Sipa. Numéro de reportage : 00343938_000002.

Laurent Chalard est docteur en géographie et membre du think tank European centre for International Affairs.

Céline Revel-Dumas : Une récente étude de l’Insee annonce une baisse de l’espérance de vie en France,  pour la première fois depuis quarante-cinq ans. Face à l’inquiétude suscitée par cette information, vécue comme le symptôme d’un déclin – à la fois social et sanitaire – il convient d’essayer de la comprendre. Qu’est-ce exactement que « l’espérance de vie » et comment l’Insee la calcule-t-elle ?
Laurent Chalard : « L’espérance de vie à la naissance » est un concept statistique calculé par les démographes, qui a pour but de déterminer quelle serait la durée de vie moyenne d’une génération d’individus qui viendrait de naître dans l’année si cette génération connaissait au cours de sa vie les mêmes conditions de mortalité à chaque âge que les personnes décédées l’année écoulée. Les chiffres de l’espérance de vie à la naissance en France en 2015 que vient de publier l’Insee sont donc calculés sur les personnes décédées en 2015.

L’espérance de vie donnée à un instant « t » est-elle fiable ?
Du fait de son mode de calcul, l’espérance de vie à la naissance se présente uniquement comme une projection et ne reflète donc pas la durée de vie réelle d’une génération. En effet, tout au long du XXe siècle, la durée de vie moyenne des générations de français a été plus importante que l’espérance de vie moyenne au moment où elles sont nées, du fait des améliorations considérables des conditions sanitaires et médicales au cours de leur vie. Cela sous-entend que, sauf catastrophe géopolitique et/ou épidémiologique, les enfants nés en France en 2015 peuvent espérer vivre plus longtemps que l’espérance de vie calculée par l’Insee à cette date.

Ces données sont-elles, comme l’expliquent les démographes, « conjoncturelles » – dues aux épidémies de grippe, ou à des conditions météorologiques extrêmes  – ou peuvent-elles véritablement être révélatrices d’une dégradation durable de notre environnement (pollution) et de nos conditions de vie (stress, alimentation, sédentarité, crise économique…) ?


La démographie se caractérise par l’irrégularité des variations annuelles, les données statistiques étant rarement linéaires. Les facteurs d’évolution d’ordre conjoncturels sont nombreux et expliquent une large partie des variations annuelles des différents indicateurs démographiques constatées. Il faut donc analyser ces derniers sur la durée pour pouvoir déterminer les grandes évolutions structurelles et éviter les interprétations erronées. Par exemple, la légère baisse de l’espérance de vie constatée aux Etats-Unis en 2008 avait été largement reportée par les médias américains, qui s’en inquiétaient, alors qu’elle est repartie à la hausse les années suivantes.
Concernant l’espérance de vie à la naissance en France, deux principaux facteurs conjoncturels jouent un rôle à l’heure actuelle : l’ampleur de l’épidémie de grippe en hiver et l’existence d’un épisode caniculaire en été. Lorsque la première est peu virulente et que la seconde est inexistante, la mortalité baisse et l’espérance de vie progresse sensiblement. Cela a par exemple été le cas pour l’année 2014, où l’espérance de vie a progressé de 0,5 an pour les hommes et 0,4 an pour les femmes, soit une hausse très importante ! A contrario, lorsque l’épidémie de grippe est particulièrement virulente et que l’été a connu une période caniculaire, combinaison relativement rare, l’espérance de vie peut stagner, voire baisser, ce qui correspond à la situation constatée en 2015, qui a vu l’espérance de vie se réduire de 0,3 an pour les hommes et les femmes.
La diminution de l’espérance de vie moyenne à la naissance en France constatée en 2015 correspond donc en large partie à un facteur conjoncturel. Il est fort probable que la mortalité sera plus faible en 2016, faisant repartir l’espérance de vie à la hausse. Le seul élément d’inquiétude concerne l’espérance de vie des femmes, qui augmente beaucoup plus lentement ces dernières années, conséquence logique de la multiplication des comportements à risque chez le sexe féminin, dont le tabagisme.

Cette tendance est-elle déjà apparue dans un autre contexte ?

À l’échelle internationale, depuis la seconde guerre mondiale, les fortes baisses de l’espérance de vie sur une longue durée ont concerné des Etats en déliquescence ou en guerre et des Etats fortement touchés par l’épidémie du SIDA. Cependant, d’une certaine manière, celles-ci sont également conjoncturelles, puisque dès que l’instabilité politique prend fin ou qu’un remède médical est trouvé, l’espérance de vie repart à la hausse, retrouvant, et bien souvent dépassant, son niveau d’avant crise. Par exemple, suite à l’effondrement de l’Union soviétique, entre 1987 et 1994, l’espérance de vie en Russie a diminué de plus de 7 ans pour les hommes et de plus de 3 ans pour les femmes. Puis, entre 1994 et 2014, elle est remontée de plus de 8 ans pour les hommes et de plus de 5 ans pour les femmes. En Afrique du Sud, suite à l’épidémie de Sida, l’espérance de vie pour l’ensemble de la population était descendue à 52 ans en 2005, puis, grâce à l’introduction des médicaments anti-rétroviraux, elle a fait un bond spectaculaire à 61 ans en 2014. Jusqu’ici, la tendance structurelle sur la planète est à la hausse de l’espérance de vie.