On allait voir ce qu’on allait voir – les bons innocentés, les méchants confondus et le grand journalisme enfin incarné comme il le mérite. Une fois encore, Edwy Plenel allait porter le fer dans la plaie. L’homme qui, avec le Rainbow Warrior, avait fait trembler la République mitterrandienne sur ses bases, allait, avec Clearstream, porter un coup décisif à l’infâme Etat sarkozyste. Car cela vous a sans doute échappé mais MédiaPart est le « seul journal ou presque dont Sarkozy n’est pas le rédacteur en chef ». Et vlan, prenez vous-ça dans les dents, bandes de laquais du sarkozysme. Bon, passons sur cette gracieuseté confraternelle. Et passons itou sur l’étrange coquetterie qui consiste à qualifier de « journal » un site Internet – il parait même que c’est la consigne donnée aux journalistes qui ont rejoint le bateau plénélien : ils doivent se présenter comme travaillant pour le « journal MédiaPart ». Ce refus obstiné de prendre en compte, fût-ce pour la contrer, la spécificité d’un média électronique, n’est peut-être pas pour rien dans les difficultés de l’entreprise. L’ancien patron du Monde peine en effet à engranger des abonnements – l’internaute ayant été habitué à tout avoir sans rien payer, ce qui est, cher lecteur, bien fâcheux. Mais je m’en voudrais de vous gâcher l’humeur avec un pensum sur l’avenir de la presse en ligne.

Revenons à la prestation du journaliste le plus moustachu de France (depuis que Jean-François Kahn a honteusement déserté ce champ de bataille) sur le plateau de Ripostes, émission de débat animée par l’omniprésent Moati, le type qui a parfois l’air de trouver que ses invités sont de trop. Donc, dimanche, à la fin du débat consacré au capitalisme (ça coco, c’est une idée), Plenel est venu faire un petit tour de piste. Pas bien compris s’il s’agissait d’un « one shot » ou d’un numéro récurrent. C’est le genre de bonnes manières qu’on se fait entre gens du même monde. Au passage, on observera (pour s’en réjouir) que les journalistes sont des patrons comme les autres : il ne viendrait à l’idée de personne de leur tenir rigueur de leurs échecs. Qu’Edwy et ses anciens copains aient laissé Le Monde dans un état déplorable, humainement et économiquement, et que quelques casseroles de première qualité tintinnabulent derrière leur dos, n’empêche nullement qu’ils soient, tels des oracles, invités par les confrères respectueux à émettre des jugements profonds et définitifs et peut-être appelés à occuper de hautes fonctions dans le paysage médiatique. Après tout, si PPDA est victime de son indépendance, pourquoi Edwy Plenel ne donnerait-il pas des leçons de journalisme – c’est-à-dire de morale ? En tout cas, il mouille sa chemise pour sa petite entreprise : se fader vingt minutes de maquillage sans oublier le déplacement pour deux minutes et demie de passage à l’antenne, c’est héroïque.

Plissant les yeux avec ce sourire qu’on dirait adressé à lui-même, Plenel a balancé sa petite bombe sur le ton du bonimenteur qui veut écouler sa camelote (enfin, c’est mon avis perso). Il est frais, mon scoop ! Ne ratez pas mon scoop ! Mesdames et Messieurs, la « petite surprise » de MédiaPart. « Attendez-vous à savoir que dans l’affaire Clearstream, Dominique de Villepin est innocent et que tout cela n’a été qu’une exploitation de l’actuel président de la République pour tuer son rival. Le procureur de la République, un type assez honnête (sic), devrait recommander le non-lieu. » On ne sait pas si le Proc a apprécié le compliment. En tout cas, il n’a pas fait comme Edwy avait dit, ce salaud. Il a recommandé le renvoi de l’ancien Premier ministre devant le tribunal correctionnel pour « complicité de dénonciation calomnieuse ». Pas si honnête que ça, ce type.

Il n’est guère facile de se prononcer sur le fond de cette ténébreuse affaire. Le conte présentant le président de la République comme l’innocente et pure victime des manigances d’un rival est bien joli mais pas absolument convaincant. Disons qu’il l’a au minimum aidé à s’engluer dans ce dossier dont on a du mal à décider s’il relève de la cour de récré ou de la Haute Cour, des Pieds Nickelés ou de la tragédie du pouvoir. Après tout, à défaut de respirer l’élégance, on peut penser qu’il est de bonne guerre de profiter des conneries de son adversaire – il faut se rappeler que pendant la période d’incubation de l’affaire, Villepin semblait représenter une menace pour les ambitions sarkozystes. Rappelez-vous, c’était la période « corps d’athlète sorti des ondes » et « voix de la conscience universelle » face à la puissante Amérique. Même pas peur, le Galouzeau. C’est ce Villepin épique, lyrique et théâtral, ami des damnés de la terre, qui a séduit Plenel, et, depuis, tous les grands journalistes de gauche qui ne tarissent pas d’éloges pour ce ministre-poète. Bon, il n’est pas exclu que le poète n’ait pas toujours dédaigné de s’intéresser à des affaires de basse police. Laissons comme dit l’autre la Justice faire son boulot.

Cette embrouille suggère d’ores et déjà une fort intéressante question. Reste à savoir comment Plenel s’est fait refiler ce tuyau crevé. Si j’avais mauvais esprit, je pourrais imaginer que son ami Villepin l’a utilisé pour essayer de faire pencher le Proc du bon côté. Et j’ajouterais qu’il a déjà fait le coup à son autre ancien grand ami Franz-Olivier Giesbert (on se rappelle que c’est Le Point qui a lancé avec une « une » retentissante cette « Affaire d’Etat »). Je dirais encore que si ces deux là, qui ne sont pas des perdreaux de l’année, se sont fait rouler dans la farine, c’est qu’il doit savoir y faire, le Villepin, et qu’il y a peut-être chez cet homme-là plus de Fouché que de Napoléon. Mais comme je n’ai pas mauvais esprit, aucune pensée de ce genre ne m’effleure.

Résultat, il a l’air malin, le grand journaliste d’investigation avec son tuyau crevé. (Encore que la naïveté dont il semble avoir fait preuve le rend assez sympathique.) Inutile cependant, de s’en faire pour lui. Sa bombe s’est révélée être une boule puante, d’accord. Mais qui aurait le mauvais goût de le lui reprocher ? Pas moi en tout cas. Après tout, si Villepin, c’est Dreyfus, comme l’a fort sérieusement affirmé son avocat, il a trouvé son Zola.

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