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Gustave et George, bourgeois-bohémiens

Gustave et George, bourgeois-bohémiens

Eugène Giraud, Portrait de Gustave Flaubert, 1867.

L’inconvénient, quand on appelle les écrivains du passé à la rescousse du présent, c’est que l’on peut prouver assez vite son ignorance. L’instrumentalisation de 20 000 Roms à la veille des élections municipales, par des maires de droite comme de gauche, peut être légitimement jugée scandaleuse.

Il n’empêche qu’une certaine sous-culture journalistique progressiste, qui aurait tendance à se contenter d’un discours victimaire sur les Roms, est très agaçante et même complètement à côté de la plaque. En particulier quand elle convoque un écrivain comme Flaubert pour les défendre. Ainsi, Twitter relayé par Mediapart a déniché dans la merveilleuse correspondance du grand Gustave une lettre du 12 juin 1867 où il écrit : « Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois. Et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sols. Et j’ai entendu de jolis mots à la Prudhomme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre. »[access capability=”lire_inedits”]

Voilà Flaubert, beau comme un bourgeois-bohémien, se moquant de la méfiance de Monsieur Prudhomme et raillant son conformisme obtus. Le problème est qu’il y a un léger contresens sur la personne de Flaubert. Tout comme nos modernes bourgeois-bohémiens, Flaubert aime bien les pauvres, les recalés, les affreux, les pelés, les tondus à la condition sine qua non de ne pas vivre avec eux et qu’ils restent à leur place dans la hiérarchie naturelle…

Pis, quand la bourgeoisie est vraiment menacée, elle n’est plus du tout bohémienne et retrouve vite ses réflexes.

Ce sera le cas au moment de la Commune : Flaubert se rappelle où sont ses intérêts et devient l’un des plus virulents contempteurs de son temps de l’ouvrier révolté : « Je n’ai aucune haine contre les communeux, pour la raison que je ne hais pas les chiens enragés. » Ou encore : « Thiers vient de nous rendre un très grand service », écrit-il quatre ans, jour pour jour, après son extase rom. Et sa vieille amie George Sand – un genre de Clémentine Autain qui aurait été douée pour le roman –, connue pourtant pour son « humanitarisme », de lui répondre à propos des « ordures de la Commune » : il faut « forcer le joli prolétaire créé par l’Empire à savoir ce qui est possible et ce qui ne l’est pas ».[/access]

Bohémiens, oui, mais entre nous…

*Image : Eugène Giraud, Portrait de Gustave Flaubert, 1867.

Novembre 2013 #7

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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