Alors ça y est, nous y sommes: invoquant le mot magique «discrimination», des familles de patients morts du Covid à l’hôpital entendent trainer les médecins devant les tribunaux.


Un article de Laura Andrieu dans Le Figaro du 26 février révèle au grand public le développement d’un mouvement que nous étions nombreux dans le domaine des soins intensifs à redouter: la mise en cause pénale de soignants – et en premier lieu de médecins – concernant la prise en charge des patients atteints du SARS-CoV-2, notamment à l’occasion de la « première vague » au printemps 2020.

Les services de réanimation submergés lors de la «première vague»

Que leur est-il reproché ? Essentiellement, d’avoir procédé à un « tri » des patients au plus fort de la pandémie, et donc d’avoir refusé à certaines personnes âgées ou très âgées (et parfois considérées en « bonne santé » antérieurement) l’accès aux services de soins intensifs et de réanimation, et – quelques fois – à l’hospitalisation elle-même, les condamnant de ce fait à une mort jugée « injuste » par leurs proches.

Soyons clairs: mon intention n’est pas d’entreprendre une quelconque défense corporatiste exonérant mes confrères de toute obligation déontologique, en particulier du respect des dispositions prévues par la loi Claeys-Leonetti concernant l’encadrement de la fin de vie. Mais j’aimerais toutefois montrer en quoi cette mise en cause est totalement symptomatique du profond trouble moral de notre civilisation.

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Tout d’abord, elle méconnait radicalement le contexte particulier des faits. Rappelons si besoin qu’au printemps 2020 notre système de santé fut à deux doigts de l’explosion pure et simple, et que les structures de réanimation en particulier furent totalement submergées avec un taux d’occupation leur rendant pratiquement impossible la prise en charge de toute autre pathologie que la Covid-19. Nous ne dûmes alors notre salut qu’à de lourds processus de transferts de patients entre régions françaises et à l’international, ainsi qu’à la réduction drastique de l’accidentologie routière (par le confinement) et de la chirurgie lourde (par la déprogrammation massive, au prix de retards de soins éminemment problématiques eux aussi). Il était tellement difficile de trouver une place en réanimation durant ces semaines cruciales qu’il fut évidemment impossible de garantir un accès égal à tous. Les soignants se fondèrent alors pour étayer leurs choix sur des critères d’admission établis depuis forts longtemps déjà, et validés par exemple par l’ARS d’Ile-de-France elle-même dans sa circulaire du 19 mars 2020 (bien qu’elle cherche depuis lors – comme le Ministère – à minimiser son implication dans ce processus en se dédouanant sur les médecins). Ces critères, rappelons-le, insistent sur l’impératif de collégialité, sur le respect des volontés et valeurs du patient, sur la prise en compte de son état clinique et de son confort en insistant sur la garantie d’un accompagnement et de soins pour tous. La nécessité d’une évaluation de l’état antérieur du patient (fragilité, âge, comorbidités, état neuro cognitif et vitesse de dégradation) est bien sûr également soulignée, avec un accent particulier mis sur l’âge pour les patients atteints de la Covid-19. Cette insistance spécifique n’était pas dénuée de raisons: les statistiques ont très tôt montré un impact déterminant de l’âge sur la mortalité liée au SARS-CoV-2, avec des taux allant de moins de 0,1% pour les moins de 40 ans à 8,86% pour la tranche d’âge 85-89 ans et même 17,37% pour les 90 ans et plus(1). Et encore faut-il considérer que ces chiffres ne tiennent compte que de la mortalité à court terme, faute de recul. Pour une pathologie bien moins « grave » que l’infection à SARS-CoV-2, la fracture de l’extrémité supérieure du fémur, nous savons par exemple que la mortalité à un an dép

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