Ce qui devait arriver arrive : après la grande braderie Wikileaks cautionnée par des organes de presse européens dits de qualité, la chaine qatarie Al Jazeera et le quotidien britannique The Guardian mettent sur la place publique plusieurs centaines de documents relatifs aux dix dernières années de discussions entre Israël et l’Autorité palestinienne. Cela apparaît comme une suite de Wikileaks, mais ce n’est pas le cas.

À la différence des documents récupérés dans les arcanes de l’Administration américaine par l’organisation de Julian Assange, ces documents proviennent de diverses sources, principalement de membres ou d’anciens membres de la Negociation support unit (NSU) de l’Autorité palestinienne. Cet organisme, composé d’experts juridiques, économiques, cartographiques internationaux a été mis en place en 1998 par le gouvernement de Tony Blair, à la demande de l’Autorité Palestinienne pour servir de support technique aux négociateurs palestiniens qui ne disposaient pas de la puissante logistique diplomatique des Israéliens pour défendre leurs positions. Le financement de la NSU, d’abord uniquement assuré par le Royaume Uni, a été complété par la suite par des fonds venus de Norvège, de Suède et des Pays-Bas. Cette unité, intégrée au ministère palestinien des Négociations, dirigé par Saëb Erekat, a accueilli nombre d’experts d’origine arabe ou palestinienne vivant aux Etats-Unis ou en Europe, comme l’avocat franco-palestinien Ziyad Clot, qui a rapporté, dans un livre[1. Ziyad Clot « Il n’y aura pas d’Etat palestinien » éditions Max Milo] son expérience de son activité au sein de la NSU.

Avant d’en venir au contenu de ces fuites, il faut noter que les documents en question ont tout d’abord été uniquement transmis à la chaîne qatarie Al Jazeera, dont le penchant pour les islamistes radicaux du Hamas et du Hezbollah libanais est clairement affiché. Cette inclination est apparue dans sa couverture des derniers événements de Tunisie, où cette chaîne s’est efforcée de mettre en valeur les islamistes tunisiens, alors que ces derniers n’étaient pas, loin de là, les principaux acteurs de la révolution dite du jasmin.

Pour donner de l’écho à la publication de ces documents, Al Jazeera s’est associé au Guardian, quotidien le plus viscéralement anti-israélien paraissant hors du monde arabo-musulman.
D’après ces « Palestine papers », comme on les appelle désormais, les négociateurs palestiniens, entre l’échec des négociations de Camp David et de Taba en 2000 et l’arrivée au pouvoir de Netanyahou en 2008 auraient tenu un double langage. D’un côté le soutien à l’Intifada, l’intransigeance sur les frontières de 1967 et le droit au retour des réfugiés palestinien, et de l’autre un discours conciliant avec les Israéliens, notamment sur le maintien en Israël, dans le cadre de la solution « deux Etats pour deux peuples », de quartier juifs de Jérusalem construits après 1967 au delà de la « ligne verte », comme French Hill, Pisgat Zeev et Gilo. Cette proposition, faite à Ehoud Olmert et Tzipi Livni en 2008 a été repoussée par ces derniers car elle excluait trois autres implantations : Maale Adoumim, Har Homa et Ariel jugées non négociables par le gouvernement israélien de l’époque. Saeb Erekat et Mahmoud Abbas auraient également accepté, selon ces documents, de limiter à quelques milliers le nombre de réfugiés palestiniens admis à revenir en Israël dans le cadre d’une « action humanitaire », alors que la position officielle palestinienne soutient un droit généralisé au retour dans leurs foyers de tous les réfugiés de 1948 et de leurs descendants…

Dans le contexte actuel, ces révélations portent un tort considérable à l’Autorité palestinienne, faisant passer ses dirigeants pour des funambules du double langage, mentant à leur peuple, et bradant la cause sacrée de la Palestine pour leurs ambitions personnelles.
Elles mettent également en difficulté ces dirigeants israéliens qui proclament qu’il n’y a pas de partenaire palestinien pour la paix, mais les dégâts sont, pour eux de moindre ampleur : le, plan Olmert, fondé sur la cession à Israël des grands blocs de colonies contigües à la ligne verte en échange d’une surface équivalente de territoire israélien remis à l’Etat palestinien était bien connu. De plus, l’opinion publique israélienne ne nourrit aucune illusion sur la possibilité prochaine d’un accord avec les Palestiniens, et soutient, faute de mieux, l’attitude intransigeante de son gouvernement.

Le « réalisme » de Abbas et Erekat, vieux routiers de la négociation avec Israël, est pourtant le seul moyen qui pourrait permettre de sortir d’une impasse que les maladresses de Barack Obama au début de son mandat ont largement contribué à établir. En les « flinguant » aujourd’hui, on les livre pieds et poings liés à la surenchère du Hamas.

Et pourtant, à examiner de plus près ces papers, ce serait plutôt la subtilité des négociateurs palestiniens qu’il faudrait souligner : ils savent bien que Olmert et Livni sont dans l’incapacité politique de « lâcher » Ariel, Maale Adoumim et Har Homa, aussi ne courent-ils aucun risque réel en faisant, oralement, des concessions qui peuvent être utilisées par la suite à des fins propagandistes…

L’objectif de ceux qui ont organisé les fuites vers Al Jazeera et l’idiot utile Guardian est limpide : torpiller les négociations indirectes qui viennent de reprendre entre Israéliens et Palestiniens sous la houlette de Dennis Ross, qui a maintenant pris la main sur ce dossier dans l’Administration Obama. Ce dernier a sans doute passé plus de temps, ces dix dernières années, avec Erekat qu’avec son épouse…

On pourra toujours brandir le drapeau de la transparence du droit de tout un chacun de savoir ce qui se trame dans les arcanes de la diplomatie secrète. Il n’empêche que les conséquences de ces manipulations peuvent être catastrophiques, surtout dans un contexte où la situation libanaise est explosive et où l’Iran vient de faire un nouveau bras d’honneur à Catherine Ashton sur le dossier nucléaire. Al Jazeera, au moins, ne cache pas ses objectifs politiques : elle se fait l’interprète des éradicateurs d’Israël et le fourrier de l’islamisme politique radical. L’embrasement de la région n’est pas pour lui déplaire, bien au contraire. Quant au Guardian, gageons qu’il saura trouver le moyen de dégager sa responsabilité de l’incendie qu’il aura contribué à allumer. En toute bonne foi et toute objectivité.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...