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La liberté d’expression n’a pas à s’arrêter là où commencent mes pudeurs personnelles ou pire encore, ma susceptibilité

La liberté d’expression n’a pas à s’arrêter là où commencent mes pudeurs personnelles ou pire encore, ma susceptibilité
Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction du magazine "Valeurs actuelles" © Lionel BONAVENTURE / AFP

#JeSuisCharlie, #JeSuisMila, #JeSuisValeursActuelles


Je n’ai aucune sympathie pour Danièle Obono, et une profonde aversion pour la plupart des thèses qu’elle défend. Pour autant, j’ai été choqué de voir une députée de la République française représentée en esclave, même pour illustrer une fiction qui ne fait que la confronter à ses propres théories. Sans illusions sur certaines des personnes qui occupent cette fonction élective, je me sens néanmoins tenu à un certain respect envers la fonction elle-même, et ce respect m’oblige. J’ai donc été choqué.

Inconfort personnel mineur

Et alors ? Valeurs Actuelles, comme d’ailleurs n’importe quel organe de presse, voire n’importe quel particulier, a parfaitement le droit de me choquer, de me scandaliser, de m’indigner même, qu’importe. Et heureusement ! La liberté d’expression n’a pas à s’arrêter là où commencent mes pudeurs personnelles ou pire encore, ma susceptibilité. Si, demain, des contradicteurs jugeant mon admiration pour l’Antiquité excessive, malavisée ou naïve, voulaient la critiquer en m’imaginant esclave maltraité dans l’Athènes de Périclès, ou prisonnier de guerre des romains, souffrant dans une geôle de l’Empire pendant que Plutarque rédigeait ces traités que j’affirme être le sommet de la réflexion théologique humaine, qu’ils le fassent. Serais-je choqué ? Peut-être. Mal à l’aise, assurément. Mais cet inconfort personnel mineur justifierait-il une levée de bouclier massive invoquant les plus grands principes de la République ? Certainement pas. La liberté d’expression, condition indispensable à la confrontation des idées et donc à la démocratie, ne saurait être limitée par la crainte de choquer ou de mettre mal à l’aise, sans quoi le débat public serait pris en otage par les plus susceptibles, qui brandiraient leurs tabous personnels pour les imposer à tous, et bientôt c’est la liberté de pensée elle-même qui ne serait plus qu’un vague souvenir. Toute ressemblance avec la situation actuelle, notamment Outre-Atlantique, n’est pas forcément fortuite…

Il en irait tout autrement si le texte ou le dessin incriminés appelaient au rétablissement de l’esclavage, ou affirmaient une quelconque infériorité de telle ou telle personne sur la base de sa couleur de peau. Que Danièle Obono et tant de ses proches réduisent les individus à cette pigmentation de moins d’un millimètre de profondeur n’autorise pas leurs adversaires politiques à faire de même. Mais il faut une grande ignorance de ce qu’est la littérature et une énorme mauvaise foi pour accuser Valeurs Actuelles de défendre ce dont ils montrent justement l’absurdité en prenant au pied de la lettre les positions de Danièle Obono, et en la piégeant – fictivement – dans ses propres contradictions. Au demeurant, il y a une incontestable hypocrisie à ce que Danièle Obono s’offusque du texte et des dessins de Valeurs Actuelles, alors qu’elle défendait sans sourciller la liberté d’expression du rappeur Médine chantant « crucifions les laïcards comme à Golgotha » et « Marianne est une femen tatouée fuck god sur les mamelles ». On pourrait croire qu’elle considère avoir droit à des égards qu’elle refuse à Marianne, comme si elle s’estimait plus importante que la République elle-même…

Un dessin choquant

Reste qu’il s’agit d’une élue siégeant à l’Assemblée, représentante du Peuple souverain, et que le dessin, tout en restant dans la tradition des philippiques, mazarinades et émules plus ou moins inspirés du génial Aristophane, pouvait légitimement être considéré comme choquant.

