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Noël à Paris, c’est pas un cadeau

On n’a rien vu venir. Certes, quelques intellectuels, à l’image d’Elisabeth Badinter, ou une institution comme le Haut Conseil à l’Intégration, tentent régulièrement d’alerter l’opinion au sujet des menaces pesant sur la laïcité. Seulement, aveuglés par la paille islamiste, ils ne voient pas les poutres bien de chez nous. Le danger ne vient pas du communautarisme qui se déploie tous azimuts, des revendications religieuses qui se multiplient de l’école à l’entreprise, ni même des abrutis qui ont incendié le siège de Charlie Hebdo. Ce qui menace la laïcité, c’est l’ordre moral ancienne manière. Le catholicisme, voilà l’ennemi !

Ces jours-ci, c’est donc à tous les coins de rue que la laïcité est attaquée. Pour commencer, il y a ces hordes catho-tradis (plusieurs centaines d’enragés puissamment armés de croix et de missels) qui bombardent à coups d’œufs pourris ou de prières les scènes où sont jouées des œuvres « blasphématoires ». Pour ma part, je pense qu’un cours sur la philosophie des Lumières, voire sur Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin, leur ferait le plus grand bien. Et je trouve par ailleurs désolant qu’ils témoignent de leur attachement à la modernité en proclamant leur statut de majorité opprimée, victime, comme tout groupe qui se respecte, de la phobie de ses contemporains. Mais bien qu’ils aient, ces dernières semaines, rendu difficile l’accès à RTL pour cause de présence policière massive autour du Théâtre du Rond-Point, j’avoue avoir du mal à les percevoir comme un danger pour la République – preuve, sans doute, que ma vigilance faiblit.

Ce n’est pas tout. Il y a aussi ces conifères décorés comme des généraux en retraite que des inconscients appellent encore « sapins de Noël ». Il y en a même un dans la cour de l’Elysée : voilà à quoi sert l’argent du contribuable, à endoctriner les masses avec de vieilles lunes. Alors, s’ils ne peuvent renoncer à ces symboles archaïques et outrageants, que mes concitoyens fassent au moins l’effort de parler « d’arbres de la laïcité » quand ils vont chercher le leur (ou le rapporter après usage comme le fait tout bon citoyen éco-responsable) à la grande surface du coin. Encore que si beaucoup de commerçants souhaitent prudemment de « bonnes fêtes » à leur clientèle, certains s’obstinent à lui infliger ces « Joyeux Noël !» d’un autre temps. Ils devraient suivent l’exemple du gouvernement de la province canadienne de l’Ontario qui a invité ses employés à fêter « les célébrations dites du solstice d’hiver », les vœux de Noël risquant, parait-il, de heurter les sensibilités culturelles et religieuses différentes. Mais on peut aussi préférer les très poétiques « Joyeuses festivités saisonnières » ou « Joyeux long congé ». Et bonne année de connerie, on a le droit ? Après les chants, la crèche et le sapin, les décorations et vœux de Noël sont en effet menacés de disparition au Canada. « Service Canada », l’organisme chargé de distribuer les prestations sociales, a récemment voulu interdire les décorations de Noël dans les lieux publics. Le gouvernement a finalement reculé devant la grogne mais journalistes et élus sont très attentifs à expurger leur langage de tout ce qui pourrait donner au 25 décembre une connotation chrétienne.

Il est facile de se payer la tête des Canadiens, mais comme on dit à Ankara, faudrait voir à balayer devant sa porte. Or, un titre de L’Express révèle que « le maire de Neuilly invite… à la messe ». On apprend à la lecture de l’article que, par souci d’économiser les deniers publics, Jean-Christophe Fromantin a décidé de remplacer les nombreuses cérémonies de vœux par un unique concert où sera jouée la « Grande Messe en ut mineur » de Mozart. Citant des élus courageux, laïques et anonymes, la consœur de L’Express souligne le caractère « ambigu » de l’événement, d’autant plus, précise-t-elle, qu’il est organisé « par un homme qui a dû se défendre à plusieurs reprises d’être membre de l’Opus Dei, organisation controversée de l’Eglise catholique ». Ah bon, ce n’est pas l’Eglise elle-même qui est controversée – et dont il faudrait en conséquence exiger l’interdiction sur le champ ? Et puis, se défendre d’une accusation, n’est-ce pas déjà un aveu ? À l’appui de cette affirmation, la journaliste renvoie à un vieil article de Libération qui faisait état de « ragots » colportés par les adversaires de Fromantin – en l’occurrence le jeune Sarkozy mais c’est une autre histoire. Trois ans et un peu de bonne volonté suffisent donc à transformer un ragot en information digne de L’Express. Gageons que cette estimable journaliste ne voit aucune ambiguïté dans les cérémonies organisées par de nombreuses municipalités pour célébrer la fin du Ramadan. Elle pense certainement que les prières organisées dans les rues de Paris ou Marseille sont une réponse légitime au sous-équipement de la France en mosquées, mais doit prôner la plus grande sévérité à l’encontre des catholiques énervés ou exaltés qui envahissent le parvis de Notre Dame pour y prier – vous n’allez pas me dire qu’on manque d’églises ?

Qu’on n’essaye pas de m’entuber avec des considérations artistiques. Mozart ou pas, une messe est une messe. Dans ce bastion de la Réaction qu’est Neuilly, c’est franchement louche. Il serait bon de l’interdire, de même que le Requiem et toute la musique religieuse. Dans la foulée, expulsons des librairies Chateaubriand et les innombrables auteurs manifestant de coupables tendances chrétiennes. Enfin, débarrassons les musées des « Descentes au tombeau » et autres « Annonciations », insultantes pour tout esprit laïque. À la place, on installera des rappeurs ou des artistes issus de la diversité. Du coup, comme il ne restera plus grand-chose de la culture française, on pourra fermer les écoles. En plus d’avoir sauvé la laïcité, on aura réglé le problème de la dette.


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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