Jadis, avant que l’homme atteigne son niveau de développement le plus abouti avec les 35 heures, Twitter, les patinettes à moteur et les bières sans alcool, la mort voulait encore dire quelque chose. On envisageait ce passage avec gravité. On pleurait ses morts, voire ceux des autres, avec respect. On retirait son chapeau au passage d’un corbillard. On allait dans les cimetières pour déposer des fleurs, et s’inspirer de la philosophie des lieux. Mais ça c’était avant ; avant l’eau courante, la télévision et tout le confort moderne. Le moderne, précisément, veut une mort qui lui ressemble : légère, joyeuse, décomplexée et pour tout dire fun. L’un des premiers assauts contre la mort fut la tentative d’importation calamiteuse de la fête d’Halloween en hexagone. Halloween, ses citrouilles, et ses masques terrifiants… La riposte de l’Église catholique pour défendre la Toussaint fut d’ailleurs terrible… ce fut Holyween : « Nous suspendrons des images de saints devant les églises et nous nous rassemblerons dans les rues (…) L’an dernier, nous nous sommes bien amusés et les gens étaient très curieux de savoir ce que nous faisions », explique à l’AFP l’une des instigatrices de cette néo-Toussaint conviviale.

Chaque année, peu avant la Toussaint, la presse se livre à un concours réjouissant visant à lister les initiatives de progrès, et qui vont dans le bon sens, dans le domaine de la mort. Ainsi, le quotidien régional Midi-Libre nous apprenait il y a quelques jours qu’une société de Nîmes propose des cercueils « customisés » (le mot est du journaliste). « Des fleurs, le Colisée, la Tour Eiffel, le Grand Canyon, des volcans d’Auvergne, et toujours une belle lumière… Une société nîmoise customise les cercueils dans l’esprit des défunts, avec l’ambition d’enrayer l’appauvrissement des funérailles civiles… » Voilà la nouvelle ambition, faire des obsèques un moment festif, un spectacle riche en rebondissements, et égayé par un cercueil joliment décoré. L’entreprise propose également des oraisons funèbres pour un prix très raisonnable… « Il y a même possibilité d’obtenir une oraison funèbre sur le thème retenu pour la cérémonie, la passion du défunt, comme le sport, la cuisine, la photo… Écrit par un spécialiste pour Personifia (coût 600 € environ), le texte doit juste être remis à jour avec quelques éléments sur le défunt. » On se demande en quel métal est fait un « spécialiste » en oraisons funèbres ?! Reste que ce n’est pas cher. Pour avoir Malraux ou Bossuet, il faut dépenser plus. Dans un registre voisin, Le Journal de Saône-et-Loire nous vante les mérite du cercueil écolo en carton : « À Saint-Martin-en-Bresse, l’ex-cadre de l’alimentaire, Georges Braissant a inventé le cercueil en cellulose en 1992, mais il bataille toujours et encore pour l’imposer à l’industrie funéraire. » Ah le beau combat ! « Face à cette impasse commerciale, Georges Braissant a réagi en créant une association pour faire du lobbying auprès des utilisateurs. Avec Patrice Leclerc, un Parisien concepteur d’un produit proche (un cercueil alvéolé en cellulose) et quelques professionnels du métier, il a créé en novembre 2012 l’Association des Cercueils Écologiques en Cellulose. » La France, ses 300 fromages, son million d’associations…

Mais ce n’est pas tout d’être personnalisé, coloré, écolo… il fallait bien – qu’en plus – le monde funéraire soit « connecté ».  « Quant à la sépulture connectée, dotée d’un code QR (Quick Response), elle permet aux proches d’accéder, à l’aide d’une application téléchargée sur smartphone, à un florilège en photos-vidéos, textes et musiques de la vie du défunt. Le coût moyen de la diffusion des funérailles en streaming s’élève à 250 euros tandis qu’avoir recours au code QR sur une tombe varie entre 100 et 150 euros. Le prix d’un cimetière virtuel oscille entre 50 et 200 euros par an » nous apprend l’AFP. Et c’est ainsi que subrepticement la mort est devenue 2.0, à défaut d’être vraiment virtuelle…

Un dernier pas doit désormais être franchi… que la grande faucheuse soit amusante et que le trépas soit ri-go-lo. En donnant – pourquoi pas ? – aux monuments funéraires un aspect comique – comme par exemple l’apparence du personnage de dessin animé Bob l’éponge… L’idée a déjà été prise… Par une famille américaine qui a fait ériger une pierre tombale géante représentant l’éponge jaune bienheureuse au sourire inextinguible au-dessus de la sépulture de leur fille de 28 ans, qui vouait un culte au personnage. Après avoir accepté dans un premier temps que son cimetière soit égayé par un Bob l’éponge géant en marbre, le directeur du lieu s’est finalement ravisé et a fait démanteler la monstrueuse sculpture.

Mais l’époque n’a pas dit son dernier mot. Viendront les tombes Mickey. Les cimetières transformés en parc d’attraction, traversés de manèges, de trains fantômes, de maisons hantées et de toboggans multicolores. Les cortèges funèbres éco-conscients à vélos ou à trottinettes. Le Wi-Fi à l’intérieur même des cercueils. Les éloges funèbres dits par des clowns professionnels et assermentés, avec option jonglage et cracheurs de feu. Et aussi, bien entendu, les feux d’artifice de cendres funéraires…

Quoi, ça existe déjà ?

 

*Photo : C. VILLEMAIN/20 MINUTES/SIPA.  00645658_000008.

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