Au 16, rue Sant’Andrea delle Fratte, siège romain du Parti démocrate (PD), on ne cesse de le répéter : « Cinq victoires à deux, c’est un excellent résultat ». Et pourtant, selon les pronostics du président du Conseil italien, Matteo Renzi, et de ses proches, les élections régionales de dimanche auraient dû rapporter sept régions à la gauche et zéro à la droite. Ça n’a pas été le cas. L’inguérissable optimisme du jeune leader démocrate a dû se confronter à la réalité d’un parti, le sien, secoué de toutes parts. D’abord, la montée en puissance d’une aile gauche toujours plus hargneuse et performante. Ensuite, une Ligue du Nord qui – grâce au talent de rassembleur de Matteo Salvini – est devenue en deux ans le premier parti de droite en Italie. Mais aussi un Berlusconi ressuscité par le visage rassurant de son porte-parole, Giovanni Toti. Et enfin un Mouvement 5 étoiles qui se professionnalise et poursuit son enracinement, bien que son fondateur et leader charismatique, Beppe Grillo, s’en distancie de plus en plus.

Les 41% de suffrages récoltés aux dernières élections européennes ne sont plus aujourd’hui qu’un lointain souvenir pour Renzi. Pendant la campagne électorale, il avait beau de marteler que le vote de dimanche « n’était pas un test sur lui ». N’empêche, son parti, « la gauche qui gagne », comme il l’avait présenté audacieusement et un brin arrogant à l’issue du triomphe électoral de l’année dernière, a perdu presque 2 millions de voix en douze mois. Son dynamisme fébrile et son exubérance réformatrice ont subi, ce weekend, un coup d’arrêt significatif. Bien sûr, Renzi fait comme si rien ne s’était passé, garde le sourire, et pour fuir les éditoriaux vénéneux comme les questions gênantes des journalistes italiens, a pris hier en toute discrétion une avion pour l’Afghanistan, afin de fêter aujourd’hui à Harat, aux côtés de son contingent, la fête de la République italienne.

À l’échelon national, le score du Parti démocrate aux élections régionales plafonne à 23,7%, devant le M5S, 18%, la Ligue du Nord, 12,5%, et Forza Italia, 10,7%. Nonobstant sa troisième place, le parti de Salvini a été le seul à gagner des voix, selon le rapport de l’institut Cattaneo : 786 000 électeurs de plus, ce qui lui a permis de dépasser Forza Italia. Mais il faut se pencher sur le détail de ces résultats électoraux, en commençant par les Pouilles. Pour le candidat démocrate Michele Emiliano, dans la région du sud-est de l’Italie, c’est la chronique d’une victoire annoncée. L’ex maire de Bari, qui est tout sauf un renziste (et pourrait même devenir l’anti-Renzi dans les semaines qui viennent), a pu facilement profiter du règlement de compte au sein de Forza Italia, avec la liste dissidente de Raffaele Fitto, député européen frondeur, qui a entravé le chemin du candidat berlusconiste Francesco Schitulli, arrivé en troisième position derrière la « grillina » Antonella Laricchia. Dans les Marches comme en Toscane, bastion électoral de Renzi, les candidats du PD, respectivement Luca Ceriscioli et Enrico Rossi, se sont débarrassés sans trop d’angoisse de leurs adversaires. Au contraire, en Ombrie, fief historique de la gauche, la renziste Catiuscia Marini a devancé de très peu (3% de plus) l’opposant berlusconiste Claudo Ricci. Et en Campanie, Vincenzo De Luca, malgré sa victoire de justesse contre le candidat de droite Stefano Caldoro, risque de voir son élection « suspendue » à cause d’une condamnation pour « abus de pouvoir ».

Mais pour Renzi, les vrais problèmes viennent du Nord. Si en Vénétie, terre de prédilection de la Ligue du Nord, la raclée électorale subie par Alessandra Moretti était prévisible (le « leghista » Luca Zaia a obtenu 50,08% des voix, Moretti à peine 22,74%), c’est de la Ligurie, région « rouge » depuis toujours, que le président du Conseil ferait bien de se commencer à se soucier. Renzi a attribué la responsabilité de la défaite de la candidate Raffaella Paita à la « gauche masochiste » (l’aile gauche du PD, défavorable au tournant libéral opéré par Renzi depuis son arrivée au Palazzo Chigi) qui, avec une liste dissidente menée par Luca Pastorino, a fait gagner le berlusconiste Giovanni Toti. Mais malheureusement pour lui, cette fronde n’est pas seulement une réalité locale, ligurienne. Elle est en train de prendre toujours plus d’ampleur au niveau national. Selon le Corriere della Sera, Pippo Civati, guide des frondeurs et principal sponsor du dissident Pastorino en Ligurie, est en passe d’officialiser la naissance de « Possibile », variation italienne du Podemos espagnol.

Stefano Fassina, l’un des tenors de l’aile gauche du PD, a menacé d’une scission immédiate, s’il n’y a pas une correction de la politique économique du parti et un retour sur la très critiquée réforme de l’école. « Les femmes ont trahi Renzi », a commenté le quotidien libéral-conservateur Libero, se référant à la cuisante défaite subie par l’« amazzone » Alessandra Moretti, et à la deuxième place de Raffaella Paita, qui a permis au candidat berlusconiste Toti de s’emparer de la présidence de la Ligurie. Le « giglio magico » (lys magique) du président du Conseil, comme on appelle le cercle de ses principaux acolytes, s’est transformé soudainement en « giglio tragico » (lys tragique), mais il est peu probable que Renzi concrétise un remaniement des équipes dirigeantes du Parti démocrate. Le jeune président du Conseil italien ferait bien, cependant, de surveiller avec plus d’attention son aile gauche, afin d’éviter de très délicates élections politiques anticipées.

*Photo : Francesco Bellini/AP/SIPA/AP21742863_000005

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