Bronislaw Komorowski.

J’aurais aimé rédiger un texte sérieux et bien documenté sur la présidentielle polonaise. Un texte qui aurait donné aux Français une idée plus précise de celui avec qui leur Président sera amené à échanger poignées de mains et secrets d’Etat, notamment au deuxième semestre 2011, quand la Pologne présidera l’Union européenne.

J’aurais aimé partager avec les Français quelques informations sur ce que chacun des deux candidats à la présidence de la République polonaise, Jaroslaw Kaczynski et Bronislaw Komorowski, proposait à mes compatriotes en matière de politique budgétaire, d’économie, d’affaires internationales, de sécurité sociale, de santé ou encore, pourquoi pas, de culture et de médias.

Malheureusement, la campagne présidentielle en Pologne n’a donné lieu à aucun débat sérieux entre les deux candidats en lice. Moi-même et les trente millions de Polonais censés élire le Président de leur pays le 4 juillet 2010, avons assisté à des échanges plus loufoques les uns que les autres entre Kaczynski et Komorowski. Difficile de ne pas reconnaître que Kaczynski a eu une longueur d’avance sur Komorowski la compétition tacite qui consistait à faire rire les électeurs. Inoubliable sa déclaration selon laquelle, en tant que président, il achèverait le retrait des troupes polonaises d’Afghanistan avant même celui des Américains. Comme si les Polonais avaient une raison particulière d’y rester sans les Américains.

Mais soyons honnêtes. Ces deux derniers mois, ce n’est pas que par le rire que l’on a tenté de nous séduire. Nous, les électeurs, avons également appris de qui et de quoi nous devions avoir peur. Kaczynski s’est acharné à nous convaincre qu’il fallait avoir peur de Komorowski et du Premier ministre Donald Tusk. Komorowski n’a pas arrêté de répéter qu’il fallait avoir peur de Kaczynski et de son parti, Droit et Justice.

Reste que je serais incapable de dire aux Français, à ceux d’entre eux du moins qui n’ont pas complètement perdu tout intérêt pour les affaires européennes, ce qu’était la position de chacun des candidats par rapport à la division de l’Union entre les pays de la zone Euro et les autres, ni comment ils envisageaient la coopération entre les pays-membres face à la perte progressive d’influence de la Commission européenne, ni surtout ce que le nouveau Président polonais serait prêt à faire pour soutenir son gouvernement dans la bataille en faveur du maintien du Fonds de cohésion dont la sauvegarde reste vitale pour le futur développement de la Pologne. Je suis ainsi contrainte de conclure ce paragraphe en me bornant à dire que Bronislaw Komorowski est supposé représenter une formation politique décidément pro-européenne, alors que Jaroslaw Kaczynski aurait pu nous réserver de belles surprises en la matière. C’est en effet son jumeau Lech, récemment disparu dans un accident d’avion, qui toujours s’est occupé des questions européennes.

« Kaczynski aime les chats mais il n’est le père de rien ni de personne »

Faute d’un texte sérieux, je me contenterai alors de raconter l’histoire du vieil homme qui a réveillé le chat… Il ne s’agit pas de n’importe quel vieil homme, bien évidemment, pas plus que de n’importe quel chat. Le vieil homme porte un nom et un passé chargés d’actes de bravoure et de courage hors du commun. Il s’appelle Wladyslaw Bartoszewski et a 88 ans. Pendant la seconde Guerre mondiale, il a été envoyé par les nazis à Auschwitz. Libéré grâce à l’action de la Croix-Rouge polonaise, il s’est engagé dans la Commission d’Aide aux Juifs et a participé activement aux préparatifs de l’insurrection du ghetto de Varsovie. C’est pour ces faits que lui a été décerné le titre de « Juste parmi les Nations », une distinction qu’il a mérité tout au long de sa vie, notamment en présidant le Conseil international du Musée d’Auschwitz et en conseillant l’actuel Premier ministre polonais pour le dialogue judéo-polonais.

