Home Édition Abonné Éric Zemmour, métacandidat


Éric Zemmour, métacandidat

De la métapolitique à la politique, la marche est haute

Éric Zemmour, métacandidat
Eric Zemmour, journaliste et candidat ? © JOEL SAGET/AFP

Lui candidat, défendrait le souverainisme face à l’UE. Lui candidat, replacerait l’identité française au cœur du débat national. Lui candidat, il n’y aurait plus de “recentrage” de la droite. Mais avec 5,5% des intentions de vote (sondage IFOP), le journaliste le plus écouté de France peut-il sérieusement se lancer dans la course à l’Elysée ?


18 juin 2021, alors que la France commémore l’appel de Londres, Éric Zemmour se rend à Lille, avec un détour par la maison natale de Charles de Gaulle, avant de filer à Dunkerque, pour rencontrer des opposants à un projet d’éoliennes offshore. « Être éditorialiste et se comporter comme un candidat à la présidentielle, ce n’est pas loyal », s’énerve Marine Le Pen dès le lendemain, sur France Inter. Dénonçant « la violence et l’outrance » des propos d’Éric Zemmour à l’égard du Rassemblement national, elle l’appelle à clarifier sa position. Commentant la déception des régionales pour le RN sur CNews, Éric Zemmour a en effet lâché à propos de Marine Le Pen : « Elle abandonne tout, elle trahit tout, elle se chiraquise et donc, là, elle le paie cash. » Les propos sont virulents, et qui les tient ? Un commentateur ou un joueur ? Depuis des mois, les signes se multiplient suggérant qu’Éric Zemmour veut se lancer dans la course à la présidentielle en reprenant le flambeau des idées souverainistes, qu’aurait abandonné la présidente du Rassemblement national.

Une association de soutien à sa candidature appelée « Les amis d’Éric Zemmour » a été lancée fin 2020. Le site web a été enregistré le 25 novembre. Un de ses principaux artisans est Jacques Bompard, maire d’Orange ex-FN, fondateur de la Ligue du Sud. « Nous prônons la nécessité de cette candidature, car Éric Zemmour peut aspirer tous les autres courants et ramener aux urnes les Français qui sont dans labstention », déclarait-il le 23 avril dans un entretien à L’Incorrect. L’association des comités Zemmour est présidée par son fils, Yann Bompard.

Les Bompard l’ont répété plusieurs fois : l’éditorialiste ne leur a rien demandé. Il n’aurait rien demandé non plus à ceux qui ont créé une association de financement de sa campagne. L’information a été révélée par le magazine d’investigation en ligne Médiacités le 13 mai. Deux collaborateurs d’élus LR, Ambroise Savatier et Jean-Édouard Gueugnon, ont publié les statuts de cette association au Journal officiel le 11 mai. Ambroise Savatier est le directeur de cabinet de Gérard Dézempte, maire de Charvieu-Chavagneux (Isère). Il enseigne la stratégie électorale à l’Institut de sciences sociales, économiques et politiques (Issep) fondé à Lyon par Marion Maréchal.

À lire aussi: Zemmour candidat, que vais-je faire de mes mercredis soirs?

En PACA, une liste emmenée par l’ex-RN Valérie Laupies se réclamant d’Éric Zemmour s’est présentée aux régionales. « Zou, la liste qui vous débarrasse du système » a capté 1,66 % des suffrages exprimés au premier tour, soit19 146 voix. Plus encourageant, un sondage IFOP-Le Point publié le 16 juin crédite Éric Zemmour de 5,5 % des intentions de vote, face à tous les autres candidats de la droite souverainiste (Dupont-Aignan, Poisson, Philippot, etc.). Sans ces derniers en lice, une autre étude IFOP publié deux jours plus tard évalue son potentiel à 18 %. Elle a été commandée par le média en ligne Livre noir, créé par Erik Tegnér, un jeune militant proche de Marion Maréchal, co-organisateur de la convention de la droite oùÉric Zemmour avait pris la parole, le 28 septembre 2019. « Peut-être qu’il faut passer à l’action », lâcheZemmour début juin dans un entretien accordé à Livre noir. Pas lourd, mais presque. « Il y a déjà eu tellement de signaux convergents que si Éric renonce maintenant, cela passera pour une reculade », admet un de ses soutiens. Pourquoi tant de mystère ? L’élection à la tête d’un État d’une personnalité de la télévision ne serait pas une première. Marcelo Rebelo de Sousa, président du Portugal depuis 2016, était une sorte d’Alain Duhamel national. Sans oublier Volodymyr Zelensky, élu président de l’Ukraine en 2019 après avoir joué dans une série télé très populaire le rôle…du président de l’Ukraine.

