L’histoire des actes et déclarations, apparemment contradictoires, de Jean-Luc Mélenchon au sujet de la violence est tout sauf linéaire. Dernier exemple en date: sa sortie du 16 janvier face à Anne-Sophie Lapix qu’il accuse d’avoir tronqué ses propos, alors que…


Mercredi 16 janvier, au journal télévisé de 20 h, Anne-Sophie Lapix reçoit Jean-Luc Mélenchon. Elle lui demande s’il appelle les gilets jaunes à poursuivre leur mouvement en dépit des violences qui le traversent. L’ « insoumis » répond qu’il se garderait bien d’appeler à quoi que ce soit, ce mouvement ayant son autonomie, mais qu’en revanche il l’y encourage, comme il l’a fait depuis le début.

La distinction est claire et mérite d’être retenue, comme la suite le montrera : on peut ne pas appeler à la poursuite d’un mouvement qui s’engendre de lui-même, mais l’encourager dès lors qu’on le trouve légitime. Là-dessus, s’agissant de la violence, Jean-Luc Mélenchon la réprouve dans les termes suivants : « La violence est une erreur absolue dans la conduite d’un mouvement. »

De perquise en arrachage de chemise

Cette déclaration peut surprendre de la part d’un personnage contre lequel une procédure judiciaire a été engagée pour violences contre des personnes dépositaires de l’autorité publique après qu’il eut bousculé un procureur de la République et ordonné à ses sbires de défoncer la porte du local où avait lieu une perquisition (il est vrai que cette procédure traîne un peu : la justice fait ici montre d’une moindre célérité que lorsqu’il s’agissait de mettre François Fillon en examen…). Elle peut surprendre davantage encore si l’on se souvient que, le 13 octobre 2015, interrogé par le journaliste Jean-Jacques Bourdin à propos des violences perpétrées sur deux cadres d’Air France qui, molestés et à demi déshabillés par une foule en colère, n’avaient échappé que de justesse au lynchage, le même Mélenchon avait déclaré : « Moi je dis aux gens : recommencez ! » Et comme le journaliste, n’en croyant pas ses oreilles, lui avait demandé : « Vous appelez à la colère ? », il avait répondu fermement : « Oui ! »

Cependant, Anne-Sophie Lapix revient sur la déclaration de Mélenchon du 26 février dernier selon laquelle la haine des médias et des journalistes serait « juste et saine ». Mélenchon l’accuse alors de produire une citation « tronquée » et donne lecture de sa phrase restituée dans son contexte : « Si la haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine, elle ne doit pas nous empêcher de réfléchir et de penser notre rapport à eux comme une question qui doit se traiter rationnellement ».

Ce faisant, Mélenchon tronque lui-même sa citation puisqu’il l’ampute de ses six derniers mots, comme chacun pourra le vérifier en se rendant sur son blog à la date indiquée : « Si la haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine, elle ne doit pas nous empêcher de réfléchir et de penser notre rapport à eux comme une question qui doit se traiter rationnellement dans les termes d’un combat ».

Mélenchon et la raison de la passion

Il ne s’agit donc pas de combattre la passion par la raison, ni de subordonner la première à la seconde, mais de mettre la raison au service de la passion. La première proposition reconnaît sans ambages la légitimité et la vertu de la haine : elle en fait donc, au sens strict du terme, l’apologie. Son sens n’est en rien modifié par la seconde proposition qui concerne, elle, le domaine de l’action : le combat contre ces êtres haïssables doit être mené rationnellement. C’est en effet à cette condition qu’il pourra être efficace. Il s’agit donc d’articuler l’irrationalité de la passion à la rationalité de l’action. Comme dans le cas précédent, Jean-Luc Mélenchon n’appelle pas à la haine : c’est inutile puisque cette haine « juste et saine » se développe motu proprio. En revanche, il l’appelle à se traduire dans des actions rationnelles dont il a d’ailleurs précisé les modalités, en laissant néanmoins une marge d’interprétation assez large, dans une directive plus récente : « Pourrissez-les partout où vous pouvez », a-t-il recommandé à l’égard des journalistes de Franceinfo. On sait comment certains gilets jaunes se sont approprié cette formule.

« Vienes quemando la brisa… »

Rien de très nouveau sous le soleil des prêcheurs de haine : « La haine sera un facteur de lutte », écrivait Guevara. « Ce sera la haine intransigeante de l’ennemi, qui repoussera nos limites naturelles et nous transformera en une efficace, violente, sélective et froide machine à tuer »1. La puissance de la passion doit déboucher sur la froideur efficace et rationnelle de l’action. Pour cela, on peut accorder une entière confiance à notre lider minimo.

Lire la suite