Lors de la dernière campagne présidentielle, le vieil homme a accepté de chapeauter le Comité honoraire de soutien à Bronislaw Komorowski. Il s’était déclaré prêt à défendre jusqu’à son dernier souffle la candidature de celui-ci, afin d’éviter à la Pologne de « descendre au rang de la Grèce, de la Bulgarie et de la Roumanie en termes de stabilité, de confiance et de possibilités ». Si l’engagement du vieil homme s’était arrêté là, je n’aurais pas eu d’histoire à raconter. Mais le vieil homme est un homme de parole, un homme honnête. Il a non seulement tenté de défendre jusqu’au dernier souffle la candidature de Komorowski mais, en même temps, il a tout fait pour décrédibiliser celle de Kaczynski. Il faut croire que c’est précisément dans ce but qu’il a prononcé les propos qui lui ont valu des menaces de mort d’une part, et la protection d’une garde rapprochée de l’autre. Qu’a-t-il dit ? Eh bien, il nous a avertis que si nous voulions que la Pologne suscite autant d’intérêt dans le monde que le Rwanda ou le Burundi, nous n’avions qu’à voter pour Kaczynski, « quelqu’un qui n’a d’expérience que dans l’élevage des animaux de compagnie mais qui n’est le père de rien ni de personne ».

Le décryptage de l’allusion s’impose. Bronislaw Komorowski est le père accompli de cinq enfants, un époux fidèle et dévoué. Jaroslaw Kaczynski, contrairement à son frère décédé, est un vieux garçon connu pour sa passion pour les chats, dont le dernier, Alik, a même été source d’inspiration pour un slogan électoral : « Ton chat voterait pour Jaroslaw ! ».

Wladyslaw Bartoszewski a pris des précautions oratoires : « Je ne suis qu’un vieil homme sclérosé, qui a beaucoup d’humour et qui n’appartient à aucun parti politique ». Elles ont été vaines. « Tes jours sont comptés ! », « Tu vas crever comme un chien ! », « Crève, sale juif ! », « Hitler t’a rien appris, mais nous on va te donner une leçon ! », « Tu en as trop dit, confident des juifs, traître à la Pologne ! », tels ont été, entre autres gracieusetés les propos contenus dans la centaine de lettres anonymes adressées à la Chancellerie du Premier ministre, dont Bartoszewski est le secrétaire d’Etat. Anonymes, mais signées « un vrai Polonais ».

Le pays des « vrais Polonais »

La morale de l’histoire et une information sérieuse destinée à tous les Français qui persistent à s’intéresser à la politique européenne :

Peu importe qui a gagné les élections présidentielles en Pologne et peu importe avec qui le Président français échangera une poignée de main lors d’un prochain sommet européen. Peu importe car la Pologne restera encore longtemps le pays des « vrais Polonais ». En dépit d’une mobilisation formidable de milliers de personnes témoignant de leur solidarité avec Wladyslaw Bartoszewski, en dépit de la défaite de son candidat, le camp de la droite radicale polonaise ne s’amollira pas. Jaroslaw Kaczynski sera sommé de rester le dépositaire de la mémoire de son frère défunt, le gardien du patriotisme chauvin et le guide éternel de la droite traditionaliste. Un rôle qui ne lui déplait pas forcément… Ses sympathisants continueront de s’identifier comme martyrs de la fidélité à Dieu, à l’Honneur et à la Patrie. Ils continueront à décrire la Pologne comme un pays encerclé par des ennemis visibles et invisibles, déstabilisé par les traîtres, bradé et déshonoré. Ils seront renforcés dans cette vision par l’attitude de la majorité de l’Episcopat polonais et de l’Eglise catholique.

Pourquoi alors puis-je quand même me réjouir de la victoire de Komorowski ? Pour trois raisons très simples.

D’abord, parce que la victoire de Komorowski signifie l’échec de Kaczynski. Et plus précisément parce qu’elle sanctionne l’idéologie et l’expression, insupportablement violentes, d’un national-catholicisme évoquant l’époque du « renouveau moral » de l’entre-deux-guerres.

Ensuite, parce qu’elle donne le pouvoir à quelqu’un qui, certes, n’améliorera pas le fonctionnement de la démocratie polonaise, mais qui à coup sûr ne la détruira pas. C’est déjà ça et ce n’est pas rien.

Enfin parce que si Komorowski n’a pas la carrure d’un grand homme d’Etat, il se situe dans la moyenne européenne. Il s’agit donc dans une certaine mesure de la victoire d’un style, pour ne pas dire d’une esthétique. Adam Michnik, le rédacteur en chef du quotidien à grand tirage, Gazeta Wyborcza, a exprimé cela en des termes qui diront tout aux Français : « Ces élections ont une dimension symbolique. Au niveau des déclarations, il y a eu peu de différences entre les deux candidats. En revanche, il y a une différence énorme entre eux au niveau de la pratique, la même qu’entre les partisans de de Gaulle et ceux de Le Pen. ».

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