Selon les informations d’Europe 1, le groupe socialiste à l’Assemblée nationale méditerait activement d’ouvrir une commission d’enquête parlementaire sur le financement supposément délictueux du parti de Marine Le Pen. L’idée n’est pas si neuve : le 10 avril dernier, Razzy Hammadi avait déjà déposé une proposition « visant à l’analyse des pratiques de financement du Front national, après les législatives de 2012, par le biais de prêts d’origine russe ». L’argument de salut public étant « d’avancer des propositions qui amélioreront les dispositifs existants visant à encadrer l’influence de groupes ou de personnes physiques ou morales sur la vie publique et politique ». Aucune suite n’y avait été donnée, peut-être parce que le drame familial secouant le FN avait occupé alors tout l’espace, mais le parti du pouvoir ne lâche pas si aisément son idée : cette Commission parlementaire d’enquête devrait voir le jour en octobre prochain, c’est-à-dire opportunément au moment du déclenchement véritable de la campagne des régionales. Nul doute que le PS qui contrôle actuellement la quasi-totalité des régions françaises ne tremble devant un scrutin dont la dose de proportionnelle favorise le FN, contrairement aux départementales passées.

« Passer au laser » les finances et le fonctionnement d’un parti politique ? Noble entreprise. Mais, outre le fait que le citoyen a déjà l’impression que la justice s’y adonne courageusement depuis une bonne vingtaine d’années, l’expression devient vraiment troublante quand elle tombe de la bouche – anonyme d’ailleurs – du député d’un autre parti politique, majoritaire à l’Assemblée en sus. C’est la marotte du Parti socialiste : démontrer par tous les moyens, même légaux, que le Front national est un parti de voleurs. Tous pourris : l’arme du faible est désormais dans les mains du pouvoir, ce dont on pourrait déduire que la faiblesse a changé de camp.

Le financement du FN est certainement une aventure pleine de ressacs et de chausse-trapes – contrairement à celui des autres partis politiques français ? – mais sur les affaires les plus épineuses, celles de l’agence de communication Riwal et du microparti Jeanne, la main de la justice est déjà en train de passer. Et d’ailleurs, le règlement de l’Assemblée nationale restreignant le champ d’investigation d’une commission d’enquête « aux faits n’ayant pas donné lieu à poursuites », et ce afin de respecter la séparation des pouvoirs, il ne reste aux fiers membres de la représentation nationale que la petite histoire du prêt bancaire auprès d’une banque russe à se mettre sous la dent, dont Marine Le Pen s’était déjà justifiée en publiant les lettres de refus des établissements bancaires français et européens et dont le taux de 6%, s’il est avéré, ne plaide pas en faveur d’un geste amical du pouvoir russe.

Mais contre l’unique député du FN, le PS n’aura pas de mal à faire admettre à l’Assemblée la nécessité de sa commission d’enquête. Il reste tout de même étrange qu’un parti demande d’éplucher les comptes d’un autre. Surtout que l’objet de ces commissions doit toujours relever d’une question d’intérêt général. Or, on ne sache pas que le Front national, encore très loin du pouvoir, menace pour l’heure la sécurité nationale par une alliance avec des partis de l’étranger. Enfin, on assisterait à la constitution au grand jour du « système UMPS » que dénonce à cors et à cris Marine Le Pen, puisque le règlement de l’’Assemblée stipule que « les fonctions de président ou de rapporteur reviennent automatiquement à un membre d’un groupe d’opposition ou d’un groupe minoritaire ». Ce serait donc tous contre un, manœuvre d’esprit parfaitement démocratique que le peuple français appréciera certainement à sa juste mesure.

Ironie de l’histoire, le Sénat, lorsqu’il avait été sollicité en 1990 pour diligenter une commission d’enquête sur le financement des partis politiques, avait rétorqué crûment qu’une telle initiative « ne (pourrait) qu’accroître l’antiparlementarisme et la défiance de l’opinion publique envers la classe politique toute entière ». Et le Palais du Luxembourg de s’appuyer avec érudition sur les précédents républicains, comme la commission d’enquête constituée en 1924, afin d’enquêter « sur l’origine des fonds électoraux ayant servis à tous les partis », ou celle de 1930-31 « sur la collusion de la politique et de la finance qui avait  jeté, sans profit, un grand trouble dans le pays et un certain discrédit sur le régime ». L’esprit des années 30 n’est pas toujours du côté que l’on croit, et la sagesse descend parfois de la Chambre haute.

*Photo : wikicommons.

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Jacques de Guillebon
est journaliste et essayiste.est journaliste et essayiste.
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