En ce début d’année 2019, si l’on tente de s’élever au-dessus de l’agitation politico-médiatique, on ne peut qu’être saisi par la grande incertitude qui marque la vie politique, financière, économique, diplomatique de la planète.

Et cela gagne les médias qui, il y a quelques semaines, titraient tous : « Et si Trump avait raison… ? » Puis, à la suite d’une baisse des indices boursiers aux Etats-Unis, certains d’entre eux avaient imprudemment programmé : « Le krach de Trump », sans point d’interrogation. Imprudemment car, après leur pire chute hebdomadaire depuis 2008, à la veille de Noël (chute de plus de 20% en peu de temps, ce qui se produit juste avant un krach), Wall Street a aussi connu peu après sa meilleure séance depuis 2009.

Tout est fait pour n’y rien comprendre

Ceci contredit absolument l’utilisabilité des cours boursiers pour tirer des leçons de politique ou d’économie. La Bourse fonctionne comme un révélateur d’événements vrais ou faux, réels, supposés ou anticipés, dans des domaines hétéroclites pouvant concerner : une ou plusieurs entreprises (résultats et événements managériaux ou faits politiques externes), une crise économique, politique ou géopolitique majeure (notamment l’anticipation de l’explosion d’une bulle ou une guerre).

Jamais autant de grandes incertitudes, et de telles ampleurs, n’ont pesé sur le monde. Par-delà les indices, les querelles d’experts et de chroniqueurs patentés contribuent à jeter le trouble car, souvent comme des « animaux savants », ils répètent leurs schémas, se reposent sur des statistiques choisies et des données fragmentaires, et toujours sont incapables ou réticents à rechercher les causes premières et profondes du grand désordre mondial persistant.

Ce désordre est avant tout notionnel, conceptuel, dialectique, ou, plus largement, philosophique. Il affecte l’économie et l’organisation politique.

La subversion de l’économie

L’économie, en premier lieu, n’est plus définie par ses objectifs, mais subie dans ses errances et inventions spéculationistes. Et on nous persuade d’avoir à les suivre comme si c’était la seule voie possible. Ainsi en ce qui concerne, la monnaie, la dette et le commerce mondial.

S’agissant de la monnaie, deux aberrations :

D’abord l’Euro, qui met les économies nationales au service de cette devise et non l’inverse. Avec la situation économique, et donc sociale, calamiteuse que l’on voit en Grèce, en Espagne, en Italie, en Espagne, en France.

Ensuite, l’incontinence des banques qui continuent, par l’émission monétaire résultant de crédits non couverts par leurs fonds propres, à émettre de la monnaie (de la fausse monnaie comme l’avait démontré notre prix Nobel, Maurice Allais). Cette gabegie monétaire encourage les spéculations boursières et enfle la bulle de la dette mondiale qui serait désormais de 200 à 300% du PIB mondial (la Chine contribuant à près de 50 % de cet enflement). Or il n’est pas d’exemple de bulle qui n’ait éclaté à force d’enfler, avec les ravages que l’on a vu en 2008.

La dette en résulte. Mais elle subit aussi un paradoxe : si la fabrication laxiste de monnaie est permise aux banques privées et aux banques centrales (notamment le « quantitative easing » par la BCE), le découvert est interdit, à l’euro près, aux particuliers. Et interdit aux Etats membres de l’UE : conformément à l’article 126 du Traité européen (TFUE), le déficit budgétaire ne doit pas dépasser 3 % du PIB et la dette publique ne doit pas excéder 60 % du PIB. Dans la zone euro, seuls les Pays-Bas et l’Autriche respectent ces critères aveugles.

Partout, en Europe, en Amérique et en Afrique, la situation humaine se dégrade du fait de la prise en tenaille des systèmes socio-économiques entre la contrainte de la mondialisation (ouverture des frontières) et les contraintes nationales qu’elles soient sociales, environnementales et monétaires.

S’agissant du commerce mondial, il a été lui aussi érigé en dogme et imposé (sans débat scientifique ni libre choix démocratique des peuples) par l’accord de Marrakech (OMC). Dès lors, il s’ensuit de fortes et légitimes tensions sociales, immédiatement répercutées politiquement, qui vont entretenir l’incertitude, voire le doute, l’inquiétude ; enfin la colère. Ces tensions sociales se sont exprimées successivement par les « émeutes de la faim », les « printemps », notamment arabes, les « balais citoyens », les « gilets jaunes ». Ce dernier mouvement, le plus récent, et qui fait tache d’huile dans d’autres pays, est le plus abouti car il corrèle, très clairement, les difficultés de survie économique et familiale à des choix politiques, et ces derniers à un système prétendument démocratique, bétonné en réalité par des intérêts du capitalisme globalisé et financiarisé. Ce désordre mondial ne peut que s’amplifier, les mêmes causes produisant les mêmes effets.

