Passée totalement inaperçue en France, une récente déclaration du Premier ministre hongrois Viktor Orbán a fait l’effet d’une bombe dans les médias anglo-saxons, principalement aux Etats-Unis (Washington Post, Newsweek) et en Allemagne. Elle a également suscité de vives réactions de la part de certains gouvernements européens, la dernière en date étant celle du ministre allemand des Affaires étrangères (Birgitte Ohlsson, ministre suédoise chargée des Affaires européennes, allant même jusqu’à réclamer des sanctions de Bruxelles).  Mais rien en France…

Qu’a-t-il donc encore fait, notre cher Viktor?

Le 26 juillet dernier, lors de l’université d’été de son parti qui s’est tenue à Băile Tuşnad en Roumanie (Tusnádfürdő, en hongrois), région de Transylvanie à majorité magyarophone, Viktor Orbán n’a pas hésité à citer comme ses modèles la Russie, la Chine et la Turquie, systèmes politiques qu’il dit admirer, « dont l’économie est plus compétitive que celle des pays occidentaux », conluant que « la Hongrie devra construire désormais  un Etat« illibéral » basé sur le  travail,  la démocratie à l’occidentale ayant fait son temps». Le Premier ministre hongrois en a par ailleurs profité pour stigmatiser les associations et ONG qui œuvrent en Hongrie, ces «agents politiques financés par l’étranger». Est notamment ici visé un fonds humanitaire norvégien qui a décidé de couper ses crédits, ce qui a aussitôt provoqué l’ire des officiels hongrois. (ONG qui aident en Hongrie les handicapés, les familles défavorisées, encouragent la culture ou militent contre la corruption.)

Viktor Orban n’a pas dit ce qu’il entend par « Etat non libéral («illiberális») ».  Là-dessus,  les interprétations vont bon train selon l’orientation  politique des observateurs. Si les partisans d’Orbán n’y voient a priori rien qui remette en cause la démocratie, les commentaires de l’opposition sont par contre virulents. Y voyant une mise au rancart de la démocratie, les libertés individuelles devant s’effacer devant le sacro-saint intérêt national…  dicté par les hommes en place, en d’autres termes par Viktor Orbán. Certains parlent même d’une «poutinisation de la Hongrie».

Sans vouloir entrer dans un débat stérile et fastidieux, force est de constater que les faits semblent parler d’eux-mêmes : neutralisation des organes de contrôle de l’exécutif (mise sous tutelle de la Cour constitutionnelle),  étouffement des médias privés et médias publics transformés en machine de propagande, quasi-suppression des débats au Parlement, vote à tour de bras de lois « sur mesure » dictées par l’exécutif (notamment les lois électorales),  manipulation des appels d’offre systématiquement remportés par les proches d’Orbán. Bref, si telle est la conception  que se fait Viktor Orbán d’un intérêt national primant sur l’individu, alors on est en droit d’avoir des doutes.

Certes, on ne saurait parler de dictature, ni de régime policier. Mais d’un régime autoritaire, proche, malgré les apparences, d’un système à parti unique, entièrement soumis à son chef. Vikor Orbán a beau jeu d’en profiter (et pourquoi s’en priverait-il?) face à une opposition démocratique quasi-inexistante et désunie. Seule force extérieure avec laquelle il doit compter: le parti d’extrême droite (pratiquement néo nazi) du Jobbik qui rassemble 20% des électeurs.

Précisément, Viktor Orbán ne serait-il pas en train de faire du charme à ces messieurs du Jobbik pour récupérer leurs voix (face à un Fidesz, son parti, qui stagne)? Plusieurs événements récents tendraient à le confirmer (telle la réhabilitation du régime quasi-fasciste de l’amiral Horthy) ?

Le plus comique dans l’histoire est que ce même Viktor Orbán est celui qui, voici 25 ans, se réclamait d’un système libéral et l’ennemi acharné des Russes. Lui qui ne jure plus que par son ami Poutine et met en place un Etat hypercentralisé nationalisant à tour de bras, ennemi déclaré du monde occidental, …  finalement proche de ce que nous a offert le régime communiste.

*Photo: Szilard Koszticsak/AP/SIPA.AP21550604_000007

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Pierre Waline
Diplômé des Langues'O (russe, hongrois, polonais). Il vit a spécialiste de l'Europe centrale et orientale.
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