L’écrivain Thomas Morales évoque Jacques Chirac, qu’il a croisé au service militaire dans sa jeunesse.


Ce n’est plus l’heure de refaire le match ou de ressortir les archives du gaullisme moribond. Je ne suis ni un comptable de la Vème République, ni un commissaire politique qui rêve de justice immanente. Disons-le franchement, le bilan des années Chirac ne peut intéresser que les peine-à-jouir et les éditorialistes boutiquiers. Toujours la même rengaine. Tout a été dit et plutôt mal. Les manuels d’histoire sont remplis d’anecdotes rances. Je suis d’une génération qui n’a pas cru aux grands soirs et encore moins aux vertus de la pomme d’amour. Tout était déjà périmé à l’horizon de ma jeunesse. Ma génération savait le combat perdu d’avance, coincée entre le sida et le chômage, la rigueur économique et la laideur des paysages, le conformisme et la résignation. J’étais né vingt ans trop tard. Je rêvais de Denise Glaser, j’eus droit à la télé de Sabatier. Berlusconi ne sera jamais Gianni Agnelli dans mon esprit. D’une façon presque imperceptible, les quadras ont pressenti, très tôt, que cette mondialisation en marche gangrénerait, peu à peu, tous nos espaces de liberté.

Au revoir, l’ancien monde

Notre éducation et les médias d’alors nous préparaient au grand marasme. Cette globalisation encore brumeuse nous asphyxierait bientôt. Elle avançait ses pions. Le sérieux l’emporterait. La gaudriole serait judiciarisée. Et nous serions jetés dans les fosses du dilettantisme comme des surnuméraires. Incapables de relever les défis de la modernité. Dans ces mortifères années 90, nous n’existions qu’en pointillés. Notre citoyenneté était factice ; d’individus émancipés, nous étions en passe de devenir d’insipides statistiques. Nous entrions dans la vie active comme des colonnes Excel. Disciplinées et sans chair. A vrai dire, je n’imaginais pas, à l’âge des gin fizz et des fanzines, que la parole et l’écrit seraient cadenassés à ce point. Trop con, trop ailleurs déjà, le nez dans mes romans réprouvés et mes vieilles bagnoles, enviré d’une province fantasmée, je végétais. Pourtant hier, l’homme Chirac me rappelle à l’ordre. Les souvenirs toquent à la porte. Ils me disent que l’ancien monde dont il était l’un des derniers témoins avait une morgue sympathique, un charisme aujourd’hui oublié, peut-être la trace d’une humanité qui ne se gausse pas. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il y avait une vérité en lui. Palpable. Sans triche. Dépouillé de l’habit médiatique, Chirac vibrait ; sa longue carcasse de playboy éclairait une assemblée ; ses yeux moqueurs et doux parlaient ; sa gestuelle tantôt empruntée, tantôt animée d’une rare élégance captait inévitablement notre attention. L’avez-vous vu les manches retroussées, la clope au bec, farfouillant dans le moteur de sa Peugeot 403 sur un cliché célèbre des années 60 ? Il y a du Vittorio Gassman en lui. Un physique qui ne laisse personne indifférent. Il se distinguait par une classe naturelle. Les hommes nés avant-guerre étaient tout de même d’une autre trempe, d’un autre calibre. Les événements s’étaient chargés de les fortifier, de les élever aussi, de les compromettre parfois. Ils portaient sur leur visage, les espoirs les plus fous, une violence contenue et ce don inné pour les foules. Sans aucun doute, ils étaient de meilleurs acteurs, de meilleurs tribuns, ils résonnaient en nous, même si nous ne partagions pas leurs opinions. Ne soyons pas naïfs, Chirac était entouré de communicants, cornaqué à toutes les heures de la journée, soumis aux plans d’experts, déjà perclus dans la technostructure et pourtant, il semblait vivant. Chirac était terriblement vivant par ses réactions, ses cicatrices, son sourire charmeur, cette fougue qui masquait ses sentiments. Cet animal politique pouvait même nous émouvoir. Si l’on ne croyait pas (toujours) en ses discours, on était tout de même séduit par la forme. Il en imposait. Sorte de cowboy à l’assaut des terres corréziennes, VRP en CX Prestige, Cavaleur comme chez Broca, secret comme chez Truffaut et puis, goguenard à la manière d’un héros de Séria. Gassman et Marielle pour le côté cocardier. Sa personnalité tel un millefeuille se révélait par bribes, souvent à son insu.

Souvenir du service national

Chacun avait son Chirac personnel, en cela, il creusait le sillon mitterrandien des antichambres et des alcôves. Durant un an, je l’ai rencontré plusieurs fois lors de mon service national. Appelé du contingent, journaliste-reporter d’images affecté au VIIème arrondissement, je l’ai pris en photo à chacun de ses déplacements de l’Ecole Militaire. A chaque rencontre, il m’a parlé ostensiblement, volontairement, moi l’insignifiant appelé au milieu des galonnés. Par ruse diront certains malveillants, peut-être. Dans ces échanges brefs, j’ai toujours senti un engagement sincère. Pas l’attention fugace et mensongère de tant de personnalités, vous savez la poignée de main rapide, le regard fuyant, l’animal politique Chirac plantait ses yeux en vous. Il vous accordait une minute de son temps présidentiel, une minute complète, s’intéressait à vous, et, à cet instant précis, vous pensiez être la personne la plus importante au monde. Ce talent-là, je crois sincèrement que nous ne le reverrons plus jamais.

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