Une carte est souvent moins intéressante par ce qu’elle montre que par ce qu’elle cache et, sur une mappemonde ancienne, le curieux négligera les côtes aux contours précis pour scruter le rose tendre des terres inconnues ou le bleu vide de l’océan, là où devraient figurer des îles ou des continents. Ce qui happe le regard, ce ne sont pas les pleins, mais les creux et les trous.

Tel est précisément le cas de l’Atlas des utopies, numéro hors-série du Monde qui vient de sortir en librairie, faisant suite à quelques opus mémorables, comme les Atlas des religions, des migrations ou des civilisations. Un Atlas qui, en outre, s’amuse à jouer sur les mots, l’utopie étant étymologiquement le « lieu qui n’est pas ». Sauf que, bien entendu, elle n’est pas que cela. Dès l’origine, en effet, dès le livre de l’humaniste anglais Thomas More qui, en 1516, donne son nom au genre, se dévoile l’oscillation qui en constitue l’essence : le balancement entre rêve et projet, entre l’espoir et le souhait, entre u-topie, le lieu qui n’est pas,  et eu-topie, le pays du bien, la république parfaite. Trois siècles plus tard, le Dictionnaire de l’Académie, qui consacre l’entrée dans la langue française de ce qui est devenu un nom commun, définit l’utopie comme « un plan de gouvernement imaginaire où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun ». Ce qui se cartographie, ce sont donc ces projets imaginaires − lesquels supposent que l’on peut passer du rêve à la réalité et que par ses propres forces, par la technique et par la science, l’homme est en mesure de construire une société parfaite, réunifiée, réconciliée. À cet égard, l’Atlas des utopies offre aux lecteurs un panorama qui, au premier abord, semble presque exhaustif, évoquant aussi bien  les sources de la pensée utopique que les « utopies en marche » des XIXe et XXe siècles, ou les « utopies de demain ». Bref, de quoi alimenter en sujets divertissants les longues soirées d’hiver et les dîners où l’on s’ennuie. Pourtant, le plus intéressant est sans doute ailleurs : dans les trous de la carte. Dans les sujets qui n’ont pas été abordés ou à peine, et qui, au fond, nous en disent plus que les articles des « experts » réunis pour l’occasion.

Atlas des utopies, numéro hors-série Le Monde / La Vie, 188 p., 12 euros.

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Frédéric Rouvillois
professeur de droit public à l’université Paris Descartesest né en 1964. Il est professeur de droit public à l’université Paris Descartes, où il enseigne le droit constitutionnel et s’intéresse tout particulièrement à l’histoire des idées et des mentalités. Après avoir travaillé sur l’utopie et l’idée de progrès (L’invention du progrès, CNRS éditions, ...