L’histoire comparée de la France et des États-Unis prouve que les Français n’ont pas à se complaire dans la repentance raciale.


La machine à rêves d’Hollywood nous a tellement habituée à des images de frères d’armes, noirs et blancs, défendant ensemble la bannière étoilée que nous avions fini par oublier la réalité, nettement moins reluisante, d’une nation obnubilée par la question raciale. Une malédiction qui avait été bien repérée par Alexis de Tocqueville(1) en 1840 : « Le plus redoutable de tous les maux qui menacent l’avenir des États-Unis naît de la présence des noirs sur leur sol. »

French Theory: retour à l’envoyeur

Certains tentent aujourd’hui d’importer et de transposer cette obsession épidermique américaine. Mais il ne faut pas se laisser intimider par le révisionnisme vindicatif et caricatural des black-American studies, bouillie socio-philosophique concoctée sur les campus d’outre-Atlantique, à partir de restes mal digérés de French Theory. Encouragé par le réflexe conditionné d’élites françaises « américanouillardes », l’amnésie tricolore sur ce sujet des relations raciales est hélas puissante. Pourtant, les relations entre la France et la négritude, pour reprendre le terme forgé par Aimé Césaire, se situent aux antipodes de la répulsion raciale américaine.

Par une loi du 4 avril 1792, la Première République accorde des droits civiques aux « hommes de couleur libres » (affranchis). La Convention abolit l’esclavage en 1792. La traite ne sera rétablie que par l’Empire et la monarchie, avant d’être à nouveau proscrite en 1848.

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La Révolution voit dans la première république noire de l’histoire, Haïti, une sœur antillaise. La grande nation qui proclame que les hommes naissent libres et égaux prend le parti des esclaves révoltés contre la Couronne britannique.

Bonaparte rétablira l’esclavage mais, nullement raciste, l’Aigle cherchera à enrôler le général Toussaint L’Ouverture.

Vendu enfant comme esclave, Jean-Baptiste Belley deviendra capitaine avant de siéger à la Convention, sur le banc des Montagnards.

De passage à Philadelphie pendant la guerre d’indépendance, il répondra aux colons américains choqués de voir un officier nègre : « quand on sait sauver les Blancs et les défendre, on peut bien les commander ! »

Au lendemain de la défaite de 1870, alors que deux départements ont été arrachés par l’Allemagne naissante au prétexte qu’ils étaient peuplés de germains, un député noir rappelle que nos trois couleurs ne sont attachées à aucune. En 1914, Blaise Diagne entre la chambre des députés. Ce natif de Gorée sera sous-secrétaire d’État. Au Palais Bourbon, il va côtoyer un frère de couleur, Gratien Candace, élu de la Martinique.

A Paris, l’antillais René Maran décroche le Goncourt en 1921. Dans les années 20, les noirs sont pendus hauts et courts aux arbres du Dixie Land.

Notre pays n’est pas l’Amérique. La France nomme gouverneur de l’Afrique équatoriale française, Félix Eboué, fils d’une femme de ménage guyanaise.

Rallié à la France libre, ce grand Français sera fait compagnon de la Libération par le général de Gaulle.

La France en avance sur les États-Unis

Pendant la débâcle, le préfet Jean Moulin préférera tenter de se trancher la gorge plutôt que de livrer ses tirailleurs africains aux nazis qui voulaient les fusiller. A la veille du débarquement en Provence, l’état-major allié ordonne à la France libre de « blanchir » les troupes, principalement coloniales, qui doivent débarquer en Provence. Fureur de Leclerc qui passe outre. Sur le front européen, les soldats noirs, sous uniforme américain, ne sont pas jugés dignes de porter les armes. Sur ce sujet des relations entre les races, ce n’est pas un gouffre qui sépare Américains et Français, c’est un océan.

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Nous sommes en 1955 à Montgomery, Alabama. Rosa Park n’a pas le droit de s’assoir dans un autobus à côté des blancs. Sur les quais de Seine, des hommes de couleur siègent au gouvernement. Entre 1945 et 1958, ils sont plus de cinquante à participer aux affaires de la France, dont l’Ivoirien Houphouët-Boigny, le Malgache Tsiranana et le Guinéen Sékou Touré. À partir de 1954, on trouve, dans chaque gouvernement, un Noir d’Afrique, quatre en 1957. Cette même année, les paras américains doivent escorter des étudiants colored qui rentrent à l’université de Little Rock, Arkansas, sous les lazzi des Wasps. Deux décennies plus tôt, Aimé Césaire devenait le premier normalien noir.

Autre grand poète, académicien français, corédacteur de la Constitution du 4 octobre 1958 et père de la nation sénégalaise, Léopold Sedar Senghor. Dans la France de de Gaulle où l’on roule en DS, des militants de la cause noire américaine trouvent souvent refuge. De l’autre-côté de l’Atlantique, des écrivains noirs américains, comme James Baldwin rendent hommage à la patrie d’Alexandre Dumas. « J’ai deux amours, mon pays et Paris » chantait Joséphine Baker, grande résistante, noire américaine de naissance et Française de cœur.

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