En publiant La France des caïds, l’avocat pénaliste Gérald Pandelon jette un pavé dans la mare. À travers une série de portraits de caïds de cités, il décrit précisément et de l’intérieur le fonctionnement du trafic de stupéfiants en France, et nous dévoile les raisons pour lesquelles il continue de prospérer un peu partout. Les dealers ont une emprise considérable sur les milieux économiques, sociaux et la politique locale. Selon l’auteur, le plan sécurité de Gérald Darmanin n’y changera pas grand-chose… Entretien.


Isabelle Marchandier. Dans la France des caïds que vous avez publié début juillet, vous fustigez la politique de l’autruche face au narcobanditisme. Pourtant, la lutte contre les stupéfiants semble érigée comme le principal cheval de bataille du plan sécurité du gouvernement… Est-ce encore un coup de bluff ?

Gérald Pandelon. Je le crains. Le trafic de stupéfiants ne s’est jamais aussi bien porté qu’aujourd’hui. Regardons les chiffres. D’après l’office anti-stupéfiant (Ofast), le marché représenterait 3.6 milliards d’euros annuels en France. C’est l’un des secteurs économiques les plus florissants, il emploie plus de 200 000 personnes dans notre pays. De plus, le blanchiment représente 3.2 milliards d’euros. Autrement dit, il s’agit d’une activité très lucrative qui ne profite pas seulement aux trafiquants.

Préserver la paix sociale n’est toutefois pas la seule raison de l’inaction…

Tout le monde grignote son gâteau empoisonné, du manant au grand commis de l’État, de la maman de cité avec quatre enfants à charge au patron de PME cherchant du cash pour baisser ses charges. Chacun trouve son intérêt dans ces crimes et délits ; et, pour le dire rondement, tout se passe comme si l’ensemble des Français vivaient, directement ou indirectement, au crochet des caïds. En fait, ce qui fait la force du narcobanditisme, c’est qu’il est multicarte. Sa nature est poreuse et insidieuse. C’est pour cela que la lutte anti-stup’ de Darmanin, c’est encore de l’enfumage.

Des interventions musclées des forces de l’ordre dans les cités gangrénées par le trafic sont-elles inenvisageables, par crainte de violencs urbaines et de l’embrasement qui pourraient en découler ?

Au début des années 2000, le renoncement était déjà acté par les politiques. Lors d’un diner avec Charles Pasqua, je l’avais justement interrogé sur l’abandon de nos cités aux trafiquants et sur l’absence de répression. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque l’ex-ministre de l’Intérieur, pourtant défenseur d’une ligne dure et créateur du SAC, m’a rétorqué avec sa faconde légendaire, qu’il était non seulement déjà trop tard pour régler le problème et qu’il valait mieux au nom de la sauvegarde d’une sacro-sainte paix sociale, laisser prospérer le trafic dans des zones de non-droit plutôt que dans nos centres-ville. Autrement dit, qu’il était urgent de ne rien faire. Rajoutant, en outre, que le trafic remplissait aussi une fonction sociale : « faire bouffer ceux qui sont affamés ».

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Et c’est encore plus le cas aujourd’hui. Le trafic de stupéfiants crée un lien social au sein des cités puisque les trafiquants se substituent en grande partie aux missions exercées par l’État. Préserver la paix sociale n’est toutefois pas la seule raison de l’inaction. Certains acteurs politiques peuvent ponctuellement avoir recours aux services des caïds des cités, lesquels, en retour, attendront des services de la part des élus. Avez-vous entendu parler des marchés publics ? En fait, ce qui règne c’est bien la « BAC », mais pas celle que vous croyez. La BAC, c’est aussi l’acronyme pour qualifier non pas ces policiers d’élite, mais pour traduire une réalité sociologique ternaire : banditisme, affairisme et clientélisme !