Certaines choses en revanche ne sont pas choquantes, mais inacceptables. Qu’une députée de la France approuve que l’on dise « nique la France » mais ait beaucoup de mal à dire « vive la France », ce n’est pas choquant, c’est inacceptable. Que cette même députée fasse de sa couleur de peau un argument politique, qu’elle soutienne la militante islamiste et raciste Houria Bouteldja qui a déclaré « Mohammed Merah, c’est moi », ce n’est pas choquant, c’est inacceptable. Que, élue de la République et se disant militante antiraciste, elle reste sans réaction lorsqu’en sa présence on se permet en substance de traiter publiquement une jeune femme de « collabeurette », assignation identitaire anti-républicaine et raciste par excellence, ce n’est pas choquant, c’est inacceptable. Que Danièle Obono soit beaucoup plus rapidement et beaucoup plus massivement défendue que ne l’a été Mila, ce n’est pas choquant, c’est inacceptable. Que des nervis d’un groupuscule racialiste pénètrent dans la rédaction d’un organe de presse pour intimider ses équipes et tenter d’imposer leur censure par la peur, comme ils l’ont fait par la violence en empêchant que l’on joue Eschyle à la Sorbonne, ce n’est pas choquant, c’est inacceptable. Que ce même groupuscule se permette de proférer des menaces publiques en déclarant à ceux qui écrivent des choses qui leur déplaisent « alors vos bras nous allons les arracher, et vous n’aurez plus de bras pour écrire quoi que ce soit », ce n’est pas choquant, c’est inacceptable. Que cette intrusion et ces menaces, méthodes fascistes s’il en est, ne suscitent pas une indignation collective mille fois plus grande que le dessin de Danièle Obono, ce n’est pas choquant, c’est inacceptable. Que le gouvernement n’ait toujours pas dissous l’organisation qui s’en est rendue coupable, ce n’est pas choquant, c’est inacceptable.

Indignation sélective

Dans un message de soutien à sa « camarade », Jean-Luc Mélenchon a associé dans ses accusations Charlie Hebdo, Marianne et Valeurs Actuelles. Les accusations sont délirantes, mais n’en déplaise à certains qui se sont offusqués de voir ainsi regroupées les trois publications, il a eu raison sur ce point crucial. Malgré tout ce qui les différencie, et qui parfois les oppose, Charlie Hebdo, Marianne et Valeurs Actuelles méritent d’être associés – et j’y ajoute évidemment Causeur. Tous quatre participent du même débat démocratique et de la même réflexion collective. Contrairement à la LDNA, aucun n’a jamais usé de violences ni de menaces pour essayer de faire taire ses contradicteurs. Contrairement à Danièle Obono, aucun n’a jamais soutenu quelqu’un qui affirmait s’identifier à un monstre ayant assassiné des enfants devant leur école au nom de son dieu. Contrairement à elle, Charlie Hebdo, Marianne, Valeurs Actuelles et Causeur ont en commun de respecter la France et de s’opposer à ce racisme paré du masque d’un antiracisme dévoyé qui attaque notre pays et notre civilisation.

Et rien que cela suffit à interdire à quiconque de renvoyer dos-à-dos n’importe lequel des quatre, y compris Valeurs Actuelles, avec les indigénistes qu’ils ont en commun de combattre, comme ils ont en commun de combattre le totalitarisme théocratique des meurtriers de Charb’ – et on se rappellera que Danièle Obono, en revanche, était fière de préciser qu’elle n’avait pas pleuré Charlie.

Rien que cela, parce que ce n’est pas rien, parce que c’est essentiel, me suffit. Que nous nous reconnaissions plutôt dans Charlie Hebdo, dans Marianne, dans Valeurs Actuelles ou dans Causeur, nous devons réapprendre à tendre la main à ceux qui ont une autre idée que la nôtre de ce que doit être la France, mais avec qui nous pouvons et devons en débattre, pour combattre ensemble ceux qui voudraient détruire la France, piller ses trésors et danser sur ses ruines. Je n’ignore pas les torts passés de Valeurs Actuelles, je ne partage pas certains aspects de sa ligne éditoriale, mais je suis honoré de me tenir aujourd’hui à ses côtés face à ceux qui rêvent d’imposer leur censure à force d’intimidations, comme face aux hypocrites à l’indignation bien trop sélective.

#JeSuisCharlie

#JeSuisMila

#JeSuisValeursActuelles

#JeNeSuisPasObono


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Haut fonctionnaire, polytechnicien. Sécurité, anti-terrorisme, sciences des religions. Disciple de Plutarque.

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