Dans Aden Arabie, Paul Nizan écrivait en guise de premières phrases : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »  Dans ce pamphlet de 1931, violemment antibourgeois et anticolonialiste, le jeune normalien surdoué, communiste, qui devait mourir héroïquement au feu en 40 après avoir rompu avec le Parti à la suite du pacte germano-soviétique, racontait son expérience de précepteur dans les années 20 au Moyen-Orient mais aussi et surtout analysait cette caractéristique particulière du capitalisme qui est de confisquer à la jeunesse les moyens d’une révolte légitime, soit en la transformant en chienne de garde, soit en l’excluant sans façon du festin.

On attend donc un nouveau Paul Nizan à la lecture du premier rapport de l’Observatoire de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (Injep), destiné au gouvernement et révélé par la presse ces jours-ci. Le taux de pauvreté des 18-24 ans atteint aujourd’hui 22,5%, selon le rapport de l’Injep alors qu’il est de 14% dans l’ensemble de la population. Cette pauvreté a progressé de 5 points depuis 2004. 16% des moins de 25 ans n’ont aucune perspective : pas de formation, pas d’études, pas d’emploi en vue. Et chaque année, cela s’aggrave. Le CDI est devenu pour le jeune aussi rare qu’un militant UMP serein ou un socialiste de gauche tandis que les étudiantes se prostituent de plus en plus fréquemment.

Donnés comme cela, ces chiffres occultent à quel point il peut y avoir quelque chose de sordide et de révoltant à vivre au jour le jour ses plus belles années dans un pays où jamais les richesses n’ont été aussi mal redistribuées et où la jeunesse n’est plus un atout pour les décideurs mais une simple variable d’ajustement.

Effectivement, vingt ans n’est toujours pas le plus bel âge de la jeunesse.

Mais il semblerait pourtant, malgré une discrétion de violette de la part des grands médias, que cette jeunesse précarisée, déboussolée, humiliée, prostituée… bande encore. On le voit du côté de Notre Dame-des Landes où la police de gauche défigure autant que la police de droite comme le raconte au célèbre organe anarcho-trotskiste Le Quotidien du Médecin cette doctoresse qui était sur les lieux et qui a eu du mal à s’en remettre.

Mais aussi du côté de Lyon, quand dans un grand silence médiatique, la manifestation franco italienne anti-Tgv Lyon –Turin, qui détruira la magnifique vallée de Suze, se déroule le 3 décembre alors que Monti et Hollande signent un énième accord sur la question, accord toujours déjugé par des opposants résolus qui résistent depuis de nombreuses années et empêchent les travaux de progresser. À Lyon, la police retrouva la méthode d’encerclement expérimentée lors du CPE et enferma les manifestants toute une journée dans une véritable nasse en alternant tirs de grenades lacrymogènes et charges à la matraque. Les caméras, évidemment, n’avaient d’yeux que pour Mario Monti, chef d’état non élu mais nommé comme à l’époque où il bossait pour Goldman Sachs et François Hollande chef d’état élu mais décidé à être un des meilleurs élèves du social-libéralisme.

On incitera donc cette jeunesse, à l’occasion, à voler dans une librairie Aden Arabie et à le lire en entier. Ils verront qu’il ne s’agit pas d’une simple déploration mélancolique comme le laisserait penser le début. Au contraire, ils trouveront dans les dernières lignes un programme d’action très clair : « Ils ne faut plus craindre de haïr. Il ne faut plus rougir d’être fanatique. Je leur dois du mal : ils ont failli me perdre. »

*Photo : saigneurdeguerre.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche