Le coffret Il était une fois Hollywood regroupe dix documentaires tournés par les sœurs Kuperberg sur l’usine à rêves du septième art. Qu’on ne s’attende pas à quelque chose de révolutionnaire dans la forme : il s’agit de traditionnels 52 minutes mêlant documents d’archives, témoignages et extraits de films. Néanmoins, l’approche thématique de ces petits films s’avèrent souvent passionnante et finit par offrir un panorama « en coupe » d’Hollywood particulièrement intéressant.


Plutôt qu’une vision historique globale de l’évolution d’Hollywood, Julia et Clara Kuperberg optent pour une vision transversale, se concentrant parfois sur une figure unique et représentative de ce cinéma hollywoodiens, qu’il s’agisse d’un cinéaste (This is Orson Welles), d’une actrice (Gene Tierney, une star oubliée) ou un photographe de plateau (Steve Shapiro et les icônes américaines) ou privilégiant un regard thématique (le sexe, la censure), sociologique (la place des femmes dans l’industrie du cinéma, le portrait des deux immondes commères – Louella Parsons et Hedda Hopper- qui firent la pluie et le beau temps à Hollywood), esthétique (Los Angeles, cité du film noir) voire politique avec les deux très beaux films consacrés, pour l’un, à Ronald Reagan et ses rapports troubles avec la mafia, et l’autre, levant le voile sur le rôle d’Hollywood dans l’espionnage durant la seconde guerre mondiale.

Scorsese invité récurrent 

Tous ces films peuvent bien évidemment se voir de manière indépendante mais la vision globale du coffret permet de tisser des liens, de découvrir un motif plus général se dessiner et certains films se compléter ou se répondre. On constatera que certains plans (visions aériennes des studios hollywoodiens) sont récurrents d’un film à l’autre et que certains intervenants reviennent de manière régulière : Martin Scorsese dans les films consacrés à Gene Tierney et Orson Welles, James Ellroy dans ceux consacrés à Reagan et au film noir…

Les films centrés sur une seule personnalité sont généralement les plus classiques. Cela ne veut pas dire qu’ils sont inintéressants, loin de là ! C’est même avec une grande émotion que l’on suit la trajectoire malheureusement brisée de la sublime et magique Gene Tierney. This is Orson Welles passionne également par les nombreux documents d’époque où s’exprime l’auteur de Citizen Kane, qu’il s’agisse de l’époque de son fameux canular radiophonique (La Guerre des mondes) ou de ses dernières années.

La qualité des documentaires dépend généralement des intervenants invités. Hollywood, pas de sexe s’il vous plaît est rythmé par les analyses enrichissantes et très pertinentes de Linda Williams qui a beaucoup écrit sur le sexe à l’écran. Elle développe ici les thèses de son essai, Screening Sex, où elle revient notamment sur la représentation du plaisir féminin (à travers les exemples de Barbarella de Vadim et Le Retour d’Hal Ashby).

Des limites du film militant

Et la femme créa Hollywood paraît plus didactique et un peu moins intéressant. S’il a l’immense mérite de mettre en lumière des noms de femmes complètement oubliés par l’histoire du cinéma (je rêve désormais de voir des films de Lois Weber ou Frances Marion !, il tombe dans le travers du film militant qui réduit cette question de l’invisibilité féminine à une simple « guerre des sexes ». Or il me semble que la disparition des femmes de l’industrie hollywoodienne où elles occupaient une place importante avant le parlant a sans doute d’autres raisons (principalement économiques) qu’une volonté « sexiste ». C’est assez patent lorsqu’une intervenante estime scandaleux qu’une cinéaste comme Alice Guy soit méconnue au profit d’un contemporain comme Méliès.

Or sans vouloir polémiquer, on peut aussi considérer que ce sont des raisons « esthétiques » qui justifient cet « oubli » assez relatif. Car si les films d’Alice Guy ont un intérêt archéologique et sociologique (la première femme cinéaste), ils ne présentent pas un grand intérêt cinématographiquement parlant avec ses plans fixes, assez raides, au service de fictions vieillottes. Rien à voir avec l’inventivité de la plupart des œuvres de Méliès. De la même manière, les films de Mabel Normand avec Chaplin n’ont rien de comparable avec les œuvres ultérieures que le cinéaste réalisera lui-même.

Des prêtres à la sortie des cinémas

Passons à un splendide film sur La censure à Hollywood qui regorge de documents rares et d’anecdotes croustillantes. L’un des intervenants raconte, par exemple, comment les catholiques devaient promettre de ne pas aller voir les films « prohibés » et comment les prêtres attendaient aux portes des cinémas pour surveiller les fidèles ! Le film revient très bien sur la manière dont Hollywood, pour éviter la censure fédérale et la pression du lobbying catholique, a dû s’autoréguler et suivre le fameux « code Hays » pour mettre un terme aux « débordements » (bien chastes si on les compare à notre époque), notamment en matière de violence comme dans le Scarface de Hawks. L’histoire n’est pas méconnue mais elle est racontée ici de manière passionnante, surtout lorsque les extraits illustrent la manière dont les cinéastes ont rusé avec ce code en usant de la métaphore ou de la métonymie, la plus fameuse restant le train entrant dans le tunnel à la fin de La Mort aux trousses

Outre cette belle réussite, les films les plus passionnants sont ceux qui abordent des sujets méconnus. Ainsi, dans Les Espions qui venaient d’Hollywood, on apprend le rôle que tinrent de nombreux comédiens dans l’espionnage américain, qu’il s’agisse de Cary Grant, Marlène Dietrich ou encore Greta Garbo. C’est l’ouverture des archives de l’ancienne CIA qui a mis en valeur cette participation active à l’effort de guerre des vedettes que nul n’aurait pu soupçonner.

Regan et la mafia

Egalement construit comme un thriller, Ronald Reagan, un président sur mesure montre les liens entre Hollywood et le crime organisé et comment un médiocre acteur de séries B a pu accéder à la présidence des Etats-Unis grâce à ses appuis mafieux et pour protéger leurs intérêts. Richement documenté, le film est assez vertigineux et s’inspire de l’ouvrage Dark Victory de Dan Moldea qui intervient ici en étayant sa démonstration de nombreuses preuves troublantes.

L’ensemble de ces dix documentaires nous offre un beau panorama de ce que fut cette industrie hollywoodienne, un pied dans le rêve, le mythe et un pied dans des considérations plus pragmatiques comme le fric ou franchement plus sombres avec les trajectoires brisées et les noces incestueuses avec la mafia.

Il était une fois Hollywood (2014– 2018) de Julia et Clara Kuperberg (Editions Montparnasse)

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est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma du docteur Orlof
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