Laurent Joffrin, un éditorialiste ouvert au débat.

On se souvient. On devait avoir vaguement 17 ans et, pour avoir le bac, il fallait être capable de faire un commentaire composé qui tienne vaguement la route. Manifestement, aujourd’hui, pour sembler être de gauche à propos de l’identité nationale, il faut être capable de ficeler un devoir sur table avec un certain nombre de mots-clés (mixité, mélange, métissage, etc.). À ce petit exercice, Laurent Joffrin excelle, comme il vient de nous le prouver dans son édito de Libération de ce mardi. Du coup, lecteur, au titre de la légitime défense, nous reprenons, nous aussi, nos talents de commentateurs composés pour te désosser la bête. Histoire que tu ne sois pas surpris si, demain, à table, tu te fais traiter de gauche scrogneugneu.

Principe : on prend l’édito tel quel et on fait les commentaires fielleux au fur et à mesure. On précise pour les mauvais coucheurs : rien n’a été rajouté dans la prose joffrinienne ; pas besoin, elle tient debout toute seule…

« Un débat sur l’identité nationale… Et pourquoi pas ? On comprend que l’opposition dénonce, dans la proposition d’Eric Besson, un calcul électoral destiné à siphonner les voix du FN, autant qu’une conception méfiante et essentiellement défensive de la nation, qui serait menacée par l’immigration, comme l’indique l’intitulé même de son ministère. Mais précisément : plutôt que de traiter la discussion par le sarcasme ou le rejet de principe, ne faut-il pas opposer à cette craintive attitude qui débouche, entre autres, sur le renvoi de trois réfugiés afghans dans leur pays en guerre, une autre conception, ouverte, évolutive et généreuse ?
On passera sur l’amorce de l’édito, le « et pourquoi pas » qui montre que Joffrin tout de gauche qu’il est, n’a pas froid aux yeux, lui, contrairement ces affreux socialo-communistes qui sont habités par une « craintive attitude ». La Nation, lui, il en fait son affaire.

« Il est passé le temps où un soixante-huitardisme mal compris faisait de la nation, vocable projeté sur la scène de l’histoire à Valmy, un mot plus ou moins obscène. Ce qui est national n’est pas nécessairement louche, intolérant ou vichyste. Cette «reductio ad petainum» paralyse la réflexion. Faut-il jeter aux orties Hoche, Lamartine, Jaurès ou Jean Moulin, coupables de défendre le drapeau, c’est-à-dire la République ? »
Miracle rue Béranger : à ce stade du texte, Laurent Joffrin est soudain devenu chevènementiste ! Et si ça se trouve, plus que Jean-Pierre lui-même, comme le prouve la suite.

« Ou encore la Commune, insurrection patriote autant que sociale, noyée dans le sang par une bourgeoisie empressée de se rendre pour massacrer à loisir la classe ouvrière, comme d’autres préféraient Hitler au Front populaire ? Après tout, il y a aussi du rouge dans le drapeau tricolore et s’il a couvert les crimes de la colonisation ou de la collaboration, heures sombres qu’il faut stigmatiser sans faiblesse, il reste celui de la Révolution française, qui fut, comme le disait Hegel, un lever de soleil. »
Ouf, fausse alerte ! La crise de boboïte aïgue au sens archéologique du terme bobo (bolchévique-bonapartiste) n’était qu’une éruption cutanée, on est revenu illico presto à l’acception libérale-libertaire courante de la boboïtude. Si ça se trouve, cette trop brève incursion joffrinienne dans le camp social-républicain n’était qu’un leurre, une bête argutie stylistique destinée à mangouster l’adversaire. La suite nous prouvera que oui.

« Les républicains et la gauche dénoncent justement le poison mortel du nationalisme, qui porte la guerre et l’intolérance comme la nuée l’orage. Ils ne sauraient laisser la nation au Front national ou à l’UMP, qui s’en serviront contre elle, alors que la gauche en est, autant ou plus qu’eux, partie intégrante. »
Ah, « la nuée et l’orage »… ça faisait longtemps. Mais ça aurait pu être pire, on était à deux doigts du « ventre encore fécond »… Mais, trêve de plaisanterie, on va passer aux choses sérieuses.

« Le débat est d’autant plus légitime que la définition de l’identité nationale doit évidemment changer. Il y a sur ce point urgence conceptuelle. Depuis deux siècles, la France est terre d’immigration. Or on sait que l’assimilation longtemps pratiquée et qui exhale aujourd’hui des relents coloniaux, ne saurait servir de viatique pour le siècle nouveau, quoi qu’en dise une certaine gauche républicaine et scrogneugneu qui s’accroche à ce modèle vétuste comme à un canot percé et laisse du coup la droite mener la discussion.
Donc, premier enseignement, Joffrin ne cible pas la droite, mais la gauche. Enfin, une certaine gauche. La nôtre. Celle pour qui l’assimilation n’est pas un gros mot, mais un impératif catégorique, une machine à gagner ensemble. Qui pendant vingt siècles a fait tourner la boutique en fabriquant de bons Français à la chaîne, sans distinction de pedigree. En privilégiant le droit à la ressemblance à celui à la différence. Justement ce que Lolo trouve dégoûtant.

