J’ai toujours aimé la politique. Pas au point d’en faire un métier, j’aime trop lire et écrire pour ça, et on aura beau dire, la politique, c’est un métier. On pourrait certes transformer tous les citoyens en hommes politiques et cela s’appellerait  la démocratie directe. Ce n’est pas une mauvaise idée en soi mais dès qu’on passe à la pratique, c’est un peu plus compliqué. Essayez par exemple, dans les grandes villes, de trouver assez de personnes volontaires pour prendre part aux conseils de quartier le soir. C’est très coton parce qu’on s’aperçoit soudain que si la critique est aisée (yaka, fokon), l’art est difficile et que l’on préfère brailler sur les décisions que de prendre part à leur élaboration collective. C’est pour cela aussi qu’on ne s’est pas pressé pour être maire dans les petites communes aux dernières municipales de 2014 : passer son temps à se faire engueuler alors qu’on se dévoue au jour le jour pour ses administrés, ça n’encourage pas les vocations…

Cinquante nuances d’idéologie

On explique que l’abstention augmente parce que les hommes politiques, c’est tous du pareil au même. Autant je peux comprendre le vote blanc, notamment dans un second tour, autant l’abstention a quelque chose de profondément paresseux et confortable : elle ne suppose même pas l’effort de se déranger jusqu’à son bureau de vote mais elle n’empêche pas les abstentionnistes de hurler aux « Tous pourris » plus fort que les autres et de se plaindre à tout bout de champ en ayant oublié au passage que si vous ne vous occupez pas de la politique, elle, elle s’occupe de vous.

On devrait avoir rendu le vote obligatoire depuis belle lurette, ne serait-ce que par ce que le « désintérêt de la politique par les Français », une autre vieille lune, est assez incompréhensible quand on regarde l’offre politique au premier tour d’une présidentielle. Le prisme est quand même très large et lors des dernières élections, on a pu choisir entre deux ou trois nuances de trotskistes, des communistes, des écologistes de gauche, des écologistes du centre, des écologistes indépendants, des centristes de gauche, des centristes du centre, des centristes de droite, des gaullistes maintenus, des sociaux-démocrates, des sociaux-libéraux, des souverainistes de droite, des souverainistes de gauche, (mais pas de souverainistes du centre, c’est vrai), toute la gamme des libéraux, du hardcore au soft, sans compter une extrême droite en pleine forme depuis près de quarante ans.

Alors l’argument du « Tous pareils » correspond à de la paresse intellectuelle ou à de l’addiction à BFM, ce qui revient, c’est vrai, à la même chose. Bref, avant de râler, chacun peut tout de même essayer de rebrancher son cerveau avant de s’apercevoir un peu trop tard qu’on n’aurait peut-être pas dû traiter de feignasse le cégétiste qui bloquait un dépôt d’essence contre la Loi Travail quand deux ans plus tard, on sera licencié, histoire que l’entreprise retrouve des commandes et éventuellement vous reprenne, ce qu’en Macron-langue, par exemple, on appelle « fluidifier le marché du travail ».

Cette aboulie civique de nombre de nos concitoyens est pour l’essentiel responsable d’un phénomène historique assez rare aujourd’hui : la vie politique est devenue illisible et absolument imprévisible. Il faut les comprendre, les hommes politiques, ils ne savent plus quoi penser puisqu’ils ont en face d’eux une masse qui oscille entre le mutisme, la résignation hargneuse et la trouille bleue. Comment vous adapter à la demande quand on ne vous demande rien ? Résultat, tous les politiques donnent l’impression de faire un pari sur ce que voudrait l’électorat,  mais au fond sans vraiment le savoir.

L’identité, l’identité, l’identité…

Sarkozy, par exemple, parie sur l’identité. Il ne s’en lasse pas, de l’identité. Il se dit que c’est un bon créneau. La preuve, le FN l’a pris. Le problème, c’est que plus il parle d’identité, plus le FN monte comme on l’aura remarqué depuis 2007 où le FN améliore ses scores à chaque fois. D’autres parient sur le fait que la première préoccupation des français est le social et notamment la peur de perdre leur boulot. On en trouve à gauche et à droite mais la droite qui se préoccupe du social et avec elle les postsocialistes actuellement au pouvoir, c’est-à-dire un éventail qui va de Juppé à Hollande en passant par Le Maire ou Macron, proposent quand même d’aider les riches parce qu’à la fin, il y aura ruissellement, selon cette étrange théorie qui voudrait que l’argent soit comme une pyramide de coupes de champagne et que la coupe du haut, à force de déborder, se répandrait sur les coupes du bas, ce qui apparemment n’a pas franchement été le cas du temps de Reagan ou Thatcher quand on a enrichi les riches comme jamais.

À gauche de la gauche aussi, on estime que la question sociale est prioritaire. À l’occasion, on la lie même à la question écologique. Seulement, il va être difficile de se faire entendre quand on est tellement de candidats sur un créneau aussi petit et aussi peu démagogique en même temps,- oui il est plus facile d’expliquer qu’il y a trop de migrants que, par exemple, comment la transition énergétique pourrait créer des millions d’emplois.

Alors ? Alors, à moins de huit mois des présidentielles, impossible de discerner une quelconque certitude, sinon que Marine Le Pen sera au second tour.

Bref, la démocratie est en très petite forme, dans un flou malsain et indécidable. Et pour une fois, ce n’est pas (seulement) de la faute des politiques, mais aussi de la nôtre…

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernière parution, Le Bloc (Gallimard)