Le débat surréaliste sur la déchéance de nationalité m’a, je dois l’avouer, tenu en respect, un peu comme un paysan berrichon (j’ai des origines berrichonnes) devant un agrégé de philosophie… Il y avait là quelque chose qui me dépassait ; en résumé, on peut abattre lors d’un assaut des forces d’intervention un terroriste aveugle qui veut nous tuer, n’a pas l’intention de se rendre et veut mourir, on peut tuer par bombardements aérien ou drone ou lors de combats au sol un terroriste aveugle qui a l’intention de nous tuer, n’a pas l’intention de se rendre et veut mourir… mais on ne doit pas, par un acte symbolique signifiant que ne saurait rester notre concitoyen celui qui a voulu aveuglément assassiner ceux qui ne pensent et vivent pas comme lui, déchoir celui-ci de la nationalité française (à partir du moment où la justice l’a reconnu coupable de participation à des actes terroristes)… Cela m’a fait penser au mot de Borges pendant la guerre des Malouines : « On dirait des chauves qui se battent pour un peigne »… Sauf qu’en l’espèce, on aurait dit des fabricants de peignes voulant absolument en équiper ceux qui ont décidé d’être chauves…

J’ai bien compris, quand même, le point de droit par lequel, notre pays ayant signé des conventions nous interdisant de « fabriquer » des apatrides, il nous était impossible, sauf à devoir dénoncer lesdites conventions, de déchoir les « non-binationaux »…  Il se trouve que ma mère, réfugiée républicaine espagnole à six ans en France, a été apatride ici jusqu’à son mariage, et que je connais la souffrance que cela fut pour elle. Pour autant, je ne serais pas choqué que deviennent apatrides ceux qui considèrent que nous n’avons pas le droit de vivre parce que nous aimons la vie plus que la mort. Ce ne sont pas mes concitoyens. Sont-ils les concitoyens de ceux qui hurlent pour qu’on ne touche pas à leur citoyenneté française ? J’en doute. D’ailleurs, ils sont les premiers à vomir cette citoyenneté, qui pour eux est marque de mécréance. Quand ils ne brûlent pas avec ivresse leur passeport, ils ne le conservent que pour pouvoir revenir tuer. Leur seul projet de vie, si je puis dire, étant la mort, ils ne sont plus concitoyens que de celle-ci. Ce n’est pas nous qui les chassons, ce sont eux qui se sont exilés de notre vie commune. Et s’il faut vraiment leur laisser une nationalité, eh bien attribuons-leur unilatéralement la nationalité saoudienne, puisque ce pays reconnu par la communauté internationale est le plus proche de leur vision du monde. Bien sûr les Saoudiens ne voudront pas, crieront au scandale et nous diront que nous n’avons pas le droit. C’est vrai. Cela permettra ainsi de se fâcher avec les autorités saoudiennes, de rompre pourquoi pas les relations diplomatiques, et d’avoir enfin une politique étrangère cohérente et conséquente. Je sais, cette dernière proposition est absurde et irréaliste, mais pas plus que de vouloir vêtir à tout prix celui qui a voulu se dévêtir. La nationalité est un habit tissé d’humanité commune, d’histoire et de valeurs que l’on reçoit ou que l’on choisit. Cet habit ne va pas avec une veste explosive. Il faut choisir.

Donc, la déchéance de nationalité, pour une partie des terroristes aveugles ou pour tous, de leur vivant ou à titre posthume, pourquoi pas. Cela ne les atteindrait pas, cela ne servirait à rien en termes de lutte antiterroriste concrète, mais cela ferait symbole, ce qui est important. Surtout si on est capable de tirer les conséquences des symboles. Nous avons eu beaucoup de symboles, depuis le 7 janvier, puis depuis le 13 novembre. Des commémorations. Les commémorations nous disent qu’il ne faut pas oublier, ce qui est vrai. Mais elles nous disent aussi que ce qui s’est passé appartient au passé, ce qui, en l’occurrence, est faux. La guerre reconnue par le président n’est pas finie. Nous le savons tous.

