photo : Pakistan Ministry of Defence

Les relations entre la Russie et le Pakistan étant plutôt glaciales, l’accueil chaleureux fait à Moscou la semaine dernière au Président pakistanais Asif Ali Zardari a de quoi surprendre. Alliée traditionnel de l’Inde pendant la Guerre froide, l’Union soviétique est quasiment devenue un ennemi officiel du Pakistan après l’occupation de l’Afghanistan en 1980. Pour Islamabad, la présence des Soviétiques, principaux fournisseurs d’armes de New Delhi, dans son arrière-cour afghane constituait un insupportable défi stratégique. Le Pakistan avait donc tout intérêt à prêter main-forte aux Américains pour mener la guérilla antirusse en Afghanistan. Les services pakistanais ont recruté les élèves des Medersas – les fameux « talibans » – parmi les réfugiés pachtounes qui fuyaient l’Armée Rouge. Et on sait que l’ISI a aidé un certain Oussama Ben Laden qui leur avait été recommandé par les Saoudiens et s’est avéré un redoutable leader de guerre insurrectionnelle. Le Pakistan a donc apporté une contribution notable à la défaite russe en Afghanistan et accessoirement à la chute de l’Empire soviétique. Un quart de siècle plus tard, tout a changé… sauf la géographie.

Depuis la retraite soviétique d’Afghanistan en 1989, le bloc de l’Est s’est écroulé, la Guerre froide est terminée, mais le plus inquiétant pour les Pakistanais, c’est le rapprochement entre les Etats-Unis et l’Inde. Ancien pilier des « non-alignés », celle-ci table sur son intégration dans la mondialisation pour assurer la croissance économique nécessaire à son développement alors qu’elle disputera bientôt à la Chine le titre du pays le plus peuplé au monde. Or, dans les années 1990/2000, cette ambition passait par le bon vouloir de Washington. Alliés traditionnels du Pakistan, les Américains ont « blanchi » la bombe nucléaire indienne, tandis que les Indiens ont de plus en plus fait leurs emplettes militaires en Amérique.

Pour le Pakistan, c’était la double peine : non seulement il voyait ses alliés faire les yeux doux à son pire ennemi, mais il subissait les séquelles à long terme de la guerre afghane des années 1980. Encouragés et organisés dans le cadre de la guerre antisoviétique, les talibans menacent le précaire équilibre pakistanais et risquent de précipiter le pays dans la terreur et le chaos d’une guerre civile de moins en moins larvée.
Dans ce contexte déjà difficile, la récente élimination d’Oussama Ben Laden en plein cœur du Pakistan a mis au grand jour les tensions et l’amertume qui plombe aujourd’hui les relations entre Washington et Islamabad. Les échanges de tirs mardi entre un hélicoptère de l’OTAN et des soldats pakistanais ne peuvent que contribuer au pourrissement de la situation. Dans ce climat, la visite à Moscou du Président Zardari est un message adressé à Washington et à New Delhi : Islamabad a plus d’une carte dans sa manche.

Les Russes, de leur côté, sont ravis de l’opportunité qui leur est offerte de troubler le jeu et de reprendre pied dans cette région stratégique avoisinant les Républiques musulmanes de l’ex-URSS. Islamisme, drogue, gaz et jeu d’échec entre puissances : l’Afghanistan est toujours le terrain d’un « Grand Jeu », au XXIème siècle comme au XIXème.
La Russie craint, et à raison, un retrait rapide des États-Unis, qui pourrait favoriser le retour des talibans au pouvoir en Afghanistan en même temps qu’une guerre civile larvée aux conséquences fâcheuses pour les voisins. Pour autant, les Russes ne souhaitent pas voir s’installer des bases américaines permanentes si près de leur arrière-cour. L’influence des Etats-Unis dans certaines républiques ex-soviétiques est déjà jugée difficilement supportable par Moscou et une présence américaine prolongée en Afghanistan ne pourrait que la renforcer.

La Russie aimerait donc faire émerger une solution dite « régionale », minimisant le rôle des troupes occidentales. Le problème, c’est que les contours de cette solution restent assez vagues. En attendant qu’elle se précise, l’idée est d’avancer sur le plan diplomatique en intégrant l’Afghanistan dans une organisation régionale qui fonctionne depuis une petite décennie, l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS). Longtemps réticents vis-à-vis de ce « machin » concocté par les Chinois, les Russes semblent donc prêts à rechercher un compromis avec Pékin pour enfoncer un coin entre Islamabad et Washington. D’où le ballet diplomatique qui a précédé le voyage du chef d’Etat pakistanais à Moscou : un sommet sino-pakistanais organisé à Islamabad fin avril a été suivi d’une visite du ministre chinois des Affaires étrangères, Yang Jiechi, à Moscou. L’aboutissement de ces manœuvres pourrait être l’admission simultanée de lors du prochain sommet de l’OCS.

On connaît les excellentes raisons que les Etats-Unis ont de se méfier de leur partenaire pakistanais qui brandit sa faiblesse structurelle à tout bout de champ pour justifier tout et son contraire. Mais on évoque moins souvent les griefs, en partie légitimes, d’Islamabad vis-à-vis de son allié historique, peu soucieux de prendre en compte la complexité de la société pakistanaise. En tentant de contraindre Islamabad à renforcer sa lutte contre les radicaux, les Américains pourraient déstabiliser le gouvernement et saper les fondements mêmes d’un Etat, qui possède – grâce à la Chine ! – un arsenal nucléaire militaire.

La solution idéale serait que le Pakistan et l’Afghanistan deviennent de véritables nations capables de se doter d’Etats efficaces et démocratiques. Sauf que cela risque de prendre quelques générations. Or, nous sommes un peu pressés. Pour l’instant, on peut en tout cas observer que les intérêts du Pakistan et ceux des Etats-Unis divergent de plus en plus en ce début du XXIe. Le « Grand Jeu » continue, mais les cartes sont en train d’être rebattues.

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