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Modem est servie

Modem est servie

Fred Vargas est au polar français ce que le fromage 0 % est à l’époisse, une version light, garantie sans matières grasses idéologiques mais aussi sans la moindre saveur. Le goût est toujours un risque et, à voir le succès des livres de Vargas, la société française, ou tout au moins sa frange petite-bourgeoise et féminine qui lit Elle et Télérama, ce risque, elle a décidé de ne plus le prendre. Quand on sait que ce genre littéraire a toujours été subversif, depuis les pères fondateurs américains (Hammett, Chandler, Thompson, Goodis) jusqu’aux “refondateurs” français des années 1970 (Manchette et Fajardie), on mesure à quel point Fred Vargas, dans son domaine particulier, participe à l’entreprise de domestication de l’esprit de révolte et à l’occultation de ce travail du négatif à l’œuvre aujourd’hui dans tous les secteurs de la réalité. Elle reconnaissait elle-même, dans un récent colloque Manchette, écrire des “polars calmants”. L’aveu est clair, l’oxymore charmant. Un polar calmant, c’est comme un centriste courageux, un socialiste avec des idées claires, un sarkozyste qui lirait des livres : il y a contradiction indépassable dans les termes.

Je sens les objections pleuvoir, le procès en sorcellerie se préparer dans les arrière-cuisines des listes associatives diverses. Fred Vargas est en effet l’objet dans le milieu du “noir” (le terme est ici aussi à prendre dans son acception mafieuse) d’un véritable culte de la personnalité. Critiquer Vargas, c’est être tour à tour réactionnaire, jaloux, méchant, alcoolique, intolérant, élitiste, stalinien (bon, j’arrête ici mon autoportrait). Et puis dire que Fred Vargas est une tiède, c’est une contre-vérité : la preuve, vont répondre les gardiens du Temple, vestales outragées de la créatrice du commissaire Adamsberg, c’est qu’elle a été l’indéfectible soutien de Cesare Battisti, auteur de romans noirs (des bons et des vrais, ceux-là) rattrapé naguère par son passé dans la lutte armée italienne des années 1970. Que les choses soient claires, l’auteur de cet article a été signataire des pétitions de soutien à Battisti qui risquait et risque toujours, en Italie, la prison à perpétuité pour des faits vieux de plus de trente ans, non avérés de surcroît. Que l’on soit d’accord ou pas sur cette question est une autre faire.

Il n’empêche, Battisti est typiquement une cause sociétale. Et le choix du sociétal (mariage homosexuel, consommation libre de psychotrope, repentance pour le passé colonial, j’en passe et des pires) est toujours, à un moment ou à un autre, un écran de fumée pour masquer le social, ce social qui gêne toujours un peu les journaux gentils de la gauche moderne et libérale et ses lecteurs qui aiment aussi le “polar calmant” : la violence des rapports de production dans le monde du travail, la précarité généralisée, la montée en flèche des crispations communautaires, la révolte des banlieues. Bref, tout ce qui a fait la matière et l’honneur du polar français des années 1980 et le fait encore parfois aujourd’hui mais de plus en plus rarement : Thierry Jonquet et Serge Quadruppani chez les anciens, Antoine Chainas ou Caryl Ferey chez les plus jeunes.

Ce divorce entre le social et le sociétal, Fred Vargas l’a illustré jusqu’à la caricature en annonçant son ralliement au Modem lors de la dernière université d’été du parti bayrouiste. Pour Manchette et Fajardie, un rebelle avait le visage de Durutti[1. Buenaventura Durruti, 1896-1936 : militant anarchiste espagnol.]. Pour Fred Vargas, il a les traits de François Bayrou. On mesure l’écart. Pour se justifier, Fred Vargas a expliqué que François Bayrou était le seul homme politique à lui avoir régulièrement apporté son soutien dans l’affaire Battisti. C’est sans doute vrai que Bayrou a apporté son soutien à Battisti. Qu’il ait été le seul est en revanche une jolie contre-vérité. Que je sache, le PS, le PCF, la LCR n’ont pas appelé à une collaboration inconditionnelle avec la police de Berlusconi. Ça se serait entendu, non ?

En réalité, le choix politique de Vargas est en parfaite harmonie avec ses romans. Il est tout simplement celui de l’hypocrite embourgeoisement d’une certaine gauche libérale-sociale qui veut le beurre de la bonne conscience progressiste et l’argent du beurre d’une politique fiscale qui ne soit point exagérément redistributive. Au-delà d’un certain montant de droits d’auteur, on veut bien soutenir Battisti mais pas financer le RSA.

Faut pas déconner.


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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