Les meilleurs acteurs ne sont pas tous à Cannes. Jusqu’au 2 juin, le théâtre de la Michodière à Paris accueille Le Canard à l’orange: la pièce de William Douglas Home, mise en scène par Nicolas Briançon, est bien servie par son brillant casting. 


« Moi, j’adore les acteurs, c’est chouette les acteurs, c’est bath les acteurs, c’est eux qui traduisent tout quand même. » Voilà comment le dabe parlait de son métier en 1970, au micro de Robert Chazal. Aucune lassitude. Aucune aigreur. Aucun dégoût. Le plaisir gamin de jouer la comédie encore et toujours ne l’avait pas quitté depuis ses débuts au cinéma muet.

Les acteurs sont aussi des réalisateurs

Le meneur de revue Gabin, apollon gouailleur du music-hall, avait fait quelques panouilles avant le parlant, à la fin des années 1920. Des planches aux plateaux, sa vie se résumait à la scène. En dehors, qui était-il ? Il tenta bien de devenir agriculteur, de s’exiler en Normandie, de s’inventer une existence commune, rien à faire, son talent s’exprimait devant un public et non devant un troupeau de vaches. Il serait pour toujours l’intercesseur chéri entre le texte et les hommes anonymes, un vaguemestre de l’éphémère.

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Delon, son fils spirituel, agaçant et magnifique, cabot et désarmant, fantasmé et fragile, emprunta les mêmes voies piégeuses, abandonnant sa personnalité aux autres, livrant son ego à la voracité des foules. Il y a un don insensé, une forme de démission et d’altruisme à braver le jugement des autres. Le courage fou et splendide d’incarner l’humanité forcément défaillante. En l’attaquant bassement sur la Croisette, ces procureurs d’un jour auront seulement réussi à consolider le lien qui nous unit à lui, depuis si longtemps. Ces films, nourritures terrestres de notre jeunesse, sont des bouées de sauvetage dans une mer agitée. Grâce à lui, sans qu’il le sache, nous avons maintenu la barre, échappé à la noyade et embelli notre quotidien. Il aura plus fait pour notre éducation que tous ces donneurs de leçons inconstants et dangereux.

L’acteur est donc cet individu hybride, à la fois exhausteur d’émotions et jonglant avec notre âme volatile. Il saisit l’instant, le charge de sa propre geste et nous le restitue dans une fraîcheur primitive. Un acteur ne tire jamais à blanc, sachez-le ! Sa vérité finit par s’immiscer dans la fiction. Sa réalité d’une manière ou d’une autre s’imposera à nous. Même dans la farce et le rire, il donne à voir et à entendre ses soubresauts intérieurs. Les grands comédiens, tels des mille-feuilles empilent des couches successives, aboutissant ainsi à une variété infinie de sentiments.

Home sweet Home

Le théâtre de boulevard est certainement le lieu instable par nature où les comédiens jettent leur force pour amuser et séduire. Ils ont l’impératif commercial de divertir sans avilir, de laisser filer l’imaginaire sans expliquer doctement, de suspendre le temps sans ennuyer. Le contraire de la télévision qui souvent, instrumentalise et alourdit nos pensées. Durant deux heures, l’enfermement dans une salle peut être synonyme d’évasion et de jubilation. Surtout lorsqu’on a devant nous six professionnels maîtrisant leur art sans les roublardises habituelles des portes qui claquent et des poses exagérément feintes. Les représentations en matinées se révèlent un imparable juge de paix. Dans la langueur d’un samedi après-midi, la digestion à peine enclenchée, l’esprit brumeux, voire nauséeux, il faut des comédiens exceptionnels pour nous sortir de cette torpeur printanière. L’adjectif exceptionnel n’est pas ici une faiblesse sémantique de l’auteur, ni une facilité de journaliste fatigué d’aller aux spectacles.

La troupe du Canard à l’orange, la pièce de William Douglas Home mise en scène par Nicolas Briançon et adaptée par Marc-Gilbert Sauvajon au Théâtre de la Michodière amorce ses derniers jours de représentations (jusqu’au 2 juin). Elle mérite amplement quelques lignes pleines d’emphase et d’estime sincère. En France, le Boulevard pêche parfois par le melon de certains comédiens (vus à la télé) ou l’indigence des dialogues. Le Canard à l’orange a fait ses preuves (7 nominations aux Molières 2019) : une trame bien charpentée, des rebondissements alertes, les psychologies fouillées des personnages, la fantaisie de la situation à bonne distance, ni trop évanescente, ni trop terre-à-terre.

Régalez-vous !

Hugh Preston, un animateur de la BBC invite l’amant de son épouse (John Brownlow) et sa secrétaire (Patty Pat) à passer une soirée délétère et réjouissante à la campagne, sous l’œil narquois de sa gouvernante.

Nicolas Briançon est un cocu flamboyant qui a lu Machiavel, un Jean Poiret encore plus piquant et irrésistible que l’original dont chaque réplique fait mouche. Ce n’est pas une nouveauté de la saison, mais son jeu tout en fluidité ironique comble la salle d’aise. Sa malice, sa gourmandise à débiter les mots, son placement à la Fred Astaire sont une leçon de maintien et de diction pour tous les apprentis-comédiens. Allez-le voir, observez-le, votre jeu n’en sera que meilleur.

Dans la pièce, il est marié à Anne Charrier dont les sentiments zigzaguent entre un bellâtre à l’accent belge et son époux retors, véritable stratège de l’adultère. L’actrice que l’on voit trop peu au cinéma a le charme vénéneux des grandes tragédiennes. Elle ne boude pas son plaisir dans la comédie pure, elle y excelle même par une sorte de vérité lumineuse. Elle est admirable en femme qui s’apprête à quitter son mari et malgré tout pétrie de doutes. Sa présence suffit à intensifier ce marivaudage périurbain, lui insuffler même une certaine profondeur. Cette comédienne n’est jamais banale.

L’amant fortuné qu’interprète François Vincentelli vient d’obtenir le Molière du meilleur second rôle. Ce Buster Keaton wallon nous exécute une partition délirante, une composition échevelée qui aurait ravi son maître, le regretté Jean-Pierre Marielle. Il mitraille sec !

Et puis, l’apparition de la secrétaire Patricia Forsyth (Alice Dufour) secoue la salle de spasmes frénétiques. Chez elle, la beauté physique évidente n’est qu’un masque interchangeable, ce qui charme avant tout, c’est son aplomb comique et son tempo impeccable.

Enfin, tout ce manège infernal n’aurait pas la même saveur si l’ancillaire (Sophie Artur), revêche à souhait, au Top-Club des grincheuses ne venait casser l’ambiance. Si vous voulez voir des comédiens qui jouent vraiment, vous avez jusqu’au 2 juin !

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