Dans son excellent film La journée de la jupe, le réalisateur Jean-Paul Lilienfeld – que nous sommes fiers de compter parmi les collaborateurs de Causeur – abordait un sujet sensible : l’impossibilité, pour les filles de certains quartiers, d’aller à l’école trop court vêtues sans s’exposer aux brimades de leurs camarades. En réponse à cette insupportable pression, Sonia, la prof au bout du rouleau – magistralement incarnée par Isabelle Adjani – qui finit par prendre ses propres élèves en otage, exige que le ministère de l’Education nationale instaure une « journée de la jupe ». L’histoire, tragique, est une véritable ode à la laïcité. Elle en chante les louanges en creux, c’est-à-dire de manière autrement plus efficace que les habituelles incantations des « républicains » jaloux de tous bords.

Hier, une nouvelle affaire de jupe à l’école défrayait la chronique. Mais dans un sens inattendu, pour ne pas dire inverse : Sarah K., 15 ans, nous apprenait L’Union-L’Ardennais, s’est vu refuser à deux reprises l’accès à son collège de Charleville-Mézières, les 15 et 26 avril, au motif qu’elle portait une jupe au caractère religieux ostentatoire qui laissait présumer le port antérieur d’un voile[1. Cette définition acrobatique est de mon confrère et néanmoins ami Laurent Cantamessi, observateur attentif des questions d’ostentation en milieu scolaire]. En effet, explique le rectorat, « la jeune fille, qui porte une tenue avec le voile, enlève seulement ce dernier avant d’entrer au collège ». Non mais sans blague. Pour madame le principal de l’établissement, « la loi sur la laïcité à l’école interdit ce port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse ». Dura lex, comme on disait avant la réforme.

Mais au fait, que reste-t-il d’une « tenue avec le voile » une fois le voile retiré ? Réponse : une jupe « toute simple », sans « rien de particulier », achetée « chez Kiabi pour deux euros », se défend la gamine. Le problème, pour le rectorat, c’est que ce choix vestimentaire apparemment inoffensif s’inscrit dans le cadre « d’actions revendicatrices et concertées d’élèves, qui font suite à d’autres incidents plus visibles liés par exemple au port du voile ». Autrement dit : les éléments caractérisant le délit n’ont plus besoin d’être réunis, l’intention présumée suffit. Si ce n’est toi, c’est donc ta sœur. Et dès lors, « le cadre laïque de l’enseignement doit être fermement rappelé et garanti », a précisé le rectorat qui compte sans doute interdire bientôt le port des Sebago ou la mèche ostentatoire aux jeunes cathos.

Sarah devra-t-elle se présenter en culotte pour être admise en cours et ne choquer personne ? L’ennui, c’est qu’à vouloir déterminer où exactement se situe l’atteinte à la laïcité dans un espace compris entre la cheville et le haut des cuisses, l’Education nationale fonce tête baissée dans le chiffon rouge du toréador. Si on avait voulu donner un argument imparable aux pires militants communautaristes, on ne s’y serait pas pris autrement. Sous le régime des colonels, la Grèce bannissait les minijupes. C’est aujourd’hui encore le cas au Swaziland, qui a rétabli en 2012 une loi coloniale interdisant les tenues « indécentes ». La directrice du collège Léo-Lagrange de Charleville-Mézières, elle, a cru bon de parler d’une « tenue provocante » pour qualifier une jupe longue et noire.

Dans ces conditions inespérées, les professionnels de la victimisation subventionnée ont beau jeu d’inonder Twitter de hashtags #JePorteMaJupeCommeJeVeux et, bien sûr, #JournéeDeLaJupe. Pour finir de brouiller les cartes entre défense des libertés individuelles et revendications communautaires, on ne pouvait mieux faire. Bingo, la République est à poil !

*Photo : BARON ALAIN/SIPA/1504141506

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Pascal Bories
est journaliste.est journaliste.