Je ne sais pas si vous êtes au courant. Au cas où vous auriez passé votre week-end sur une autre planète, 20 000 lieux sous les mers, en état d’hibernation, dans une forme avancée de coma éthylique ou que vous ne disposez ni d’Internet, ni de la radio, ni de la télé : un sans-papier malien a accompli un geste héroïque samedi, en escaladant un immeuble du 18e arrondissement à Paris, pour sauver un môme suspendu sur un balcon au quatrième étage.

Honte aux sceptiques ! 

La scène, impressionnante, a été filmée. Du coup, on ne parle que de ça sur les chaînes infos. En boucle. C’est tout juste si l’on n’interroge pas le chien de la grand-mère du voisin de l’intrépide garnement, heureusement sain et sauf. La Terre s’est presque arrêtée de tourner, il semble qu’aucun autre événement majeur n’ait eu lieu ailleurs, dans notre beau pays ou sur notre belle planète. Une bien belle histoire. Grâce à Mamoudou, c’est le prénom de notre héros, nous pouvons de nouveau, que dis-je, nous devons de nouveau croire en l’homme. Un sans-papier peut aussi être sans peur et sans reproches. L’immigration ne peut être qu’une chance pour la France, la preuve. Honte aux sceptiques, enfer et damnation pour tous les pisse-vinaigres…

Le président de la République a même interrompu son voyage autour du monde qu’il mène depuis un an, histoire de pouvoir rencontrer dans sa résidence secondaire (l’Élysée) notre Spiderman en situation irrégulière. Lequel sera bientôt naturalisé Français et coiffé d’un casque de pompier pour services rendus à la nation. « A un grand homme, la patrie reconnaissante », lance même solennellement notre ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb.

Notre maire de Paris, Anne Hidalgo, multiplie les tweets exaltés et les apparitions médiatiques pour afficher son soutien à notre héros. Avec sensiblement la même émotion affichée que lorsqu’elle a découvert que Paris – seule candidate en lice – accueillerait les JO.

« Eeeeentre ici Mamoudou… ! »

SOS Racisme souligne le « courage qu’ils (les personnes en situation irrégulière) continuent souvent à manifester ici ». Le maire de Montreuil, Patrick Bessac, souhaite nommer Mamoudou citoyen d’honneur de sa ville et insiste sur le fait que « son geste héroïque est un exemple et la preuve que l’immigration est une richesse exceptionnelle pour notre pays ». On ignore si le jeune yamakasi a eu le temps de récupérer de ses émotions, mais d’autres, visiblement, savent très bien y faire en terme de récupération.

A ce rythme-là, ce pauvre bougre de 22 ans, déjà un peu héros malgré lui, va finir emmuré vivant au Panthéon avant la fin de la semaine, sous les vivas du bobo en délire. Avec Christine Angot pour remplacer André Malraux lors du discours d’intronisation ? « Eeeeentre ici Mamoudou… ! » Pardon, je m’égare. Faut dire qu’on ne parle que de ça depuis vingt-quatre heures et j’ai le cerveau quelque peu retourné là… Cet acte de bravoure exceptionnel, qui ferait presque passer Jean Moulin pour un rond de cuir un peu mou du genou ou Steve McQueen et Paul Newman pour deux petites b… dans La Tour infernale, suscite toutefois quelques questions. Que je ne peux pas m’empêcher de me poser ici.

Que pouvait bien foutre ce môme tout seul suspendu sur le balcon du quatrième étage et où donc se trouvaient ses parents ? Son père jouait au Pokemon Go ou quoi ?! Non, ce n’est pas vrai ? Je disais ça en déconnant moi…

La nationalité française se gagne mais ne se perd pas

L’auteur de la vidéo, qui a eu la saine présence d’esprit de filmer la scène plutôt que de se placer sous le gamin au cas où, sera-t-il l’un des futurs chroniqueurs de Cyril Hanouna ou du Bondy Blog ? Il semble en tout cas en avoir le potentiel. Difficile de ne pas mettre en exergue la qualité de ses commentaires, à la fois sobres et percutants, pendant l’ascension héroïque de Mamoudou : « Le Coran je pète un cable », quand Mamoudou est au premier étage. « Au nom d’Allah, je pète un cable », puis « la tête de ma mère, je pète un câble », lorsque notre héros passe du deuxième au troisième. « Abdullah, le coran », quand notre futur pompier arrive enfin au quatrième. Le tout ponctué d’un toujours très efficace – quand il s’agit de conclure – « au nom d’Allah », une fois le garnement enfin en sécurité.

Si Mamoudou obtient à juste titre, comme d’autres avant lui (Lassana Bathily, le manutentionnaire du supermarché casher à Vincennes ou encore Didi, un vigile du Bataclan), la nationalité française à la suite d’actes héroïques… pourquoi serait-il impossible ou « abject » de déchoir de la nationalité ceux qui commettent des actes de barbarie ou retournent leurs armes contre notre pays et ses civils ? La nationalité française est-elle un dû, un droit inaliénable, un totem, une médaille, que l’on ne peut perdre sous aucun prétexte ? Rappelons que la déchéance de la nationalité a été instituée en 1791 sous la Révolution française pour « les peines qui emportent la dégradation civile ». Qu’elle apparaît en 1848 dans le décret d’abolition de l’esclavage, lequel menace « de la perte de qualité de citoyen français » tous ceux qui perpétueraient ce « crime de lèse-humanité ». Elle est aussi, entre autres, utilisée durant la guerre 14-18 envers ceux qui s’engagent contre la France et à la Libération à l’encontre de plusieurs centaines de collabos binationaux (essentiellement italiens et allemands).

Vive l’amalgame

Si l’acte de bravoure de Mamoudou est la preuve que l’immigration est une chance et que la plupart de nos migrants sont des gens exceptionnels, comme je l’entends en boucle depuis dimanche soir… cela signifie-t-il, en toute logique et suivant le même type de raisonnement, qu’un viol, un crime ou un acte de terrorisme commis par un type issu de l’immigration est la preuve que celle-ci est un fléau et que la plupart de nos migrants sont des barbares ? L’amalgame et la généralisation sont-ils agréés dans un sens et condamnables dans l’autre ?

Ce même week-end, une jeune mère de trois enfants a été sauvagement et mortellement poignardée à Orléans, par un homme déjà condamné en 2004 pour un meurtre similaire et libéré en conditionnelle depuis 2012… Pourquoi la presse s’est-elle contentée de quelques entrefilets, pourquoi une si faible couverture médiatique en comparaison du sauvetage de l’enfant ? A cause du caractère aujourd’hui banal de cette tragédie ? Parce que la scène n’a pas été filmée ? Cette libération conditionnelle était-elle justifiée ? Le juge qui…

Bon, je m’arrête là, je me pose beaucoup trop de questions. Déjà que ma femme me trouve parfois un peu mauvaise langue. Au sens figuré hein…

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