« Plus de 4 millions de citoyens d’origine étrangère, qui ne sont pas moins français que les autres, demandent à garder une part de leur identité traditionnelle. Au nom de quoi le leur interdirait-on ? La France future sera tissée, en même temps que de christianisme ou de laïcisme, de culture musulmane, d’esprit africain ou de tradition ultra-marine. Ces apports sont un enrichissement et non une menace. Se contenter de dénoncer la burka, ce qui peut certes se comprendre, c’est refuser de voir cette réalité nouvelle et à bien des égards positive. La dénonciation du communautarisme – fondée en théorie – finit par couvrir une forme d’allergie à la différence. La France est d’ores et déjà plurielle. On ne saurait le nier, à l’heure de l’Europe et de la mondialisation, qui sont par nature mélange et métissage.
Roulement de tambours, on vient d’atteindre le climax de l’édito. En bon artisan, Joffrin vient de parachever le chef-d’œuvre de compagnon du Tour de néo-France. Tout y est. La mauvaise foi : « Au nom de quoi leur interdirait-on ? » L’amalgame : « Un enrichissement et non une menace ». La caricature : « L’allergie à la différence ». Et surtout Lolo fait massivement appel aux mots magiques de la France qui pense bien, ceux qui comptent triple au scrabble de l’éditorialiste : métissage, France plurielle, culture musulmane, Europe, bref tous les gadgets qui structurent l’arc idéologique de la modernitude, qui va d’Olivier Besancenot à Carla Bruni. Et comme nous sommes de très vilains enfants, nous voulions juste – en toute mauvaise foi, après tout pourquoi en laisserions-nous la jouissance à autrui – nous adresser à l’inconscient de Laurent qui, manifestement, a encore une fois débordé (remembre la « race juive »), cette fois, en accolant comme par malice le substantif « esprit » à l’adjectif « africain ». C’est bien connu, là-bas, au pays des esprits, c’est grigri, féticheurs et compagnie… Mais trêve de mauvaise psy, retournons à notre analyse.

« Encore faut-il rappeler les valeurs communes de la nation, au moment où une partie des citoyens voient leurs droits niés ou dépréciés par la relégation sociale. Elles ne sont ni ethniques, ni religieuses ni culturelles. Il n’y a pas d’essence nationale. Il y a une adhésion volontaire à des principes, qui sont ceux de la République et des droits de l’homme, comme le préconisait déjà Renan. C’est la volonté de vivre ensemble dans la coopération et la liberté qui définit la nation, et non un soi-disant fait de nature ou d’histoire, intangible et fermé. A condition, bien entendu, que ces principes deviennent réalité et que l’égalité des droits entre dans les faits pour les minorités victimes de discrimination. Renan disait aussi que la nation repose sur une histoire et une culture communes, établies par le temps. La chose est toujours vraie, à condition d’admettre que cet héritage puisse être enrichi, modifié, amendé par des apports nouveaux, et qu’il laisse leur place aux influences du grand large dans une nation à l’humeur résolument cosmopolite. Une nation nouvelle qu’une gauche tournée vers l’avenir devrait promouvoir sans complexes.
Evidemment, là, il faut remettre une couche de social, pour faire degauche. Pas de panique, on ne va pas tout de même pas embêter le lecteur en parlant de chômage, d’emplois précaires ou autres vieilleries conceptuelles. On va broder sur la nouvelle ligne de fracture, la discrimination. Chirac 1995 reloadé Sarkozy 2005, le tout remixé par DJ Derrida, bingo !

En conclusion, nous dirons que, si une fois de plus l’élève Joffrin est stylistiquement faiblichon (Lolo, nom de Dieu, vas-y mollo sur le dico des citaces !), il est politiquement efficace : il fait tout ce qu’il peut pour empêcher toute riposte organisée à Eric Besson. En ciblant uniquement ceux qui, à gauche, n’ont pas peur de s’écarter de la vulgate métisso-mondialisatrice, ceux pour qui ni la burqa ni même le voile ne sont solubles dans la République, ceux pour qui la sacro-sainte mixité ne s’arrête pas aux portes des piscines, bref ceux qui pouvaient rendre les coups à une UMP de plus en plus communautariste, il aura contribué au rétablissement d’une Sarkozie défaillante. Merci qui ?

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Aimée Joubert est journaliste. Marc Cohen est membre de la rédaction de Causeur.
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