Le politique enchaîné

L’organisation politique est tout aussi invertie que la configuration économique. Si l’économie officielle consacre le Triomphe de la cupidité (selon le livre d’un autre Nobel, J.E  Stiglitz), la construction politique a pour principe, désormais, de mettre le politique en sujétion de cet économie invertie. On peut donc parler, là encore, d’inversion politique puisqu’il il s’agit de revenir sur des progrès séculaires qui avaient fait l’objet de remarquables expériences à Athènes, et de résurrections en Europe et aux Etats-Unis à la fin du XVIIIe siècle : la Démocratie et la République. Il s’est agi, en effet, de supprimer peu à peu, sous des prétextes divers, la souveraineté des nations et la souveraineté des peuples qui en est le fondement.

A cause de l’OMC, mais aussi d’autres accords multilatéraux, les nations et les peuples sont interdits de choisir librement les cadres et les règles de leur commerce international. Il en a résulté, pour les pays les plus avancés socialement et techniquement, la destruction de leurs entreprises et le pillage de leurs savoir-faire. L’Union européenne (UE) s’est volontairement pliée à cette sujétion, abandonnant un de ses deux grands principes fondateurs, inscrits dans les traités : la préférence communautaire.

A cause de l’OMC, l’UE a imaginé un outil et une stratégie politiques. Cet outil fut l’Euro ; cette stratégie est la réduction des souverainetés nationales. Dans une perspective purement doctrinaire, l’Etat fédéral européen est remis en dépôt à une aristocratie cooptée et transnationale. Pour bien montrer qui était le maître, on fit revoter des peuples qui n’avaient pas « bien voté » ou, pire, on effaça le vote souverain du peuple de France, lors du referendum de 2005, par la forfaiture du Congrès en 2008 (Traité de Lisbonne, évidemment nul et non avenu pour cette raison d’illégitimité).

Trump rebat les cartes

La propagande officielle insiste complaisamment sur les menaces que feraient courir au bel ordonnancement du TINA (« There is no alternative ») ou de sa forme repeinte du PCC (« Pas de changement de cap »), les fortes revendications populaires venant des gens qui souffrent et qui sont angoissés. On stigmatise (souvent avec des arguments grotesques ou diffamatoires) les populismes, les souverainismes, les protectionnismes commerciaux et migratoires. Et cette caste richissime et frauduleuse vient donner des leçons d’abnégation et de démocratie. Toutefois, la faillite de la Caste a commencé. Du Brexit à l’Italie en passant par les carrefours français et les pays d’Europe centrale, bientôt de l’Espagne, monte la lame de fond de la Vie qui va balayer les résidus de l’ancien monde, infructueux, avide, cynique, inculte et méprisant.

Le discours officiel refuse de comprendre ce que veut faire Trump.

Sur le plan économique, il peut réussir à briser l’étreinte chinoise qui met à mal les économies des nations du monde avec pour objectif un projet hégémonique non démocratique, non libéral et quasi racial (impérialisme Han). La Chine, dont la dette est de 200 ou 300% de son PIB, peut craindre des troubles sociaux majeurs si elle n’exporte plus ; or Trump essaie de faire redémarrer ses usines. Ce sera là le choc du XXIe siècle et l’Occident aura intérêt à appuyer cette démarche ; mais les pays européens devront néanmoins défendre leurs intérêts face aux Etats-Unis.

Sur le plan militaire et géopolitique, Donald Trump veut restituer sa suprématie technologique à son armée, ce qui supposera des économies de dépenses « improductives » (Corée, Syrie, Irak, Afghanistan, OTAN) en s’entendant t avec les Turcs, les Arabes, les Russes, afin de réinvestir dans la recherche l’industrie et l’équipement des armées. Et nous serons sans doute surpris en découvrant un accord avec l’Iran en 2019. Les discussions n’ont jamais cessé.

Or en Europe, seules la France et le Royaume Uni sont encore crédibles sur le plan militaire ; pour l’instant.

L’heure des choix

L’affrontement idéologique final, inéluctable, qui a d’ailleurs commencé, sera d’une immense virulence : l’ancienne caste veut préserver ses avantages et ses privilèges injustes, ne se rendant pas compte qu’elle tresse la corde qui va la pendre. Les savants : philosophes, économistes, juristes, historiens, géographes, psychosociologues, pédagogues, démographes, doivent déjà penser le monde de demain.

Trois questions majeures seront posées. La première sur le niveau de décision : organismes supranationaux ou nations (ce qui n’interdit pas pour autant les coopérations). La deuxième portera sur la conception de l’homme, de sa famille, de sa nation, de sa démocratie, de son système d’instruction. La troisième, en harmonie avec les réponses données à la première et à la deuxième question, sur la conception de l’économie, de l’entreprise, de la fiscalité, de la monnaie, de la finance, de l’environnement.

Donald Trump et Giuseppe Conte ont commencé à poser ces questions. Et ils ne sont pas les seuls. Car ils sont suivis par leurs opinions publiques. Ceci devrait forcer à l’écoute et pas à de vagues et méprisants anathèmes. Car le XXIe siècle sera philosophique ou ne sera pas…

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