Parmi les griefs informulés de François Bayrou contre Dany Cohn-Bendit, celui de lui avoir piqué l’ex-juge Eva Joly n’était pas pour rien dans son agressivité lors de la désormais fameuse émission « À vous de juger » du jeudi 4 juin sur France 2. La blonde norvégienne aux lunettes rouges était courtisée à la fois par le Modem et par les Verts pour figurer sur leur liste lors des élections européennes. Après avoir fait lanterner quelque temps ses soupirants, comme il se doit pour faire monter les enchères, elle choisit le rouquin et repoussa le Béarnais.

On ne spéculera pas sur les raisons de ce choix, dont les ressorts sont enfouis dans la conscience de l’intéressée, mais on pourra constater qu’il s’est révélé payant : sa visibilité dans le dispositif électoral des Verts et son élection en Ile de France en sont les preuves. Elle seule, par exemple, est apparue aux côtés des têtes de listes sur les affiches des Verts dans les huit circonscriptions électorales métropolitaines. Il n’est pas sûr que François Bayrou, qui tient le même rôle sur les affiches du Modem, lui eût galamment cédé la place ou proposé un billet assuré pour Strasbourg…

Dany Cohn-Bendit, maître d’œuvre de la captation et de la mise en scène d’Eva Joly au profit de sa formation politique s’est, tout au long de cette campagne européenne, révélé un maître tacticien. Après avoir rassemblé sous son autorité les « vedettes » médiatiques de l’écologie et du tiers-mondisme, il pousse en avant une personnalité susceptible de drainer les voix de ceux qui ont, à l’égard de la classe politique une méfiance instinctive.

Et rien n’est plus apte à attirer les clients qui braillent « Tous pourris ! » au Café du commerce sans pour autant se précipiter dans les bras du Front national, qu’un bon juge qui met au trou les puissants et les riches. C’est le populisme « soft », celui qui ne traîne pas avec lui des relents nauséabonds du siècle dernier, et vous permet d’être beauf sans cesser d’être bobo. Ce coup-là n’avait déjà pas mal réussi à Philippe de Villiers avec l’inclusion dans sa liste de feu le juge Thierry Jean-Pierre, l’homme de l’affaire Urba dans sa liste lors des européennes de 1994.

L’avantage, avec une personnalité de ce type, c’est qu’on ne va pas lui chercher des poux dans la tête, scruter sa biographie, explorer sa vie privée comme cela se pratique avec les hommes et femmes politiques classiques. Un(e) juge inspire encore de la crainte aux paparazzis et fouineurs médiatiques de tout poil, ne serait-ce parce qu’on lui prête des relations dans une corporation qui peut vous créer quelques désagréments….

Dans le cas particulier d’Eva Joly, on prendra d’autant plus de précautions que la dame est chicaneuse, et qu’elle n’hésite pas à traîner devant les tribunaux ceux qui mettent en cause ses qualités de magistrate anti-corruption. Ainsi, Philippe Cohen et Pierre Péan avaient émis l’hypothèse, dans leur livre La face cachée du Monde que notre juge était une « honorable correspondante » du journal Le Monde, balançant à tout va ce qui se passait dans son bureau au mépris de ce pauvre secret de l’instruction déjà bien malmené. Ces affirmations étaient fondées sur de troublantes coïncidences, relatives aux auditions de « clients » d’Eva Joly au pôle financier du tribunal de Paris et la publication quasi-simultanée dans Le Monde des procès-verbaux de ces auditions. Déboutée en première instance, Eva Joly l’emporta devant la Cour d’appel au motif que Péan et Cohen n’avaient pas effectué « d’enquête sérieuse » pour apporter la preuve de leurs accusations. Me trouvant dans les parages à l’époque des faits, et dans une position me permettant d’avoir quelques éléments d’appréciation de cette affaire, je peux aujourd’hui avancer qu’en la matière, Péan et Cohen étaient très probablement dans le vrai. Mais s’il advenait qu’Eva Joly me fasse l’honneur de me traîner devant la justice de mon pays pour ces propos, ce serait ma parole contre la sienne, car les récipiendaires des photocopies provenant de son cabinet se retrancheront derrière la « protection des sources » pour se taire.

Elle tenta, également, mais cette fois-ci sans succès de faire condamner Claude Chabrol qui avait retracé, dans son film L’ivresse du pouvoir les péripéties de l’affaire Elf, qui propulsa Eva Joly sur le devant de la scène judiciaire et médiatique. Dans cette fiction qui colle au réel comme un timbre sur une lettre, le rôle d’Eva Joly est interprété avec son talent habituel par Isabelle Huppert, et montre une juge en proie à de douloureux problèmes familiaux qui poursuit de sa vindicte implacable un dirigeant d’une grande entreprise sans le moindre souci d’équité que la loi impose au juge d’instruction. Instruire « à charge et à décharge », ce n’est pas la tasse de thé d’Eva Joly, lorsqu’on lui confie le sort de ces riches et puissants auxquels la justice s’intéresse. Il faut qu’ils craquent comme Loïk Le Floch-Prigent, ancien PDG d’Elf, avec qui la détention provisoire est un moyen de pression pour lui faire avouer les délits dont il est accusé. Une méthode que les amis de Dany Cohn-Bendit ne manquent pas de fustiger lorsqu’il s’agit, par exemple, d’un présumé saboteur de TGV…

Par ailleurs, de l’avis général des « professionnels de la profession », elle a été une magistrate aussi nonchalante que médiatique. Elle n’hésita pas, par exemple, alors que l’affaire Elf dont elle était saisie était en pleine instruction, à déserter son cabinet pour effectuer, pendant six mois le stage prestigieux de l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN), réservé à d’éminentes personnalités de la société civile pour les mettre au parfum des questions militaires et stratégiques. Sa dispersion et sa présence forte dans les médias auraient contribué au bousillage de dossiers qui lui étaient confiés, grâce à quelques bourdes procédurales grossières qui auraient permis à quelques gros poissons d’échapper à leur juste châtiment. On murmure que Roland Dumas, qui fut un temps dans son collimateur, et qui sortit au bout du compte blanchi des procédures menées à son encontre, lui envoie des fleurs chaque année pour son anniversaire.

Peu importe, la belle histoire de la pauvre petite Norvégienne, fille d’ouvrier devenue jeune fille au pair à Paris dans les années 1960, épousant le fils de la famille et grimpant les échelons du mérite pour donner un coup de balai salvateur dans les écuries de la République, fait toujours recette dans les chaumières.

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