Mais, outre les moyens financiers à mettre sur la table afin de nous montrer cohérents et conséquents, nous avons également à utiliser ces moyens le plus efficacement possible, ce qui veut dire faire ou réviser des choix, et non plus de la communication. Parmi ces choix, celui d’employer entre 7 à 10 000 soldats à faire les plantons est à réviser au plus vite. Ces soldats ne servent que de cibles statiques destinées à rassurer l’électeur. Les armées françaises en ont, et en auront besoin, pour les Opex en cours et à venir. Les régiments sont en tension maximale, lessivés, et l’emploi inutile de ces hommes en métropole est un gâchis, là où nous avons besoin de relève et de formation pour la guerre à mener là-bas. La mission sentinelle est une mission de gendarmerie, ou de CRS. Il faut augmenter rapidement les effectifs de gendarmes et de CRS formés pour cette mission, au lieu de mal employer nos parachutistes, nos marsouins, nos chasseurs alpins ou nos légionnaires.

Alain Juppé l’a compris, lui qui a déclaré que l’armée est un «glaive qui doit être affûté pour répondre à sa mission et non un couteau suisse destiné à pallier les carences d’autres institutions». Pour lui, pas de troupes de combat pour Sentinelle. Mais là où Juppé, avec d’ailleurs un raisonnement pertinent, pense que le rétablissement du service militaire obligatoire nuirait à la trempe et au tranchant de ce glaive, car les forces doivent maintenir le plus haut niveau opérationnel, au lieu de remplir un rôle d’intégration qui reviendrait à d’autres institutions en carence, je me permets de le contredire respectueusement. Le rôle de l’armée est aussi d’être un creuset de responsabilité citoyenne. Par ailleurs, on voit bien, par les idées de garde nationale (pas de garde biterroise, n’est-ce pas, cela n’a rien à voir) qui circulent, que la tension, qui est appelée à se prolonger, sur les effectifs opérationnels, doit trouver des solutions. Les sondages récents révèlent qu’une majorité de jeunes est pour le rétablissement du service militaire. C’est assez incroyable, pour quelqu’un qui a vécu l’époque, longue, où le sport favori de tout futur appelé était de parvenir à se faire réformer (« P4 », c’est-à dire psychopathe, de préférence)… mais cela démontre qu’une prise de conscience est née. Nos enfants ont compris qu’ils ont été jetés dans un monde dangereux qui ne les épargnera pas, qu’il faut défendre parfois la joie de vivre les armes à la main, bref, que le Si vis pacempara bellum est éternel, comme la jeunesse. Soyons donc à la hauteur de ce qu’attend celle-ci.

Il ne s’agit pas là de rétablir le service militaire à l’ancienne, de douze ou dix mois, dans lequel l’ennui des casernes, entre corvées et bitures à la Kro, dépassait trop souvent la formation militaire. L’armée n’est plus formatée et orientée, Juppé a raison, pour cette longue prise en charge délétère. Mais un temps de préparation aux réalités de la guerre, de formation aux fondamentaux du combattant, sur une période de quelques mois à déterminer, pourrait répondre aux besoins de tous. Une période de rappel de deux semaines par an, axée sur l’entretien et la remise à niveau de ces fondamentaux, serait un complément. Nous aurions une réserve mobilisable, pas des troupes de choc ni des forces spéciales, certes, mais des citoyens soldats formés pouvant remplir des missions d’appui et soulager les forces de professionnels les plus aiguisés.

Et rassurons les indispensables inquiets, sans qui une démocratie n’est pas vivante, les réfractaires et les objecteurs de conscience à cette nouvelle forme de service national, bien sûr, ne seraient en aucun cas déchus de leur nationalité. Nous les aimons bien plus que nos ennemis et reconnaissons dans leurs doutes l’écho de nos valeurs. 

*Photo: Jérémy Barande. wikicommons.

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Pierre Brunet
est écrivain.
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