des sentiers qui bifurquent, proposent des approches libertaires, éclatées, en rupture avec l’ambition habituelle de construire le paradis terrestre. Cependant, ces dernières ont toujours été très marginales, pratiquement dépourvues de lecteurs et d’impact. L’utopie, fondamentalement, n’est pas un beau rêve portant sur tout et n’importe quoi, ni la mise en forme d’une chimère quelconque, mais bien la projection de l’idée de perfection dans l’ordre politique. C’est d’ailleurs ce qui lui confère une consistance conceptuelle tout en l’inscrivant, comme cet Atlas est supposé le montrer, dans l’espace et le temps, dans l’histoire et dans la géographie.

Or, cette dimension politique semble bien peu présente : un peu comme si l’Atlas des religions avait délibérément évité de parler de Dieu. Le plus gênant, en effet, est la manière dont cet Atlas occulte la dimension foncièrement totalitaire de l’utopie.

Vers la fin des années 1970, en effet, des penseurs à la mode, relayés par la grande presse[2. 2. Cf « L’utopie, c’est le goulag ! », Magazine littéraire, juillet 1978.], ont cru découvrir ce que les grandes contre-utopies − celles de Zamiatine, d’Huxley, voire d’Orwell ou d’Halévy −, dénonçaient avec une violence tragique depuis plus d’un demi-siècle : le fait qu’en prétendant imposer le paradis sur terre, on finit toujours par instaurer l’enfer : qui veut faire l’ange, fait la bête. Si l’utopie se propose d’établir une société parfaite, elle est amenée, par définition, à remodeler dans son ensemble une réalité qui ne l’est pas : et donc, à rééduquer ceux dont elle veut faire des « hommes nouveaux », puis à les contrôler en permanence afin de prévenir toute rechute. Et bien sûr, à éliminer tout (et tous ceux) qui pourrai(en)t faire obstacle à la réalisation accélérée du paradis. Comme l’écrit Boris Cyrulnik dans son article de l’Atlas, « les utopies sont meurtrières, en toute innocence ». Pire : elles le sont en toute (bonne) conscience, convaincues que la sublimité des buts qu’elles se proposent − le bonheur, la vertu, l’égalité et l’émancipation − légitiment toutes les mesures nécessaires, jusqu’aux plus sanguinaires, génocide inclus. La fin justifie les moyens. Pour la plus grande fureur de certains, le catalogue de la grande exposition sur l’utopie organisée en 2000 par la BNF et la New York Public Library n’avait d’ailleurs pas hésité à ranger le nazisme et le stalinisme du côté de l’utopie, à exposer des photos du goulag et du congrès de Nuremberg, ou à rappeler que Mussolini, huit ans à peine avant la marche sur Rome, avait fondé une revue intitulée Utopia.

On comprend pourquoi les initiateurs de l’Atlas des utopies ont préféré se boucher pudiquement les oreilles, et récuser une assimilation qui risquait d’assombrir quelque peu le tableau enchanté qu’ils proposent aux lecteurs. « En pleine crise de croissance et de sens, soulignent-ils ainsi dans l’éditorial qui ouvre l’Atlas, avons-nous perdu notre capacité à rêver collectivement et à nous imaginer ailleurs, autrement, demain ? Ce serait fort triste ». Et d’appeler à la rescousse, pour guérir le malaise, le docteur subtil de la réhabilitation utopique, Miguel Abensour, chargé de donner le ton à l’ensemble dans une introduction où il déclare que l’utopie fut et demeure « une nécessaire technique de réveil ». Le rêve comme technique de réveil ? Seuls des butors, claironne Abensour depuis trente ans, seuls des esprits obtus, des petites têtes, des écoliers en droit, des équarrisseurs de concepts pourraient être assez sots, ignorants et balourds pour ne pas le comprendre. Et pour se laisser piéger par des analogies, des échos, des répétitions, au point d’affirmer que le totalitarisme est utopique, et l’utopie totalitaire. Ce qui est faux, rappelle doctement Abensour, vu que le totalitarisme enferme quand l’utopie émancipe, et que ce qui fait pencher parfois cette dernière du mauvais côté est précisément ce qui, en elle, n’est pas utopique.

Voilà pourquoi votre fille est muette, et voilà comment la méthode Coué permet d’évacuer à bon compte un constat qui risquait effectivement de casser l’ambiance, celle qu’annoncent les éditeurs dans leur éditorial susmentionné : « Heureux les utopistes ! » Car sans ce tour de passe-passe, sans cet oubli volontaire, il aurait fallu ajouter à ce titre optimiste une précision d’importance, et qui l’est est un peu moins : heureux les utopistes, mais malheureuses, en revanche, les innombrables victimes de leurs rêves, passés, présents et à venir. Mais cela aurait été « trop triste ».[/access]

Atlas des utopies, numéro hors-série Le Monde / La Vie, 188 p., 12 euros.

Décembre 2012 . N°54

Article extrait du Magazine Causeur


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est né en 1964. Il est professeur de droit public à l’université Paris Descartes, où il enseigne le droit constitutionnel et s’intéresse tout particulièrement à l’histoire des idées et des mentalités. Après avoir travaillé sur l’utopie et l’idée de progrès (L’invention du progrès, CNRS éditions, 2010), il a publié une Histoire de la politesse (2006), une Histoire du snobisme (2008) et plus récemment, Une histoire des best-sellers (élu par la rédaction du magazine Lire Meilleur livre d’histoire littéraire de l’année 2011).

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