Si le goût assumé pour la salade au quinoa ne garantit pas (encore) l’accession à la présidence de la République, les candidats auraient néanmoins eu intérêt à tendre l’oreille vers les électeurs sans voix. Les défenseurs de la cause animale ne ménagent pas leurs efforts pour l’inscrire sur le calendrier politique à coup de pétitions et d’initiatives diverses. Ces temps-ci, nos amis les bêtes en ont inspiré une pléthore : en octobre 2013, nous avons vu paraître le « Manifeste des 24 intellectuels » pour changer le statut juridique des animaux. Une année plus tard, Franz-Olivier Giesbert mobilisait le gotha de l’intelligentsia avec son Manifeste pour les animaux.

En octobre dernier, une vingtaine de personnalités scientifiques a demandé, dans une tribune au Monde, la création d’un Secrétariat d’Etat à la condition animale, tandis que 26 ONG de protection animale appelaient à inscrire la condition animale au débat politique. Entre temps, le premier Parti animaliste de France était fondé, en mars 2016. Et voici que la philosophe politique, Corine Pelluchon, publie un Manifeste animaliste pour « politiser la cause animale », justifié par un constat amer : « Nous n’avons jamais autant débattu des conditions de vie et de mort des animaux, mais dans les faits rien ne change pour eux ».

Pour le code civil, l’animal est désormais un « être vivant doué de sensibilité »

Certes, les avancées sont maigres, si on se réfère à la modification du code civil, lequel qualifie désormais l’animal d’« être vivant doué de sensibilité » dont on reconnaît la valeur intrinsèque et non plus uniquement la valeur marchande. Reste à savoir en quoi un énième fascicule sur le sujet serait utile. La réponse est claire : pour une fois, la défense de la cause animale ne vise pas au demeurant à supprimer les humains, ni même à les stigmatiser comme une race de barbares ensanglantés. « La tyrannie du bien est souvent le masque de la présomption. Elle est assurément la tentation à laquelle cède tout individu enclin à mirer sa vertu ou sa pureté dans les vices ou l’impureté d’autrui. Parce qu’il a besoin d’écraser les autres, il trouve ainsi dans la cause animale un exutoire à ses passions tristes. », écrit la philosophe. Soyons d’accord. Ce qui est dit donne envie d’en entendre d’avantage.

En effet, le manifeste de Corine Pelluchon sonne un peu comme « Imagine » de John Lennon. Il y a notamment ce passage, beau à en pleurer, sur notre sentiment humain de pitié : « Celle-ci désigne la répugnance innée que l’on éprouve devant tout être sensible en proie à la souffrance ». Les djihadistes trouveraient à y redire. Mais les gens de bonne volonté que nous sommes peuvent accepter d’imaginer la vie antérieure d’une tranche de jambon pour vite constater les aberrations qui ont conduit à sa production. Les bêtes bourrées d’antibiotiques auxquelles les humains résistent de mieux en mieux, l’attrayante couleur rose obtenue par l’ajout du cancérigène nitrite de sodium, les ouvriers des abattoirs malmenés par des cadences infernales au travail et les éleveurs insolvables. Dante n’a décrit que neufs cercles de l’enfer, en voilà le dixième. Corine Pelluchon tend la main pour nous sortir de là, en proposant une évolution politique et sociétale à long terme, en accord avec les attentes de la majorité des Français. Car, reconnaît-elle, « la plupart des citoyens ne sont pas des ennemis des animaux, mais des individus capables de cloisonner leur vie morale et psychique ».

