Engagées dans le combat contre l’exploitation du gaz de schiste, Doris Buttignol et Carole Menduni ont réalisé le documentaire No Gazaran en salles depuis la semaine dernière.

Daoud Boughezala : Fruit d’une enquête de trois ans, No Gazaran nous alerte sur les dangers des gaz de schiste. Mais si nous mettions au point une technique d’extraction sûre, pourquoi la France se priverait-elle d’une ressource énergétique domestique?

Doris Buttignol et Carole Menduni  : Il n’existe pas de technique d’exploitation sûre des gaz et huiles de schiste. À partir du moment où on fracture la roche mère, on fait remonter des éléments (métaux lourds, particules radioactives…) du sous-sol profond à la surface en contaminant les couches intermédiaires.

Aux Etats-Unis, l’exploitation s’est faite dans un  cadre de dérégulation (Halliburton loophole) mis en place en 2005 par Dick Cheney lorsqu’il était vice-président sous George W. Bush qui exempte les gaziers pratiquant la fracturation hydraulique de la loi sur l’eau potable. Depuis 2009 plusieurs membres du Congrès tentent de faire invalider cette loi qui explique que la fracturation hydraulique chimique est pratiquée à si grande échelle sans que les dégâts environnementaux et sanitaires soient imputables aux industriels. Exploiter le gaz de schiste en France n’entraînerait pas de gains économiques pour la population, notamment parce que l’expérience américaine n’est pas transposable. Thomas Porcher, auteur du Mirage du gaz de schiste, rappelle que la production de gaz ne crée que très peu d’emplois c’est pour cela que les spécialistes la qualifient de « rente gazière ». Pour créer des emplois, il faut forer massivement et en continu, comme le font les Etats Unis. L’exploitation du gaz de schiste ne ferait pas baisser les prix du gaz en Europe car le marché du gaz européen ne fonctionne pas comme le marché du gaz américain, c’est un marché plus rigide. Pour que le prix baisse, il faudrait produire une part de marché suffisamment forte pour être en position de renégocier les contrats avec nos fournisseurs traditionnels.

La fracturation hydraulique est-elle une technique incontournable? Pourquoi ne gêne-t-elle pas la Pologne alors que la loi française interdit toute expérimentation en la matière?

Pour l’instant, il n’existe pas d’autre technique opérationnelle que la fracturation hydraulique. Celle récemment défendue par Arnaud Montebourg par fracturation au fluoropropane est de la bouche même des pétroliers dangereuse pour l’environnement, aléatoire et très coûteuse.

« La fracturation hydraulique à base d’eau est selon nous la technique fiable et éprouvée », explique Bruno Courme, directeur de Total Shale Gaz Europe. « Il n’y a pas véritablement d’alternatives », acquiesce Pascal Baylocq, président du club de réflexion sur les hydrocarbures de roche mère. « Pour les gaz de schistes, aucune autre technologie n’est disponible, à notre connaissance », renchérit Gilles Pijaudier-Cabot, directeur du laboratoire des fluides complexes et leurs réservoirs. Des avis qui traduisent le message des industriels : la fracturation hydraulique reste incontournable.

De surcroît, une récente étude de l’Office américain de géologie démontre que l’usage de la fracturation hydraulique peut générer des tremblements de terre pouvant atteindre 5,7 sur l’échelle de Richter. Au même moment, la production de gaz issu de la fracturation hydraulique vient d’être stoppée dans le Queensland en Australie après la découverte d’amiante dans les fluides de forage résultant de l’utilisation de la fracturation hydraulique.

Vous vous référez fréquemment à l’exploitation du schiste aux Etats-Unis. Contrairement à une idée reçue, cette industrie n’est plus très florissante. Pourquoi?

La soi-disante “révolution du gaz de schiste” aux Etats Unis se révèle être un échec. L’extraction de gaz de schiste est en train d’être abandonnée par des compagnies comme Shell et BP en raison de sa non-rentabilité. Il faut comprendre que les industriels ont gagné de l’argent sur la spéculation liée au mirage du gaz de schiste et non sur l’exploitation (le gaz est vendu à moitié de son prix de revient).

Différents articles dans la presse américaine sonnent l’alerte. C’est en particulier le cas de William Engdhal dans un texte de NSBC international en date du 9 avril dernier. Il rappelle que les prévisions d’exploitation du gaz de schiste en Amérique sont de plus en plus pessimistes. La fin de la bulle d’exploitation de ces dernières années est désormais en vue. Elle avait fait croire un moment que la dépendance en pétrole d’importation allait cesser. Or les grandes compagnies pétrolières renoncent désormais à investir . Dans quelques années, on peut prévoir que les territoires dévastés par l’exploitation sauvage du « shale gaz » ne comporteront plus que des puits rouillés.

Par ailleurs, l’exportation d’hydrocarbures non conventionnels vers l’Europe pour suppléer au gaz russe nécessiterait des infrastructures très coûteuses qui devraient être amorties sur un demi siècle. Cette solution est donc totalement irréaliste !

 

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Daoud Boughezala
est directeur adjoint de la rédaction et rédacteur en chef de Causeur.
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