« Ça fait Bernadette ! » Entendre cela dans une émission qui veut « scruter les rapports incestueux entre politique et médias » donne une idée du rayonnement résiduel issu du Big Bang des médias français. « Ça fait Bernadette », l’auteur de cette sentence définitive est Michel Field, incrédible donneur de leçons, parangon de la morale bienséante, ordonnateur du prêt-à-penser médiatique. De gauche, cela va sans dire. Je l’ai senti passer dans mes tympans, puis faire le tour de mes neurones qui ont essayé de ranger quelque part cette déclaration définitive. Ils l’ont classée dans le tiroir « conneries à jeter sans tarder ». Je crois rêver, mais cette déclaration est un cauchemar.

Contexte : dimanche dernier, nous étions le 29 juin, il faut que l’Histoire retienne cette date. Le lieu du crime était l’antenne d’Europe 1, l’émission Médiapolis. Cela avait commencé clean et intelligent avec le voyage officiel de Nicolas Sarkozy, expliqué en direct par un journaliste du respecté quotidien israélien Haaretz.

Le reste doit provenir de cela : Michel Field a été obligé d’écouter pendant quelques minutes quelqu’un qui disait du bien de Nicolas Sarkozy. Imaginez cela : dire du bien du Mal absolu. Cela a dû lui provoquer une chute de tension ou quelque chose de cet ordre-là. Ensuite, le père-la-morale a fait un petit effet sur le « sort enviable que les médias israéliens ont réservé à Carla Bruni » – histoire de leur dire qu’à lui on ne la lui faisait pas –, tout en ajoutant, vrai faux cul : « Aucun média français ne peut vous faire la leçon. » Ego te absolvo, donc.

C’est ensuite, sans transition, que Michel Field a fait son implosion : il a juste un problème avec le sac de Carla, enfin pas avec le sac, mais avec sa manière de le porter. Trop godiche, la Carla, tu penses, alors que Catherine Nay, éditorialiste maison, « porte le sac avec tant d’élégance ». Plusieurs minutes de ce tonneau. Olivier Duhamel, co-présentateur, était désespéré. Moi aussi.

J’ai réécouté le podcast pour vérifier que je ne n’avais pas halluciné. Je n’avais pas. Personne dans le studio pour dire son fait au précieux ridicule, sauf Sylvie Goulard, présidente du Mouvement européen, avec une verdeur bienvenue.

Je garde une haute opinion de mon métier, mais de moins en moins d’une part grandissante de ceux qui l’exercent. Mais jusqu’à quand abuseront-ils de notre patience ? Que l’on n’aime pas le président est tout a fait concevable – et Dieu sait qu’il y en a à dire sur Nicolas Sarkozy. Mais aussi nul, c’est rare : elle va faire le tour des plages et des cours de récrés, cette expression « ça fait Bernadette ».

Michel Field a eu raison de reprendre le flambeau : Frédéric Bonnaud, pourfendeur et contempteur pas drôle de « mon Nicolas » venait de partir en vacances, tant il s’était épuisé à attaquer les moulins à vent du sarkozysme pendant toute une saison. Une petite prise de narcissisme et une pointe de haine recuite plus tard, Field est entré au panthéon des nigauds avec une formule qui fera les bonheurs des dîners de bobos à gauche et des barbecues de droite. La prochaine fois qu’un gandin fera l’intéressant avec du creux aussi vide, on pourra toujours dire : « Ça fait Michel… ! »

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