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Fruttero et Lucentini, tontons flingueurs

Mes vacances chez les bouquinistes

Fruttero et Lucentini, tontons flingueurs
Les écrivains Carlo Fruttero et Franco Lucentini © ULF ANDERSEN / Aurimages via AFP

Mes vacances chez les bouquinistes, la série de l’été de Jérôme Leroy


Nés dans les années 20 du siècle dernier et mort dans les premières de celui-ci, Carlo Fruttero et Franco Lucentini étaient des journalistes italiens surtout connus pour leurs polars écrits à quatre mains, dont le célèbre La femme du dimanche adapté au cinéma en 75 par Luigi Comencini.

Qui se souvient de la Cicciolina?

Ce qui nous a attiré, dans La Sauvegarde du sourire, c’est bien entendu le titre. On s’est aperçu, dans la pile de livres à deux euros trouvés chez Pêle-Mêle, le Gibert bruxellois (qui lui n’a pas fermé), qu’en fait il ne s’agissait pas d’un polar mais d’un recueil de chroniques parues dans La Stampa durant les années 80. Autant dire qu’il s’agit d’une plongée dans le temps : à l’époque, la Cicciolina est élue au parlement (qui se souvient de cette figure excentrique du porno italien ?), les trains toscans ont du retard, Naples devient décidément invivable et un premier fast-food s’installe à Rome, Place d’Espagne.

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Dans cette Italie qui va elle aussi passer à la moulinette de cette décennie de cauchemar comme l’a appelée l’historien François Cusset, Fruttero et Lucentini se comportent comme des détectives de Série Noire : ils flinguent à tout va sur le désastre en cours. Ils flinguent avec humour, finesse, érudition, mais ils flinguent.

Sont impitoyablement exécutés les bureaucrates kafkaïens, les touristes à Venise, les grands financiers qui deviennent les vrais maîtres du monde (De Benedetti, en attendant Berlusconi encore dans l’ombre), les cinéastes de la Nouvelle Vague qui continuent à tourner (Resnais, Godard) transformant l’avant-garde en un néo-académisme. Fruttero et Lucentini ne veulent pas qu’on les force à sourire dans une époque dont ils saisissent en direct les ravages et notamment la marchandisation de l’ensemble des activités humaines, y compris la littérature comme ils le montrent de manière tragi-comique dans « De Benedetti rachète l’Euro-Proust »

Seule la culture…

C’est que pour eux, seule la culture peut encore mettre du rose aux joues de ces années glaciales et blêmes et « sauvegarder le sourire » : ils retrouvent une certaine bonne humeur lorsqu’il s’agit de parler d’auteurs médiévaux comme Michel Psellos, chroniqueur de la décadence byzantine qui leur apparaît comme un frère d’armes.

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Trop polis pour mépriser leurs contemporains mais trop sincères pour leur faire bonne figure, ils sont un peu réacs mais de manière bien sympathique : pour eux l’absence de Maupassant dans un manuel de littérature prend des allures d’une affaire d’État.

La chronique est par définition un genre éphémère sauf quand le talent des auteurs la transforme en histoire du présent qu’on peut lire, trente ans après, pour se renseigner sur notre présent, en Italie comme en France.

La Sauvegarde du sourire de Fruttero et Lucentini (Arléa, 2€, Pêle-Mêle, Bruxelles)

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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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