Une merveille. La tentation est grande, une fois ce gros volume terminé, d’enfiler les superlatifs comme des perles tant la lecture des cinq premiers numéros (dont un double) de la mythique revue Midi-Minuit fantastique, qui parut dans les années soixante, s’avère être un régal.

Dirigé par feu Michel Caen et Nicolas Stanczick à qui on doit déjà un excellent livre sur la Hammer (Dans les griffes de la Hammer), le premier volume de cette intégrale de la revue ne se contente pas de compiler dans un geste nostalgique de vieux numéros d’un magazine aujourd’hui disparu. Outre une belle mise en page aérée et des suppléments passionnants (un entracte sexy avec la belle Marie Devereux, un entretien avec Fellini paru dans Les Cahiers du cinéma en 1965…) le tout faisant la part belle aux illustrations, cet ouvrage est captivant par la manière dont Nicolas Stanczick l’introduit et remet en perspective ce que fut l’apport de Midi-Minuit Fantastique.

Sa préface prolonge la réflexion de Dans les griffes de la Hammer qui était moins un essai sur la célèbre firme britannique qu’une analyse très pertinente de la naissance d’une « contre-cinéphilie » et d’une véritable contre-culture en France par le biais du cinéma fantastique. Mis à part quelques fortes individualités (Jean Boullet, Michel Laclos, Ado Kyrou…), le genre fantastique est méprisé par la critique officielle et totalement ignoré en France où il est désormais impossible de voir les classiques de la Universal ou les films phares comme ceux de Tod Browning ou King Kong. Alors que la Hammer commence à dépoussiérer les grands mythes du fantastique, une poignée de jeunes gens (Alain Le Bris, Jean-Claude Romer, Michel Caen rejoint par Francis Lacassin) se regroupent et affichent un goût immodéré pour le fantastique, l’étrange, l’érotisme, la subversion… En ce sens, ils sont dans la droite lignée des surréalistes (notamment sur la question de « l’amour fou ») et préfigure une certaine « contre-culture » française qui s’épanouira en mai 68.

Cela n’a donc rien d’étonnant que le premier numéro de la revue Midi-Minuit fantastique, éditée par le grand Éric Losfeld, soit consacré à Terence Fisher, personnalité la plus symbolique de la Hammer, redécouvrant les grands mythes du fantastique (Frankenstein, Dracula, le loup-garou, la momie…) en y injectant un érotisme et une violence jusqu’alors inédits. Suivront un numéro sur « les vamps fantastiques » puis sur « King Kong », « Dracula » et « Les chasses du comte Zaroff ».

Ce qui frappe à la lecture de ces numéros, c’est leur caractère très « littéraire ». Les textes sont toujours remarquablement écrits et dépassent souvent l’objet « cinéma ». Il est de notoriété publique que Jean Boullet fantasmait beaucoup les films qu’il évoquait et qu’il n’avait pas vu les films de Fisher lorsqu’il leur consacra un article. C’est moins l’analyse des œuvres (pourtant souvent remarquable) qui importe que le geste volontariste d’imposer une « nouvelle cinéphilie ». Le ton est lyrique, volontiers polémique (des piques très acerbes de la part d’Alain Le Bris vis-à-vis de la Nouvelle vague alors que Michel Caen sera, par la suite, un ardent défenseur de Godard) et très marqué par une écriture que l’on retrouvait également chez quelques plumes « surréalistes » de Positif (Benayoun ou Kyrou). On rêve de critiques, aujourd’hui, qui oserait écrire comme Jean Boullet : « Le héros ressemble à Superman et la jeune première, au talent de cire, est un bien bel objet que l’on aimerait empailler, pour orner le « Cabinet du Naturaliste » de quelque château sadien. » Et d’une revue qui n’hésiterait pas à publier l’intégralité de la nouvelle qui inspira Les chasses du comte Zaroff, des extraits de Nelly Kaplan ou des poèmes de Boris Vian.

Bref, cette intégrale est une superbe balade dans un musée de l’imaginaire où les vampires côtoient les sirènes, les savants fous et les monstres en tout genre.

Midi-Minuit fantastique : volume 1 sous la direction de Michel Caen et Nicolas Stanzick. (Rouge Profond)

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est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma du docteur Orlof