Le gouvernement semble prendre le problème à bras le corps. Installer des caméras, armer la police municipale, généraliser l’amende forfaitaire pour les consommateurs de cannabis… toutes ces mesures évoquées par Gérald Darmanin et mises en place à Saint-Denis la semaine dernière sont-elles insuffisantes ?

Sur le papier, ces mesures sont pertinentes. Mais sur le terrain, c’est plus compliqué. Prenons l’exemple de l’amende forfaitaire. Toucher au portefeuille des consommateurs va plutôt dans le bon sens. Mais comment procéder à l’interpellation desdits contrevenants sans que soit déployé un nombre considérable de fonctionnaires de police pour qu’un résultat réellement significatif soit enregistré ? Les 6 000 policiers supplémentaires annoncés tambour battant par Gérald Darmanin ne suffiront pas. Et ce n’est pas l’installation de caméras qui va gêner les trafiquants cagoulés et aujourd’hui simplement masqués (merci le Covid !). Quant à l’armement de la police municipale, il s’accompagne aussi du désarmement policier généralisé, puisque les forces de l’ordre ne peuvent utiliser leurs armes qu’en cas de légitime défense… Sauf circonstances très exceptionnelles, les trafiquants ne s’aventurent jamais à tirer sur des policiers, connaissant le risque pénal encouru. Je pense que face à la réalité de l’organisation et du fonctionnement du trafic, d’autres mesures devraient être mises en œuvre.

Comme s’attaquer au blanchiment d’argent, moteur du trafic ?

Il faut bien comprendre que le blanchiment est consubstantiel au narcotrafic. Pour les caïds, la remise d’espèces n’est qu’une première étape dans le blanchiment de leur cash. Leur défi est de réinjecter de l’argent dans l’économie réelle. Ils font encaisser les chèques par des prête-noms et s’achètent ainsi, sous couverture, des parts dans des sociétés qui ne sont pas toujours de si petites entreprises…

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L’argent sale fait vivre des pans entiers de la société. C’est sa force. Les narcotrafiquants soutiennent des familles démunies et des petits commerçants croulant sous les dettes, non sans arrières pensées. Dans les quartiers nord de Marseille, les zones de non-droit ont toujours été dirigées par des politiques situés à gauche, censés lutter contre les inégalités. Après plus de 40 ans de gestion socialiste dans ce secteur, il n’y a jamais eu autant de pauvreté et de flambée de la violence.

Dans votre livre, vous expliquez qu’il faudrait ouvrir les vannes du crédit, pour éradiquer le blanchiment et par conséquent le narcotrafic.

J’en suis convaincu ! Si les banques faisaient davantage confiance en prêtant plus facilement de l’argent à des particuliers et à des entrepreneurs, alors une bonne partie du blanchiment serait asséchée. Aujourd’hui, un chef d’entreprise qui a besoin d’emprunter une somme de 100 000€, se heurte à l’orthodoxie budgétaire des établissements bancaires. Pour appuyer sa demande de prêt, il doit fournir un nombre aberrant de documents dont l’effet dissuasif en décourage plus d’un, quand son prêt ne lui est pas finalement refusé. Dès lors, en désespoir de cause, l’emprunteur s’adressera parfois à un caïd qui, en 48 h, lui prêtera ladite somme qui sauvera son entreprise. Je pense donc que si on ouvrait les vannes du crédit, on pourrait ralentir le recours à des capitaux d’origine potentiellement frauduleuse. En dernier ressort, un entrepreneur préfèrera toujours emprunter 100 000€ à une banque et les rembourser sur sept ans, plutôt que d’emprunter cette même somme en espèces à un voyou, qui, le sachant aux abois, exigera 150 000€ douze mois plus tard, en espèces de surcroît. En définitive, cette absence de directives de l’État pour contraindre nos banques conduit des entrepreneurs à se jeter pieds et poings liés dans les filets des caïds. Si l’on ne saisit pas cette dimension, on se condamne volontairement ou non, à ne rien comprendre.

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