Le lundi, ce n’est plus raviolis. Le 2 janvier dernier, un parterre de personnalités dont Juliette Binoche et Yann Arthus-Bertrand, l’ont décrété: elles ne mangeront plus ni viande ni poisson le lundi, et vous encouragent à faire de même. Le député (LR) du Jura, Jean-Marie Sermier, ne s’oppose pas au combat écologiste, mais à cet ordre déguisé venu d’une France d’en-haut étrangère aux difficultés des agriculteurs.


Causeur. Vous êtes au centre d’une polémique sur les réseaux sociaux depuis que vous avez tweeté, lundi dernier, une entrecôte-frites accompagnée de son verre de vin, afin de soutenir les agriculteurs contre « l’appel des 500 pour un lundi vert », pétition de personnalités qui appellent à ne plus manger ni viande ni poisson le lundi, dans le cadre de leur combat écologiste. Vous les avez qualifiées, au passage, de « pseudo-stars et bobos ». Vous cherchiez vraiment la provocation, n’est-ce pas ?

Jean-Marie Sermier. C’est symbolique, en tous cas ! J’ai annoncé lors de ma cérémonie de vœux que je prenais en 2019 la résolution de manger une bonne viande chaque lundi. C’est ma liberté. Je n’oblige personne à faire comme moi. A l’inverse, je n’entends pas qu’Isabelle Adjani, Yann Arthus-Bertrand ou Juliette Binoche me dicte ce que j’ai à faire ou à manger. Il y a une forme de dictature de la pensée dans cet « appel des 500 ». C’est ce qui m’agace. Comme disait le président Pompidou, cessons d’emmerder les Français ! Qui sont ces 500 pseudo-stars pour donner des leçons de morale ? Sont-elles irréprochables ? Après tout, leurs piscines privées gaspillent de l’eau ; leurs voyages en avion produisent des gaz à effet de serre… Je ne suis pas contre le véganisme, comme j’ai pu le lire ici ou là, je suis pour la liberté.

De grands défenseurs de la gastronomie, des grands chefs cuisiniers notamment, expliquent qu’il faudra néanmoins s’habituer à manger moins de viande, mais de meilleure qualité, et locale. Qu’en pensez-vous ? Et d’ailleurs votre entrecôte était-elle de viande locale ? Parce que les frites ont l’air surgelées…

C’était une côte de bœuf. Elle était d’origine française ; je m’en suis assuré. Les frites étaient sans doute congelées mais peut-être issues de pommes de terre du nord de la France.

Pour en venir à votre question, les grands chefs cuisiniers ont sans doute raison. Il faut défendre l’agriculture française, en particulier l’élevage. Objectivement, du point de vue de la qualité, c’est la meilleure au monde.  Bien sûr, il faut encourager les circuits courts, comme nous le faisons dans mon département du Jura, en particulier dans la restauration collective.

En tant que député, ma préoccupation va moins vers ceux qui font le choix de ne pas manger de viande que vers ceux qui ne peuvent pas se permettre d’en acheter. En effet, la viande participe à l’équilibre alimentaire, grâce à ses nutriments comme les protéines, le fer, le zinc et le sélénium. L’enjeu est donc que tout le monde ait accès à une viande de qualité.

Plaisir et écologie peuvent-ils devenir incompatibles ?

Il ne le faut pas. En tant que vice-président de la commission du Développement durable à l’Assemblée nationale, je crois que je porte une autre voix que celle qu’on a l’habitude d’entendre sur l’écologie. C’est important d’avoir plusieurs sensibilités. Je parle à mes collègues de l’agriculture, de la chasse, de la pêche et de la ruralité. Beaucoup y sont sensibles. Vous savez, il n’y a pas une personne qui connait mieux la nature, ses cycles et ses fragilités qu’un agriculteur !

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Je me méfie d’une vision punitive de l’écologie. Si l’écologie, c’est uniquement des contraintes et des coûts supplémentaires, alors elle finira par être massivement rejetée par les Français. Ce serait dramatique. On l’a bien mesuré lors de la hausse des taxes sur les carburants qui fut le déclenchement des gilets jaunes. Les ruraux l’ont pris comme une sanction. Ils ont bien compris que leur effort servait à renflouer les caisses de l’État et non à protéger l’environnement.

N’oublions pas que dans « développement durable », il y a « développement ». L’objectif, ce n’est pas la décroissance. L’objectif, c’est le progrès, c’est-à-dire la croissance maitrisée.

Quelle est votre position sur les traités transatlantiques, comme le CETA ou celui avec le MERCOSUR, notamment par rapport au sujet de la viande ? 

On peut déjà regretter une certaine opacité dans les négociations. Après, ce qui me parait essentiel, c’est qu’on impose aux agriculteurs des pays partenaires les mêmes normes que celles qu’on impose aux agriculteurs français et européens.

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On ne peut pas faire venir des produits fabriqués dans des conditions qui seraient illégales en France, par exemple autoriser l’importation de viande bovine d’Argentine qui ne respecte pas les mêmes critères de qualité que la viande française. Sur le plan économique, ce serait de la concurrence déloyale. Sur le plan sanitaire, ce serait risqué. C’est cette protection que nous devons aux agriculteurs et aux consommateurs français, en particulier aux plus modestes.

Les réactions à votre tweet ont été vives et parfois violentes. Alors que le mouvement des gilets jaunes se poursuit et que les positions semblent se durcir de part et d’autre, que le mouvement vegan est parfois empreint d’actions violentes contre les boucheries, et que le débat public se transforme souvent en guerre de tranchées, la nuance est-elle la grande victime de ces derniers mois ?

J’ai été surpris de la violence des réactions à mon tweet. Après tout, j’ai juste posté la photo d’une côte de bœuf ! Cela m’a valu à la fois beaucoup de soutien des internautes de ma région et une avalanche d’insultes venues plutôt des grandes villes. Des internautes, sans s’embarrasser d’anonymat, ont écrit espérer ma mort. C’est choquant.

Alors que la multiplication des moyens de communication devrait faciliter les débats, on assiste à un durcissement des positions et à l’émergence d’une pensée unique. Une partie des élites n’accepte pas la contradiction. Elle ne veut pas se remettre en question. Dans un monde en pleine mutation, où tout va plus vite, où tout est plus complexe, la nuance et la modération seraient pourtant de sages boussoles.

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