Des sujets politiques comme les autres

Mais comment agir concrètement quand ni la compassion, ni l’argumentation rationnelle, ne sont suffisantes pour corriger nos habitudes ? La philosophe veut politiser la question animale. A nous les humains de nous demander, non sans appréhension, ce que cela signifie. Pas de panique. Corine Pelluchon distingue avec nuance le statut de citoyen et celui de sujet politique. Si nos chiens ou nos chats ne sont pas nos concitoyens « parce qu’ils ne se pensent pas eux-mêmes comme faisant partie de notre communauté politique », ils sont bel et bien des sujets politiques, « puisqu’ils ont des intérêts à défendre, des préférences individuelles et qu’ils ont la faculté de les communiquer », sous réserve que leurs conditions de vie le leur permettent. Une telle position implique justement la transition vers une société capable de concilier nos droits et les intérêts des animaux. Ceci à raison d’une remise en question d’une conception élitiste, donc spéciste, de l’humain, qui fera grincer les dents de certains. N’en déplaise aux féministes, avec la cause animale c’est un peu comme avec l’émancipation des femmes, laquelle n’aurait pas été possible sans l’engagement de quelques hommes. A défaut d’humains qui bataillent pour la reconnaissance des droits des animaux, ceux-ci ne sauraient se défendre. Les spécistes, dont le point de vue attribue à l’espèce humaine un statut supérieur, y verront un argument en faveur de leur position et n’auront peut-être pas complètement tort.

A ce propos, il convient de saluer l’effort de l’auteur pour éclairer les termes du débat, à l’aide d’un mini-dictionnaire. De même que donner des exemples sur la manière dont la politisation de la cause animale pourrait opérer. L’abolition de l’esclavage en est un des plus éloquents car loin d’être consensuelle à l’époque. La vision de Lincoln a néanmoins atteint ses objectifs, en tablant sur la nécessité de refonder le monde social. A présent, le système établi sur l’exploitation insensée d’êtres vivants et sensibles, ne nous est bénéfique qu’en apparence. « A qui profitent les fermes-usines, quand on sait que les ouvriers agricoles doivent castrer à vif les porcelets, qu’ils mettent des boules Quiès pour ne pas entendre leur cris, se transforment en tueurs pour éliminer ceux qui ne sont pas « conformes » et que le lisier est à l’origine d’une pollution des nappes phréatiques et de la profusion d’algues dangereuses pour la santé ? », demande la philosophe.

Interdire l’abattage sans étourdissement préalable

Laissons les intégristes vegan se déchaîner dans leur coin. C’est parce que la proposition de Corine Pelluchon reste mesurée qu’elle a des chances d’être réalisée un jour. Le besoin de deux temporalités dans l’action le prouve bien. Premièrement, il s’agirait de promouvoir davantage le « welfarisme », c’est-à-dire le courant de l’éthique animale qui prône l’amélioration des conditions de vie des animaux. Le retour vers l’élevage extensif en est une des mesures pratiques, surtout qu’il s’accompagnerait de politiques adéquates à l’adresse des professionnels. Bien qu’il soit évident qu’en sortie de crise songer à des aides financières destinées à élargir un mode de production moins nuisible ou à faciliter la reconversion des éleveurs relève de l’utopie, les exigences de nous tous vont dans ce sens. 88% des Français estiment en effet que le bien-être des animaux d’élevage devrait être mieux protégé, selon une enquête Eurobaromètre de 2016. D’autres dispositions concrètes envisagées par la philosophe paraissent non moins populaires. Interdire la chasse à courre ? Nous sommes 79% à l’approuver. Mettre fin à l’abattage des animaux sans étourdissement préalable ? 72% des Français votent « pour », en dépit de la sensibilité du sujet par rapport aux questions religieuses qui y sont liées. Sinon, qu’on se dise enfin que ni nos traditions ni notre héritage culturel ne disparaîtront avec la fermeture des delphinariums et la suppression des corridas. Et si un tiers des Français avoue orienter son vote en fonction de la sensibilité des présidentiables à la question animale, il ne faut pas y voir un signe majeur de la sensiblerie nigaude de notre époque, mais plutôt une aspiration à nous réconcilier avec une partie de nous-mêmes, la plus humaine justement.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Partager
Paulina Dalmayer
est journaliste et travaille dans l'édition.