Quand François Mitterrand est mort, un 8 janvier, triste comme le ciel de Jarnac en plein hiver, j’ai interviewé plusieurs personnalités de gauche, à propos de la disparition du président de la République, deux fois élus. Edmonde Charles-Roux, veuve de Gaston Defferre, ministre de l’Intérieur de Mitterrand, et maire emblématique de Marseille, me reçut dans son hôtel particulier de la rue des Saints-Pères, dans son pigeonnier. Des draps blancs recouvraient certains fauteuils, ça sentait l’encaustique, la rigueur était huguenote. Elle portait un tailleur Chanel. Un collier de perles cachait les rides de son cou. Son chignon me fit penser à Simone de Beauvoir. Elle se tenait droite, sa voix était un peu grave, sans la moindre inflexion lyrique. Fille d’ambassadeur, élevée sous les dorures du palais Farnèse, par une mère insensible, elle fut décorée de la Croix de guerre, et avait porté l’uniforme de la Légion étrangère.

Quand Mitterrand devint « Mittrand »

Elle avait dirigé le journal Vogue, écrit plusieurs livres, dont Oublier Palerme, Goncourt 66. Du reste, elle était présidente de la prestigieuse Académie Goncourt quand je la rencontrai à propos de la disparition de Mitterrand. Oublier Palerme, malgré un début confus, était touchant. Il évoquait les déracinés de l’Histoire, perdus dans les grandes métropoles où l’argent broie les hommes et leurs illusions. Sa voix, donc, était froide, son visage semblait figé, comme son sourire aux lèvres fines. La phrase était courte, le verbe précis.

Avec elle, on allait à l’essentiel, sans ornements romantiques. L’épreuve de la guerre, pensais-je. Elle me dit que le président avait une grande culture, qu’il aimait les écrivains, Mauriac, Chardonne et ses descriptions de la province, d’où il était lui-même sorti, Paul Guimard, Jacques Laurent, Michel Tournier. Elle poursuivit en évoquant son amour de la nature, des arbres en particulier. Puis elle prononça « Mittrand » au lieu de Mitterrand. Je restai figé. C’était ses ennemis qui disaient « Mittrand », la droite qui avait voulu sa peau et qui avait failli l’avoir. Là, c’était la veuve de Defferre qui s’exprimait, avec des mots aussi efficace que le fusil qui trônait dans le bureau du maire de Marseille ; c’était la femme engagée qui arpentait les allée encombrées de la fête de l’Huma, en compagnie d’Aragon le poète officiel du PCF. Une fois dehors, je ne pus m’empêcher de songer à sa marque de fabrication, celle d’une grande bourgeoise née dans une banlieue chic, où le numéro du département est avant tout un état d’esprit.

« C’est effrayant, tu vis comme un homme ! »

Et puis, voici la première biographie de la Dame de fer qui paraît un an après sa mort. Une biographie écrite par un amoureux, passionné par le destin de cette femme roide comme le gibet de Montfaucon. Jean-Noël Liaut va même jusqu’à inventer l’adjectif « edmondien », tant il est sous le charme. Il ne l’a pourtant rencontrée qu’une fois, lui aussi dans son hôtel particulier parisien. Il se souvient de l’ascenseur conduisant au dernier étage, surnommé « ma Bentley » par l’héritière Charles-Roux. Elle lui servit du thé avec de la vodka, de quoi rompre la glace et donner l’envie de lui consacrer un livre. On apprend la jeunesse dorée d’Edmonde, Neuilly, Rome, Prague, l’Europe galante de Paul Morand, avec une mère qui donne tout son amour à son mari et ne laisse que quelques miettes à ses trois enfants, et encore. Edmonde a une sœur, très belle, bien plus belle qu’elle, future princesse d’un mari fasciste, et un frère qui deviendra prêtre. Elle se réfugie dans les études, la lecture, la vie intellectuelle. Mais ce n’est qu’une facette de sa personnalité. Elle aime le combat, il lui faut ses doses quotidiennes de décharges d’adrénaline. Son père, un jour, s’exclame : « C’est effrayant, tu vis comme un homme ! ».

