Hier, un élève de 15 ans essayait calmement de m’expliquer que les juifs s’entraident et qu’ « ils ne sont pas radins entre eux ». Deux heures auparavant, un gamin de 13 ans évoquait  l’agression de Créteil tout en constatant, que « les juifs ont de l’argent, ça s’explique ». Non, cela n’arrive pas tous les jours, non ce n’est pas systématique, mais c’est là, souvent dormant mais bien présent,  et que l’enseignant qui oserait aujourd’hui affirmer que ces préjugés antisémites d’un autre âge n’ont pas cour dans les classes de certains territoires se lève. Il serait l’île dans un océan. Il y a de quoi être en colère. En colère contre certains de mes collègues professeurs qui, quand, quelques-uns, nous commencions à dénoncer les propos antisémites d’élèves au début des années 2000, me disaient : « non, ce n’est pas vrai, nos élèves ne peuvent pas être antisémites » ou étaient visiblement gênés et refusaient d’affronter cette réalité. En colère contre les militants de ce qui est toujours mon syndicat qui, lors de réunions, nous stigmatisaient, nous traitaient de « réacs », de « fachos », de « racistes ».

En colère contre la presse marquée à gauche qui, non seulement ne voulut rien voir mais qui, quand elle évoquait le sujet sous l’angle d’une question, nous affublait des mêmes qualités en y ajoutant la dimension parano. Ceux qui ont été attentifs ont pu rire à gorge déployée quand l’éditorial du Monde du 23 juillet 21014 nous annonçait « il faut regarder cette vérité en face : il y a un nouvel antisémitisme en France». La blague !!!! Il faut vraiment tout ignorer de ce qu’il se passe dans notre pays depuis quinze ans pour oser écrire un truc pareil en juillet dernier! Ou bien il faut être aveuglé, aveuglé par ses certitudes, par ses schémas mentaux qui tiennent lieu d’idéologie. En octobre dernier, la Fondapol réunissait un panel de personnalités à Sciences Po pour discuter de l’antisémitisme actuel, réunion à l’issue de laquelle Le Figaro et Libération faisaient paraître des tribunes. On m’en demanda une, pour Libération. Je l’envoyais. Refusée car « trop violente ». Peut-être parce que j’ose y affirmer que l’antisémitisme qui vient peut être aussi un « fait culturel » ? Mais non voyons, on le sait ! Tout est social ! Cachons donc cette réalité que nous ne sourions voir. On le sait, quand la réalité contredit l’idéologie, c’est la réalité qui a tort… Mais la réalité nous rattrape. Les faits divers s’accumulent et avec eux la banalisation. Les juifs ses sont sentis seuls au moment des affaires Halimi et Merah, seuls dans les rues, lors des manifestations populaires car le peuple qui avait l’habitude de manifester avec eux depuis la fin de la guerre, le peuple des militants de gauche, n’était plus là. Ces gens de gauche qui rêvaient que Merah soit un skinhead, que Nemmouche soit un néo-nazi et que Youssouf Fofana soit un fou. Raté, à chaque fois…

L’école a-t-elle les moyens aujourd’hui d’endiguer la vague de préjugés qui ont mené à l’agression de Créteil et à l’assassinat d’Ilan Halimi ? Le discours public et notamment de la presse, a-t-il les moyens de faire comprendre en quoi ces agressions et ces crimes disent plus que les actes eux-mêmes ? Il suffit de lire les commentaires des forums, les tweets et autres murs Facebook pour en douter. Il y a 15 ans, ces discours ne s’étaient pas encore étendus et n’avaient pas gagné autant d’esprits faibles et ignorants. Il y a 15 ans, cet antisémitisme n’était pas encore, dans certains espaces, un fait culturel. Les gens qui y sont menacés, agressés, frappés peuvent remercier toutes ces belles âmes qui n’ont rien voulu voir ou qui continuent de s’aveugler. Ils les remercient avant, peut-être, si ce n’est déjà fait,  de leur dire au revoir et bonne chance.

*Photo : 20 MINUTES/GELEBART/SIPA. 00674227_000011.