Certes, l’on m’objectera que la représentation nationale n’est pas à l’image du « pays réel », comme on dit chez les Maurassiens et les bienpensants qui depuis des lunes sont habitués à faire fructifier le même fonds de commerce. Cependant, il faudrait peut-être voir un peu ce qu’est la sociologie du personnel politique français avant de jouer au chevalier Bayard grimpant sur ses petits poneys : une génération politique dure en France trente ans. Regardons simplement la composition de nos assemblées depuis l’immédiate après-guerre : c’est le même personnel politique qui a grosso modo siégé de 1945 à 1975… Des nouveaux venus sont arrivés dans les années 1975 et commencent seulement à nous quitter. Du côté par exemple de nos actuels préretraités de la vie politique française, Philippe Séguin a été élu député des Vosges en 1978 et Alain Juppé a commencé sa carrière parisienne en 1983… L’un et l’autre tirent à peine leur révérence. C’est que le tourniquet politique national a un rythme trentenaire : il lui faut presque deux générations pour faire un seul tour. Le temps viendra donc naturellement où les talents de la France contemporaine se retrouveront au Palais Bourbon et à celui du Luxembourg. « Il faut laisser le temps au temps », disait sagement François Mitterrand, qui s’était érigé en parfait connaisseur de l’attente, bien avant de sombrer dans l’oubli[2. Maurice Blanchot, L’Attente et l’oubli, Gallimard, 1962.].

On doit se réjouir de l’élection de Barack Obama. Dans l’histoire des Etats-Unis, cet événement tourne définitivement la page scandaleuse de la ségrégation pour privilégier le modèle républicain à la française, où ni la naissance ni l’origine ne doivent oblitérer aucune chance. Certes, comme l’a très bien exposé ici David Martin-Castelnau, l’élection de Barack Obama a de quoi mettre la bienpensance dans tous ses états. Le soir de son élection, les caméras de CNN balayaient Grant Park à Chicago où la foule des supporters démocrates était réunie pour célébrer son héros. Et le cameraman a zoomé sur le révérend père Jesse Jackson. Images émouvantes du visage d’un homme bientôt septuagénaire. Les larmes coulaient de ses yeux et arrachaient nos larmes. Des larmes de joie et d’incrédulité. Les larmes aussi d’un vieil homme désemparé. Tous les combats, ceux de Rosa Parks, d’Angela Davis et de Luther-King, comme ceux à l’extrême de Malcom X ou de Wallace Fard Muhammad, trouvaient ici leur issue : l’idéal le plus échevelé des militants des droits civiques s’incarnait dans l’élection de Barack. La joie donc, et l’hébétude aussi : que faire d’autre désormais, nous qui avons atteint notre but et qui avons montré que la couleur n’était plus la question ?

Oui, l’élection de Barack Obama restera dans l’histoire des Etats-Unis comme une date déterminante. Au même titre que Napoléon a « achevé » la Révolution française, Barack Obama a achevé la politique d’affirmative action. Il ne suffit plus désormais d’être noir pour accéder à de hautes fonctions, il faut en avoir le talent. Pour Gaston Monnerville, c’était sûr. Pour Barack Obama, il n’y a pas l’ombre d’un doute qu’il va nous en apporter la plus éclatante démonstration – même envers et, surtout, contre nous. Pour Patrick Lozes, y a encore du boulot.

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