L’alternative au recentrage

L’idée serait de rassembler tous ceux qui veulent la victoire d’un souverainiste et qui ne croient plus en Marine Le Pen, responsable à leurs yeux d’un recentrage raté du Rassemblement national, sanctionné par la déception des régionales 2021. L’affaissement par affadissement : la théorie circule beaucoup. Elle a été reprise le 24 juin dans son journal en ligne par Jean-Marie Le Pen lui-même (qui la développe dans l’entretien qu’il nous a accordé). Elle reste à étayer. Les résultats des élections de juin 2021 ont été largement en dessous des espoirs du RN, mais c’est bel et bien un recentrage franc et massif qui a permis à Louis Aliot de remporter Perpignan en 2020. Deux candidats de la liste LREM éliminés au premier tour lui avaient apporté leur soutien au second, le jugeant moins à droite que son adversaire LR, Jean-Marc Pujol ! Sa première année de mandat, dans la seule ville de plus de 100 000 habitants tenue par le RN, a été toute en mesure. Les électeurs lui en savent gré, semble-t-il. Aux premiers tours des départementales 2021, le parti était en tête dans cinq cantons sur six à Perpignan, situation inédite à l’échelle de la région, où le PS l’a emporté.

À lire aussi: Jean-Marie Le Pen: « Zemmour n’a pas le gabarit »

Louis Aliot n’est pas un cas isolé. La plupart des maires RN de 2014 ont été des gestionnaires prudents et des édiles respectueux des coutumes républicaines : Steeve Briois à Hénin-Beaumont, David Rachline à Fréjus, Julien Sanchez à Beaucaire, Joris Hébrard au Pontet et Franck Briffaut à Villers-Cotterêts… Ils ont tous été réélus dès le premier tour en 2020, ainsi que Robert Ménard à Béziers (sans étiquette soutenu par le RN). Dans une analyse solidement étayée parue en avril 2021, la Fondation Jean-Jaurès, qui ne s’est pas souvent trompée sur le RN (1), estime que le parti peut gagner l’an prochain, en continuant à grappiller des voix d’électeurs LR, c’est-à-dire en se recentrant, comme le fait Marine Le Pen avec constance depuis des années, et comme elle continuera sans doute à le faire. Louis Aliot annonçait dans L’Opinion du 7 juin qu’il prendra sans doute la direction du RN quand la campagne présidentielle commencera officiellement.

À partir du moment où il va se déclarer, s’il le fait, Éric Zemmour perdra ses tribunes à CNews et dans la presse écrite

Rien ne prouve que cette stratégie sera gagnante, mais quelle est celle d’Éric Zemmour ? 5,5 % d’intention de vote, c’est largement assez pour empêcher le RN d’être présent au second tour en 2022, mais trop peu pour l’emporter. S’agirait-il de boucler enfin la fusion de LR et de la droite « hors les murs » ? Courant juin 2021, le député LR du Vaucluse Julien Aubert et le sénateur du Rhône Étienne Blanc ont suggéré qu’Éric Zemmour participe à la primaire de la droite. Ce qui ressemble à un geste d’ouverture tient plutôt du cadeau empoisonné. Le journaliste-écrivain-chroniqueur télé serait jeté dans l’arène avec des politiques autrement aguerris que lui, à commencer par Laurent Wauquiez (dont Étienne Blanc est proche).Sans parler de Xavier Bertrand qui refuse de jouer le jeu de la primaire à droite et qui a bâti tout son personnage public sur le rejet du RN.