De la Résistance au journalisme

La famille se retrouve à Vichy, en juillet 1940. Hôtel du Parc, même étage que Pétain. Le choix historique est au bout du couloir, chambre 80. Mais non, Edmonde prend la direction de l’honneur. Car en mars 1940, elle était infirmière-ambulancière – elle possède son permis de conduire. Elle a été blessée à Verdun en portant secours à un légionnaire. D’où la Croix de guerre, et le grade de caporal-chef. Alors Pétain et sa clique de souffreteux fantasmant sur les corps musclés des nazis, très peu pour elle. Elle choisit la Résistance, tendance FTP-MOI, dans une ville qui la fera reine,  Marseille. En 2011, elle dira : « Ma génération pensait que, sans la Russie, nous n’aurions jamais gagné la guerre. » Elle est catégorique, souvent cassante, avec des inimitiés très fortes. C’est un tempérament, avec de l’allure. Elle participe à la campagne Rhin et Danube, refuse de se faire couper les cheveux et retoucher son uniforme pour poursuivre la guerre. Elle avoue : « Là, j’étais carrément rebelle. »

C’est ensuite la grande aventure du journalisme. Avec le magazine Elle, puis Vogue. Edmonde épouse son époque ; mieux elle dicte sa mode. C’est l’executive woman, qui, de New York à Paris, en passant par Londres, fait jazzer les photos et les textes de son journal. Nous sommes en 1954. Sagan écrit  Bonjour tristesse . Edmonde invente le bonheur chic et les idées qui vont avec. Elle est un lévrier afghan dans un Paris qui ressemble à un bouillon de culture. « Sa vie est une course contre la montre, écrit son biographe, et elle n’a qu’une question en tête, toujours la même : qui sont les contemporains capitaux ? » Elle veut mettre en couverture de Vogue le mannequin noir, Donyale Luna. Le big boss refuse. Elle passe outre et se retrouve au chômage. Irréductible Edmonde. Elle se lance dans la littérature, publie son premier roman, et obtient le Goncourt. Aragon et Elsa Triolet étaient cachés derrière le rideau rouge et tiraient les ficelles. Aucun blindage ne résistait à la mitraille communiste.

Comme un roman

On apprend plein de choses, à tous les chapitres d’un livre qui se lit comme un roman. Le lecteur curieux découvrira les mille vies de cette battante BCBG. Après avoir été Casanova au féminin, Edmonde se marie en 1973. Elle a trouvé celui qui pouvait la supporter, elle et sa soif de liberté : Gaston Defferre, le flamboyant. Ce dernier meurt le 7 mai 1986, après avoir été mis en minorité par Michel Pezet, baron socialiste local, pour l’élection du nouveau secrétaire général. Le coup a été fatal, au sens propre. François Mitterrand assiste aux obsèques de son ami. Liaut raconte la scène suivante : Edmonde demande à monter dans la voiture du Président, échange quelques mots, puis repart. Elle a demandé la tête de Pezet. Il semble qu’elle l’ait obtenue puisque Pezet ne sera jamais maire de Marseille, le but de sa vie. Il y a du sang des Médicis dans les veines de cette femme inoxydable qui meurt à 96 piges, comme aurait nasillé Defferre.

Laissons le mot de la fin au mordant Matthieu Galey, dont on publie le journal, dans sa version intégrale. « Un miracle d’éducation, écrit-il à propos d’Edmonde Charles-Roux, mais mécanique si parfaite qu’on ne songerait point à lui chercher une âme. »

Jean-Noël Liaut, Elle Edmonde, Allary Editions.

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Romancier et biographeIl fut longtemps professeur de lettres et ghost writer pour de nombreux hommes de pouvoir. Il est à présent directeur littéraire aux Editions TohuBohu. Dernier ouvrage paru: L'état du monde selon Sisco, Editions Allary.