Avec le portrait de son père, Roland Jaccard a fait des émules. Dans un tout autre style, Pierre Cretin lui emboîte le pas, croquant un père amateur de football et de plaisirs simples. 


Mon père ne prononçait pas de maximes définitives. Il ne citait pas Marc Aurèle. Il n’avait pas un regard désabusé ni tragiquement pessimiste sur la vie et sur les hommes. Mon père ne m’enseignait rien, ne me murmurait pas à l’oreille des conseils philosophiques sur la façon de gérer la vie et la mort.

Mon père était comme bien des pères. Il essayait de vivre et de faire vivre sa famille, bon an mal an. Il prenait chaque matin le bus et le métro pour se rendre au  travail. Et il était content quand le samedi arrivait.

Avec lui, j’ai partagé des match de foot au Parc des Princes où nous soutenions le Racing. Parfois nous allions au stade de Colombes pour les rencontres internationales, il contrôlait les billets à l’entrée pour arrondir les fins de mois. Cela me permettait d’entrer gratuitement dans le stade.

Il m’a aussi souvent emmené à la pêche, et appris à jouer à la belote. Mon père fumait des gitanes, et aussi la pipe. Il aimait faire des mots croisés, écouter la famille Duraton à la radio, se balader sur les grands boulevards comme un vrai badaud qu’il était, pour regarder les vitrines et me montrer les bonimenteurs de trottoirs, les avaleurs de sabre ou de grenouilles… petits métiers disparus. Il aimait aussi regarder les jolies femmes qui passaient sur ces boulevards.

Mon père lisait Franc-tireur, puis ce fut Le Parisien, ou Paris-Jour, je ne sais plus. Mais il aimait aussi les livres. Il me récitait de mémoire « Waterloo morne plaine » ou « Lorsque le pélican lassé d’un long voyage… », et bien d’autres encore. J’entends encore sa voix me lisant, quand j’étais petit, chaque soir à ma demande, « La chèvre de Monsieur Seguin », j’espérais tellement qu’un soir elle puisse  ne pas mourir au petit matin…

Mon père n’était pas un héros mais il avait un doux sourire. Et ce sourire, et cette douceur, c’est tout ce qu’il m’a enseigné. Et tous les textes de Marc Aurèle, de Baltasar Gracián
ou de George Orwell réunis n’offriront jamais plus beau viatique pour vivre qu’un seul de ces sourires. C’est peut-être pour cela que je ne suis pas suicidaire…

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