Extension de la violence ordinaire sur une ligne de bus parisienne. Un récit qui inspire dégoût et lassitude.


Dans cette histoire atrocement banale, il y a un héros, anonyme et digne, maîtrisant ses émotions et gardant le cap de sa mission, qui consiste à transporter des usagers entre Invalides et Porte de Reuilly, sous un cagnard d’enfer et la menace d’un second confinement. Ce héros serait étonné qu’on le qualifie ainsi, il a juste fait son travail. Il ne gagne pas des millions d’euros, n’enthousiasme pas les foules ahuries et sa profession n’a jamais suscité l’éloge des classes intellectuelles préférant toujours les minorités actives aux majorités silencieuses.

Français moyen

Il incarne le Français moyen dans l’échelle de nos valeurs actuelles. Il ne se distingue donc par aucun trait particulier de caractère, si ce n’est sa normalité statistique. On demande seulement à cet homme de rouler ce qui, vu l’état chaotique de la chaussée parisienne, est déjà en soi un exploit physique et acrobatique. Il s’agit d’un chauffeur de bus, plutôt jeune, grand et fluet, qui conduit dans un Paris désert, traversant des quartiers épargnés par la misère sociale et les haines rances. Il y a bien longtemps que le boulevard Saint-Germain n’a pas connu un dépavage généralisé. Les derniers feux de poubelle remontent à l’hiver 2019 quand des travailleurs venus de province, vêtus de jaune, voulurent nous éclairer sur leur situation en voie de précarité. On les disqualifia vite par peur de s’en émouvoir. Sur ce trajet hautement historique à faire défaillir Stéphane Bern et Lorànt Deutsch, on longe le Palais Bourbon, la Maison de l’Amérique Latine, la Brasserie Lipp, le musée de Cluny, le Collège des Bernardins, l’Institut du monde arabe, la Garde Républicaine ou encore l’Opéra Bastille.

Les révolutionnaires à la plage

Pour le prix d’un ticket, on voyage dans l’histoire de France, on communie avec le passé. Á cette époque de l’année, les cafés sont presque tous fermés, les révolutionnaires sont partis à la plage réviser leur manuel d’insurrection et les commerçants, ceux qui n’ont pas tiré le rideau de fer, recomptent chaque soir leur caisse désespérément vide, d’une humeur migraineuse. Les soldes ne font plus recette comme les défilés syndicaux et le topless sur le sable chaud. Avant l’incident, climax de cette mi-journée, nous l’avions à peine regardé, nous, les spectateurs indifférents de cette scène quotidienne. Masqués, essoufflés, les yeux rivés sur notre montre pour ne pas rater un train à la Gare de Lyon, nous sommes montés sans pose

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