photo : N4than!el (Flickr)

Il était difficile d’y échapper : le discours d’Eva Joly après sa victoire par KO à la deuxième reprise contre Nicolas Hulot était au menu du petit déjeuner radiophonique du 13 juillet 2011.
Au bout de deux phrases, j’avais déjà décroché, et mon esprit se mit à vagabonder dans les contrées lointaines de mon enfance. Très vite, un souvenir surgit pendant que la dame aux lunettes rouges déroulait dans le poste les mille et unes raisons de lui donner sa voix l’année prochaine.
Je devais avoir sept ou huit ans et j’avais invité, un jeudi après-midi[1. Le jeudi était à l’époque le jour de congé des écoliers] quelques camarades de classe à venir faire une partie de foot dans le jardin de la maison familiale. Fait exceptionnel, mon père, ce jour-là n’exerçait pas sa fonction de docteur en schmattologie[2. La schmattologie est la science consistant à vendre des schmattes (chiffons en yiddish) en gros, demi-gros ou détail. Par extension schmattes s’applique à tout produit textile pouvant faire office de vêtement] qui procurait le pain et quelques autres babioles à une famille qui n’avait même pas conscience de vivre dans ces fameuses « Trente glorieuses ».

Au moment du goûter, mon père entame une discussion avec la jeunesse présente sur les mérites comparés des joueurs de l’Olympique lyonnais et de ceux de l’A.S. Saint-Etienne, les deux clubs voisins qui se tiraient la bourre dans le championnat de France de 1ère division. Mes camarades faisaient une drôle de tête, ne répondaient pas aux questions de mon père, ce qui fit tourner court la conversation. Le lendemain, à l’école, les mêmes me disent : « Y sait pas causer français, ton père, on n’a rien compris à ce qu’il nous a raconté ! ». J’étais atrocement vexé, parce que moi, j’avais tout compris, et trouvais que ses propos sur Ernie Schulz ou les frères Tylinski[3. Footballeurs fameux à l’époque où les Polonais dominaient dans l’équipe de France] étaient d’une limpidité parfaite et d’une subtilité sans pareille en matière d’analyse footballistique.

Ce n’est que bien plus tard que je dus me résoudre à admettre que mon papa était pourvu d’un solide accent de l’espèce teutonique, qui m’avait totalement échappé pendant toute la première partie de mon enfance. Il parlait un français de haute qualité, avec un vocabulaire choisi et une grammaire parfaite, mais tout au long de sa vie il n’a pu se déprendre des phonèmes soufflés dans son oreille de bébé par une maman parfaitement germanophone.

Mon père est arrivé en France en 1933, pour des raisons indépendantes de sa volonté. Il avait dix-sept ans, à peu près l’âge où la jeune Gro Eva Farseth, vexée de n’avoir fait que troisième au concours de Miss Norvège, décida de descendre à Paris et s’y fit embaucher comme jeune fille au pair chez des grands bourgeois parisiens nommés Joly. La suite est connue, et ceux qui ne la connaitraient pas encore ne vont pas manquer d’être mis au courant de la légende édifiante de la brave fille venue du Nord pour sauver la France des turpitudes de la corruption et de l’idôlatrie nucléaire.

Le noyau dur des Verts, celui qui a formé l’essentiel du corps électoral de la primaire d’EELV me rappelle le petit garçon que j’étais face à mon père : tellement béat d’amour et d’admiration qu’il me semblait impossible que les autres s’arrêtassent à ce détail insignifiant, l’accent.
Oui, l’accent, et celui qui affecte les locuteurs de langues germaniques n’est pas le plus agréable à entendre pour des oreilles françaises.

J’entends déjà les hauts cris des xénophiles professionnels : comment peut-on se permettre de stigmatiser quelqu’un pour cause d’accent ? Elle est française, un point c’est tout, et vous êtes priés de porter attention à ses paroles avec la même empathie que celle qui vous anime quand vous écoutez ses concurrent(es).
Je veux bien, mais même le surmoi anti-xénophobe le plus vigilant et le plus sévère ne pourra m’empêcher d’éprouver un désagréable chatouillement dans les oreilles lorsque madame Joly se met en devoir de haranguer les foules.

Aujourd’hui, des orthophonistes spécialisés sont tout à fait capables de gommer presqu’intégralement un accent trop prononcé en quelques semaines, au pire quelques mois. N’est-ce pas montrer du respect à ce peuple dont on sollicite les suffrages que de se mettre dans les meilleures conditions d’être compris par lui ? François Bayrou, qui vise la charge suprême depuis qu’il est entré à l’Ecole normale supérieure, s’est débarrassé d’un fâcheux bégaiement en déclamant des milliers de vers de nos meilleurs auteurs. D’ailleurs, Eva Joly, après s’être fait méchamment étriller par Nadine Morano lors d’un débat télévisé, s’est entourée de conseillers médias pour éviter de nouvelles mésaventures de cette sorte.
Elle devrait prendre Isabelle Huppert comme prof de diction : le sujet Joly, Huppert connaît bien depuis qu’elle l’incarna dans le très bon film, L’ivresse du pouvoir, du regretté Claude Chabrol.

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