A l’annonce du décès de Michel Polac, la ministre de la Culture de la communication Aurélie Filippetti a salué « un homme qui n’aimait pas les idées tièdes », « engagé » mais « inclassable » bien que « son cœur battait bien sûr à gauche ». Inclassable, impertinent et de gauche : ces trois ingrédients roboratifs composent la majorité des commentaires hagiographiques des clercs médiatiques. En irait-il autrement si le regretté Polac avait été un bouillonnant rebelle de droite ? Je n’ose le penser. Mais, pour nous rassurer, enquêtons au pays des « tièdes »

La plupart de nos confrères – auquel nous reconnaissons un droit à la paresse, surtout en août ! – ont mécaniquement (ré)écrit le même article en énumérant les réactions des personnalités connectées sur Twitter lorsqu’elles ont appris la mort de l’animateur de Droit de réponse. Mais Polac avait plusieurs cordes à son arc, comme la réalisation du documentaire D’un Céline l’autre sur l’auteur de Mort à crédit. Cette inventivité lui vaut notamment l’hommage appuyé de Jérôme Garcin, son successeur à la présentation de l’émission de radio Le Masque et la Plume, que Polac avait lancée au début des années 1950. Garcin revient en effet sur l’épitaphe que Polac s’était choisie : « Touche-à-tout, il a fini par toucher terre’. Ça, c’était Polac. » Belle fraternité. Esprit chagrin à ses heures, le même Garcin n’a pas toujours eu la même ouverture d’esprit. En témoignent ses procès moraux répétés contre Renaud Camus – un excellent thermomètre de la liberté d’expression, quoiqu’on pense de ses écrits et positionnements politiques- dont il fustige la « bouillie xénophobe » et s’étonne même qu’il ait trouvé éditeur pour son journal, lui intimant l’ordre de « fermer sa gueule » (sic).

Mais allons voir du côté des politiques pour ne pas trop accabler la profession. Hélas, on ne trouvera pas d’éloge posthume de Polac à droite, signe que le sectarisme n’est pas l’apanage d’un camp. Côté gauche donc, Martine Aubry estime que « son ton d’une grande acuité et d’une grande modernité a été pour beaucoup dans ce succès ». Dans son Petit dictionnaire pour lutter contre l’extrême droite (1995), co-écrit avec l’inénarrable Olivier Duhamel, celle qui n’était pas encore première secrétaire du PS ne se contentait pas d’exalter la « France que nous aimons, forte de ses valeurs et de son histoire, la France de la liberté, de l’égalité, de la fraternité ». C’est empreinte d’« acuité » et de « modernité » qu’Aubry définissait alors « le plaisir de haïr » comme « le vrai ressort du nazisme hier, du lepénisme aujourd’hui, de l’extrême droite toujours ». Après ce parallèle douteux, notoirement insultant pour les victimes du nazisme qui se comptent en millions, à la différence des cibles du lepénisme, Aubry et Duhamel précisent leur conception du pluralisme politique : « L’erreur n’est pas d’avoir trop longtemps toléré le Front national, l’erreur est de n’avoir pas sérieusement posé la question de son interdiction ou, plus exactement, en premier lieu, la question abstraite de la limite du tolérable dans un État démocratique, du degré de liberté laissé aux ennemis de la liberté, de la ligne jaune (ou blanche, désormais) à ne pas franchir, des principes en vertu desquels un mouvement politique pourrait, devrait être interdit (…) Si ce travail, intellectuel d’abord, constitutionnel ensuite, était enfin mené à bien, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire seraient mieux guidés dans leur mission de protection de la démocratie ». Interdire un parti qui représentait à l’époque 15% de l’électorat parce qu’on le juge « xénophobe » et « national-raciste », voilà le traitement infligé aux ennemis des « valeurs de la démocratie », coupables de ne pas penser dans les clous. Faire disparaître le FN des écrans radars démocratiques, il fallait y penser. Un vrai prodige à la Houdini. Les pisse-vinaigre noteront d’ailleurs que ce brillant ouvrage n’a pas enrayé la montée du Front National ni empêché le séisme du 21 avril 2002. La faute à sa trop faible audience sans doute…

Mais tout cela nous éloigne de la brillante carrière de polémiste et de journaliste littéraire de Michel Polac, me direz-vous. Pas sûr. Pour conclure cette petite investigation, laissons la parole au plus illustre des Français, du moins au premier d’entre eux. Le président de la République soutient que Polac « aura marqué par ses émissions impertinentes et indépendantes, les esprits de millions d’auditeurs et de téléspectateurs ». L’indépendance, une qualité précieuse et parfois coûteuse dans le journalisme. Pour avoir inélégamment écrit sur Twitter – décidément, un bien beau télécran postmoderne – que Valérie Trierweiler avait réussi grâce à ses charmes, Pierre Salviac a été débarqué de RTL, dans la quasi indifférence générale.

Certes, nous ne sommes plus au temps où Bouygues licenciait Polac de TF1 pour avoir évoqué les soupçons de corruption dans la construction du pont de l’île de Ré, ainsi que l’a relevé Corinne Lepage. L’époque a les gloires qu’elle mérite. Pour occuper un champ idéologique largement hégémonique, Michel Polac finit encensé et marqué des stigmates de l’irrévérence. Tout le monde n’a pas cette chance.

*Photo : Alain Bachellier

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