Je l’avoue : pas plus que Michèle Alliot-Marie n’avait vu venir la révolte tunisienne, je ne m’attendais à ce que sortent aussi rapidement, du côté UMP, les missiles visant Dominique Strauss-Kahn en raison de son manque d’enracinement dans la terre de France, celle qui, c’est bien connu, ne ment pas. Je pensais bien, qu’une fois candidat déclaré, DSK allait subir ce type d’attaques, où son train de vie, son appartenance à la jet-set mondialisée navigant entre Washington, Davos et Marrakech allaient être utilisés pour contrer les diatribes de la gauche contre le bling-bling sarkozien.

Prêtant à la droite française plus de subtilité qu’elle n’en possède en réalité, je croyais que nos stratèges UMPistes allaient laisser Marine Le Pen et ses soudards faire le boulot, quitte à en tirer plus tard les bénéfices électoraux sans se salir les mains. Eh bien, je me suis planté ! C’est Christian Jacob, président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, agriculteur de son état, qui a dégainé le premier, se payant en outre le luxe de faire sa sortie contre DSK au micro de Radio J, un média qui ne s’adresse pas en priorité au monde rural…Pour M. Jacob, l’actuel directeur général du FMI : « n’incarne pas l’image de la France, l’image de la France rurale, l’image de la France des terroirs et des territoires, celle qu’on aime bien, celle à laquelle je suis attaché ».

Voilà, c’est dit. C’est moins brutal que Xavier Vallat interpellant Léon Blum lors du débat d’investiture du gouvernement de Front populaire[1. Le 6 juin 1936, Xavier Vallat député d’extrême droite, et futur commissaire de Vichy aux questions juives avait déclaré à la tribune de l’Assemblée nationale, à propos de Léon Blum « Votre arrivée au pouvoir marque incontestablement une date historique. Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain va être gouverné par un juif ! »], mais le cœur y est. Jacob le croquant, naturellement, poussera des hurlements si on ose murmurer que, peut-être, en y regardant bien on pourrait trouver dans ses propos quelque écho de la rhétorique antisémite de l’entre-deux guerres. Il a sans doute une tonne d’amis juifs dans sa besace prêts à témoigner en sa faveur. Et d’ailleurs son meilleur ami politique, celui à qui il doit son poste au Palais-Bourbon, n’est-il pas Jean-François Copé qui ne fait pas mystère de ses origines ?
Interpellé au sujet de la sortie de Jacob lundi matin sur France-Inter, ce dernier a bien tenté d’enfumer son monde en prétendant que c’était le trop long éloignement de France de DSK qui était en cause et non son rapport au terroir, mais, là il nous prend vraiment pour des imbéciles.

Soyons clair. Factuellement, Jacob a parfaitement raison : Strauss-Kahn n’incarne pas la France rurale, pas plus, d’ailleurs, que Nicolas Sarkozy, et il n’a pas le talent de Jacques Chirac ou François Mitterrand pour persuader les électeurs du contraire. J’ai pu le constater in situ en 1986, lorsque DSK, alors jeune expert économiste du PS, était venu en Haute-Savoie se chercher un point de chute électoral. Lors d’une réunion publique à Frangy, près de Seyssel, il fit un exposé brillant et pédagogique sur les quotas laitiers, les montants compensatoires et autres sujets arides censés intéresser un public d’éleveurs de bovins. Vint le moment des questions et la première qui fusa fut celle-ci « M’sieur Stra…Stro…, enfin j’arrive pas à y dire vot’nom, mais ma question elle est celle-là : pour vous, les vaches, elles ont les cornes devant ou derrière les oreilles ? ». N’ayant pas prévu la réponse à une question jamais posée au grand oral de l’ENA, et ne disposant d’aucun joker dans ce jeu électoral cruel, DSK quitta Frangy avec la ferme intention de ne plus jamais y remettre les pieds. Il fut tout de même élu député de la Haute Savoie, grâce à la proportionnelle instaurée cette année-là par François Mitterrand, mais lorsque revint le temps du scrutin majoritaire, il trouva à Sarcelles un fief électoral plus confortable, dépourvu de paysans et de bêtes à cornes.

Si l’UMP veut faire campagne pour son champion sur ce thème, elle a du souci à se faire, car la phrase de Christian Jacob vaut tout aussi bien pour Nicolas Sarkozy, dont l’ancrage dans la France rurale se limite aux quelques jardins établis par les monarques français dans l’actuel département des Hauts-de-Seine. Le procès en non-ruralité des hommes politiques est une vieille ficelle pour faire passer en douce des messages qu’il est malséant de transmettre en clair.

La sortie de Jacob contre Dominique Strauss-Kahn n’est pas fortuite : le même jour, sur une autre radio juive, RCJ, Pierre Lellouche, dont le lien au terroir est profondément ancré dans le VIIIème arrondissement de Paris le fustigea comme le représentant de la « gauche ultra-caviar ». D’accord, Pétrossian est dans le VIIème, mais la consommation d’œufs d’esturgeons aux alentours des Champs-Elysées, fief de Pierre Lellouche, doit être largement supérieure à la moyenne nationale…

Strauss-Kahn est prévenu : son entrée dans l’arène électorale française ne sera pas pour lui un chemin de roses. Il va avoir droit à tout ce que ce vieux pays recèle de vieilles rancœurs recuites vis-à-vis de ceux qui ne peuvent se prévaloir d’ancêtres vachers-porchers ou gardeuses d’oies. La première salve, pour laquelle Christian Jacob s’est porté volontaire, vise à tester la résolution du camp d’en face : le PS et plus largement la gauche est-elle prête à se battre pour DSK contre une bande de chiens ne reculant devant aucune infamie ? Ne préférera-t-elle pas se trouver un, ou une championne estampillée par Jean-Pierre Pernaut ? L’affaire, mine de rien, est grave.

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