Énigme programmatique

On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment, disait le cardinal de Retz. Éric Zemmour est souvent brillant, mais à peine entré en campagne, il sera sommé d’être clair, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. « Je suis favorable à la sortie de leuro, qui ruine les industries exportatrices de la France », déclarait-il le 27 juin 2013 au magazine belge L’Écho. Sept ans plus tard, dans Valeurs actuelles du 7 mai 2021, autre son de cloche : « La création de leuro a été un désastre, en sortir en serait pire. »Dans l’intervalle, en février 2020, il signe dans Le Figaro un vibrant plaidoyer en faveur du protectionnisme. Sans sortir de l’UE, donc. Et au niveau européen, « nous devrions nous allier au groupe de Visegrad pour protéger notre identité », déclarait-il sur TV Libertés en décembre 2019. Sur les questions d’immigration et de fierté nationale, un éventuel parti zemmourien tomberait certainement d’accord avec la Pologne, la Hongrie, la Tchéquie et la Slovaquie. Sur les questions économiques en revanche, la ligne du groupe de Visegrad n’est pas du tout protectionniste. Ils sont au contraire très libre-échangistes, car ils entendent exploiter au maximum leur avantage en termes de coûts salariaux !

À lire aussi: Un Zemmour nommé désir

À partir du moment où il va se déclarer, s’il le fait, Éric Zemmour perdra ses tribunes à CNews et dans la presse écrite. Parallèlement, il sera sommé de prendre position sur la réforme des retraites, le statut des intermittents, le deuxième porte-avions, les dates de chasse, les tailles des cages à poules, la diffusion de la Ligue 1 sur les chaînes payantes, l’emploi du glyphosate les jours de vent, les restrictions de liberté tolérables par temps de pandémie ou la filière des véhicules à hydrogène. Sur ce dernier point, par exemple, les Républicains ont des propositions chiffrées, au moins dans les grandes lignes : 11 milliards pour la filière d’ici 2030, 1 000 stations de distribution d’ici 2025, etc. Et il en va de même sur des dizaines de thèmes. Bref, ils ont ce qu’Éric Zemmour devra dévoiler : un programme. Il est vrai qu’Emmanuel Macron a improvisé le sien (2), mais hélas, cela s’est vu. Les Français ont découvert la recette des Gilets jaunes (voter les 80km/h sur les départementales, ajouter une pluie d’amendes, taxer le gazole, mater la contestation) ; la réforme improvisée de l’assurance-chômage a été attaquée par tous les syndicats, jusqu’à se faire retoquer par le Conseil d’État en juin de cette année. La réforme des retraites à base de consultations à sens unique (le gouvernement parle, les partenaires sociaux écoutent) a fini roues en l’air, dans le fossé. Sans parler des mensonges piteux sur l’inutilité des masques au début de la pandémie et du couvre-feu général 48 h après avoir appelé les citoyens aux urnes pour les municipales, en mars 2020.

« Je fais de la métapolitique », répète souvent Éric Zemmour, en référence au concept affiné par l’italien Gramsci : il s’agit de gagner sur le terrain des idées pour préparer la victoire dans les urnes. La limite de l’exercice est qu’on ne peut pas faire de métacampagne.


(1) L’institut avait prédit six ans à l’avance la victoire de Louis Aliot dans une étude intitulée « Perpignan, une ville avant le Front national ? », parue en 2014.

(2) Paru en novembre 2016, le livre qui en tient lieu, Révolution, contient des dizaines de citations volées et non sourcées, comme celle-ci, piquée dans un rapport du WWF, reproduite sans guillemets et très approximative : « Le coût de fonctionnement des technologies solaires photovoltaïques a diminué de plus de 80 % depuis 2009 et devrait connaître une chute d’environ 60 % dici 2025, faisant du solaire photovoltaïque le mode de génération d’électricité le moins coûteux qui soit. »

Été 2021 – Causeur #92

Article extrait du Magazine Causeur